Sexisme, tolérance sociale et impunité

1er état des lieux du sexisme en France : lutter contre une tolérance sociale qui persiste

Le Haut Conseil à l’Egalité publie ce jour son 1er état des lieux du sexisme en France, conformément à la mission confiée par la loi relative à l’égalité et la citoyenneté du 27 janvier 2017. Ce rapport a pu néanmoins bénéficier des contributions de l’ONDRP, du CREDOC et de la DREES.

Le sexisme est une idéologie qui repose, d’une part, sur le postulat de l’infériorité des femmes par rapport aux hommes, et d’autre part, c’est un ensemble de manifestations, des plus anodines en apparence aux plus graves (remarques, représentations stéréotypées, sur-occupation de l’espace jusqu’à entrave à l’avortement, viols, meurtres…).

Le sexisme une idéologie dangereuse, par ses manifestations et ses effets. Il produit de nombreux dégâts, comme par exemple un sentiment de dévalorisation, la modification de leurs comportements avec l’adoption de stratégies d’évitement, une dégradation de leur santé physique (blessures) et psychique. In fine, le sexisme, c’est la source de toutes les inégalités femmes-hommes bien connues aujourd’hui.

Le sexisme est toujours d’actualité, très répandu et pourtant, encore très peu condamné : 4 femmes sur 10 indiquent avoir dernièrement été victimes d’une injustice ou d’une humiliation du fait d’être une femme. A peine 3% des actes sexistes qui tombent sous le coup de la loi font l’objet d’une plainte et seulement 1 plainte sur 5 conduit à une condamnation.

Le sexisme est un ressort fréquent de l’humour. L’analyse réalisée par le HCE sur un échantillon de sketches montre que plus de la moitié d’entre eux mobilise au moins un ressort sexiste : l’on y rit souvent des femmes, mais… sans les femmes. Et l’humour sexiste est fréquent : presque 40% des français.es ont entendu, au cours de l’année 2017, au moins une blague sexiste.

Les injures sexistes sont, elles, une violence du quotidien, que les femmes signalent peu à la police et que la justice condamne très (très) rarement. En 2017, 1,2 millions de femmes ont font l’objet d’une injure sexiste, soit près d’1 femme sur 20. Dans 64% des cas, l’insulte contient les mots « salope » (27%), « pute » (21%) ou « connasse » (16%). Bien que passibles d’1 an d’emprisonnement et 45 000 € d’amende, seules 3% de ces injures font l’objet d’une plainte. En 2017, seulement 4 condamnations pour injures sexistes ont été prononcées.

Le Haut Conseil à l’Egalité appelle au lancement d’un premier Plan national contre le sexisme 2019-2022 qui porte l’exigence d’une culture des droits et de l’égalité femmes-hommes reposant sur 5 axes :

• Mieux mesurer le sexisme, par le financement d’une enquête d’opinion annuelle, qui interroge notamment chacun.e sur les actes sexistes dont il ou elle est l’auteur ;

• Faire reculer le sexisme en permettant de mieux le repérer, par des campagnes de sensibilisation, la formation des professionnel.le.s, en particulier des médias, des arts et de la communication et par la reconnaissance d’une journée nationale contre le sexisme ;

• Faire reculer le sexisme en condamnant davantage les auteurs. Cela implique la formation des professionnel.le.s de la sécurité et de la justice ;

• Accompagner les victimes de sexisme en renforçant les financements des associations qui les accompagnent ;

• Garantir une action publique exempte de tout sexisme : allocation des financements publics dans une perspective d’éga-conditionnalité, diplomatie féministe – notamment à court-terme par la promotion des droits sexuels et reproductifs des femmes dans le cadre du G7 – et lutte contre le sexisme dans toutes les politiques sectorielles, y compris contre le cyberharcèlement et les discours de haine en ligne.

Selon Danielle Bousquet, Présidente du HCE : « Le sexisme, ce n’est pas une fatalité et ça n’a rien de naturel. C’est une idéologie mortifère, qu’il faut combattre avec vigueur ».

Communique de presse du 17 janvier 2019

Je ne vais ici ni discuter de la définition proposée du sexisme, ni de sa caractérisation en idéologie. Les rapports sociaux de sexe ne peuvent se réduire aux manifestations du sexisme, dans l’oubli de l’appropriation du travail et des corps des femmes. Le combat pour l’égalité passe par la modification de l’ensemble des conditions matérielles de vie et de travail des femmes.

Quoiqu’il en soit, le document proposé permet de souligner un certain nombre d’éléments. Les auteurs et les autrices (iels) argumentent autour de quelques axes et font un certain nombre de recommandations qui méritent d’être débattues.

Les axes proposés sont : Mieux mesurer le sexisme, Faire reculer le sexisme en permettant de mieux le comprendre, Faire reculer le sexisme en condamnant mieux, Accompagner les victimes du sexisme, garantir une action publique exempte de tout sexisme en assumant un discours d’égalité porté au plus haut niveau de l’Etat.

Iels mettent l’accent sur l’idéologie et les actes contre les femmes, l’humour et les injures – une violence quotidienne, la grande tolérance sociale envers les manifestations du sexisme.

La définition habituellement usitée du sexisme passe sous silence « la notion même de hiérarchie et de croyance en l’infériorité des femmes vis-à-vis des hommes » et présente une vision « neutre » laissant entendre qu’une « réciprocité serait possible ».

Les auteurs et autrices abordent le système inégalitaire, le système de domination des hommes sur les femmes, les clichés (terme préférable, me semble-t-il, à celui de préjugés ou stéréotypes) qui participent à la légitimation de cette inégalité. Le genre est un système hiérarchisé et hiérarchisant, imbriqué avec d’autres rapports sociaux (intersectionnalité).

