Libéralisme autoritaire

Rapprocher deux termes, un substantif et un adjectif, deux termes que leur sens devrait éloigner, les rapprocher dans une formulation apparemment contradictoire, constitue un oxymore.

En littérature, par l’effet de surprise qu’il suscite, l’oxymore créé une nouvelle réalité souvent poétique. Il peut aussi rendre compte de l’absurde. Ainsi le titre de ce roman, Cette obscure clarté qui tombait des étoiles.

Il en ira de même, oxymore, vous en conviendrez facilement, de la formule  Libéralisme Autoritaire .

– Historiquement, le Libéralisme est une doctrine de philosophie morale et politique reposant sur l’idée que chaque être humain possède des droits fondamentaux naturels qu’aucun pouvoir n’est en mesure ni n’a le droit de violer. Enfant des Lumières du XVIIIe siècle, c’est lui qui mit à bas l’absolutisme des Anciens Régimes.

– Économique, le Libéralisme défend, vous connaissez maintenant bien la chanson, le Libéralisme défend l’initiative privée, celle d’entreprendre, le libre commerce et cette forme aboutie de civilisation, l’économie de marché et le Capitalisme.

– Politique, le libéralisme entend limiter les empiétements du pouvoir sur le libre choix de chacun. Pour cela, il prône un pouvoir politique encadré par la loi et l’existence de contre-pouvoirs, tel que, selon l’expression de Montesquieu, la séparation des trois pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire.

Nous n’hésiterons pas à citer à nouveau la célèbre formule de Charles Louis de Secondat, Baron de La Brède et de Montesquieu.

Dans son ouvrage L’Esprit des Lois, traité fondateur de la pensée politique moderne et dénonciateur du despotisme de la monarchie absolue, il énonçait : « C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser… Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. »

Évoquant ainsi la nécessité de la séparation des trois pouvoirs, le Législatif, l’Exécutif et le Judiciaire. Le premier élaborant la Loi et désignant le second, l’Exécutif ou les personnes appelées à la faire appliquer et à veiller à son administration, le troisième chargé de rechercher et de punir qui l’enfreignait. Et tous trois indépendants l’un de l’autre.

Voilà pour le Libéralisme. Et prétendument, économique et politique, l’un ne pouvant aller sans l’autre. Mais revenons à notre oxymore. En quoi et dans quel pays le Libéralisme pourrait-il devenir Autoritaire ?

Un pays où la justice déciderait de perquisitionner un journal et où la liberté d’expression serait mise sous la surveillance d’une loi anti « fake news ». Un pays dont les parlementaires voudraient réduire le droit de manifester tandis que des protestataires se feraient éborgner ou arracher la main par les armes des forces de l’ordre. Un pays dont le président s’inviterait régulièrement sur les plateaux de télévision durant d’interminables heures. Bref, un pays où le pouvoir pourrait recourir à l’intrusion, à la suspicion, à la répression, au complotisme, à la propagande pour tenter de se protéger des citoyens excédés.

La Hongrie du Président Orban ou l’Italie du Ministre Salvini, ces nations que l’on dit « populistes » ? Non, évidemment. Elles sont dites « illibérales » et ne peuvent donc, ce qualificatif les en empêche, se voir taxer de libéralisme autoritaire.

Non, le pays du Libéralisme Autoritaire, c’est celui pourtant longtemps berceau des Droits de l’Homme et du Citoyen, c’est la France d’aujourd’hui.

Libéral devenu autoritaire, ou autoritaire devenu libéral ? Il y a un mystère dans ce va-et-vient du libéralisme à l’autoritarisme, et vice versa. Peut-être nous permettrez-vous ce parallèle hasardeux que certains d’entre vous jugerons excessif.

Un pays autoritaire, une dictature politique, le Chili du Général Pinochet s’adjoignant le libéralisme économique, cela s’était déjà vu et, toute réflexion faite, il n’y a là rien d’incohérent. À la suite du coup d’état de 1973 et du renversement du gouvernement du Président Salvador Allende, le général Pinochet recruta comme conseillers de sa junte militaire un groupe d’économistes formés à l’Université de Chicago par Milton Friedman, le pape de la doctrine néolibérale. On les surnommait, un brin affectueux, les Chicago Boys. Ce sont eux qui jetèrent les bases de la politique économique de cette dictature en matière fiscale, monétaire et salariale.

Assistons-nous aujourd’hui à une dynamique inverse ? Un État libéral en économie, et disons le franchement, plus que libéral, néo-libéral, un tel État va-t-il s’adjoindre en politique les instruments de l’autoritarisme ? Il semblerait que oui.

C’est le sens de la « loi anti casseurs » mise en place il y a quelques jours. Désormais, les préfets, ces hommes du gouvernement, pourront interdire de manifestation quiconque constituerait à leurs yeux, et sans commencement des faits, une « menace à l’ordre public ».

Un contrôle administratif et politique du droit de manifester permettant d’intervenir contre un citoyen avant même qu’il ne devienne un « délinquant ».

La chose est claire. Au pays du Libéralisme Autoritaire, la politique en cours et à venir, réforme des retraites, réforme de l’indemnisation du chômage, réforme de la fonction publique, toutes d’inspiration néolibérale, cette politique va devoir s’appuyer sur le contrôle du droit d’informer et de manifester.

Sans l’Autoritarisme, le Libéralisme pourrait mourir, a-t-il jugé.

Jean Casanova, 10 février 2019

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