Iels discutent, entre autres, de galanterie, « dissimuler l’inégalité sous les fleurs », de « culture des violeurs » (chosification des femmes, mise en scène publicitaire du viol, dépolitisation de ce crime, présomption de responsabilité des victimes, empathie avec les agresseurs/auteurs), de normes sociales sexistes :

  • le langage, « le masculin l’emporte sur le féminin », le mésusage du masculin comme neutre…

  • l’invisibilisation des femmes dans les programmes scolaires et les politiques mémorielles, leur effacement de la mémoire collective, « le terme « patrimoine » est d’ailleurs extrêmement éloquent à cet égard », les discours androcentrés…

  • les dépenses publiques, sous couvert de neutralité, s’adressant en réalité avant tout aux hommes ; iels y opposent la notion d’éga-conditionnalité (la subordination des financements au respect de l’égalité femmes-hommes…

  • le droit et son évolution lente et tardive vers la prise en compte de l’égalité des femmes et des hommes, le rappel des lois explicitement sexistes (code civil napoléonien de 1804, suffrage masculin, notion de devoir conjugal – et sa possible transformation en viol conjugal, interdiction de la contraception et de l’avortement…), la rédaction entièrement rédigé au masculin de la constitution et la notion de « Droits de l’Homme » et le refus de sa substitution par les droits des êtres humains…

Les auteurs et autrices poursuivent avec des actes et pratiques sexistes « contre une femme, plusieurs femmes ou toutes les femmes » :

  • la production, publication, partage d’un contenu sexiste (les « blagues », les remarques, les propos dévalorisants, les contenus sexistes publicitaires, le marketing inégalitaire, les clichés sur le rose et le bleu, les humiliations au quotidien,…

  • le traitement médiatique des violences faites aux femmes (circonstances décrites comme un lien de cause à effet, dilution de responsabilité entre violeur et victime…

  • le sexisme dans les décisions de justice…

  • la sur-occupation de l’espace par les hommes et l’exclusion des femmes (les cours de récréation, le mansplaining et le manterrupting, l’étalement comme dans le transports en commun, les investissements dans les espaces sportifs de fait non-mixte et réservés aux garçons)…

  • le plafond de verre au travail, l’assignation à la maternité, le non-partage des charges domestiques, les mariages forcés, les pratiques sexistes dans les actes gynécologiques et obstétricaux, l’atteinte à l’autonomie des femmes…

  • les pratiques discriminatoires (discriminations directes et indirectes, discrimination systémique)…

  • les atteinte à l’intégrité corporelle : actes blessants physiquement (coups et blessures, agressions sexuelles, viols, mutilations sexuelles, meurtre en raison du sexe – féminicide…

Ces normes, ces actes et ses pratiques ont des conséquences multiples sur les femmes qui sont détaillées. Je souligne la dévalorisation et la baisse d’estime de soi, l’auto-censure, les stratégies d’évitement, les conduites à risque dissociantes, les troubles du sommeils, les blessures…

La première partie se termine sur un état du Droit, les évolutions de la législation.

La seconde section concerne la mesure du sexisme, les données disponibles, les enquêtes. Les auteurs et autrices font ressortir la prévalence massive du sexisme, les évolutions de compréhension, les mobilisations de femmes et les outils de popularisation (par exemple sur Internet). Iels insistent sur le niveau faible, très faible, des dénonciations (dépôts de plainte, recours auprès d’instance comme le Conseil supérieur de l’Audiovisuel) et la forte impunité des hommes mis en cause…

Iels reviennent sur la place du sexisme dans l’humour et l’injure, un « moteur central » et une « imbrication récurrente », une arme des dominants contre les dominées. Sont abordés, entre autres, le renforcement des clichés et des assignations sexuées, la légitimation des inégalités, la dévalorisation de l’image que les femmes ont d’elles-mêmes, la construction d’un cercle de connivence masculiniste, la minorisation de la présence des femmes, leurs paroles systématiquement interrompues, la sexualisation du corps des femmes et la réduction des femmes à leur apparence et à leur corps, la disqualification de leur parole et de leur être social, les injures et les agressions sexuelles, les évolutions dans la perception des faits, le prétexte de la liberté de création ou de la libre expression. Les femmes sont disqualifiées et injuriées parce qu’elle sont des femmes. Elles sont réduites à des objets sexuels. Cette violence, car il s’agit bien d’une violence systémique, à des effets multiples…

Comme je l’ai rappelé plus haut, le combat pour l’égalité passe par la modification de l’ensemble des conditions matérielles de vie et de travail des femmes. Il faut donc à la fois dégager – un choix politique et démocratique – des moyens (incompatibles avec la réduction des services publics et l’idée de chacun·e entrepreneur·e de soi, si chers au néo-libéralisme) et favoriser l’auto-organisation et l’auto-détermination des femmes. La lutte contre le sexisme ne peut se résumer ni à une lutte « idéologique » ni à des mesures qui ne favorisent pas l’action propre des femmes. Ce qui ne signifie pas que les recommandations proposées par le HCE ne puissent devenir un outil de mobilisation.

Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes (HCE) : 1er état des lieux du sexisme en France

http://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/stereotypes-et-roles-sociaux/actualites/article/1er-etat-des-lieux-du-sexisme-en-france-lutter-contre-une-tolerance-sociale-qui

Rapport n°2018-01-07 STER 038, publié le 17 janvier 2019, 134 pages

Didier Epsztajn

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.