Class Struggle is a Splendored-Thing (Roulez, jaunesse !)

A la mémoire de Pierre Lantz

Dans une analyse publiée au fort du mouvement des Gilets jaunes, nos amis de Temps critiques évoquent à son propos une « rupture du fil historique des luttes des classes »1. Ce qui se trouve remis en cause, disent-ils, c’est l’idée même que la lutte des classes serait celle de la classe du travail contre le capital, laquelle se manifeste dans des formes spécifiques comme la grève, le blocage de la production à partir des usines ou, la grève générale quand cette lutte atteint son paroxysme.

La lutte des classes, dans sa forme classique, suppose du coup l’existence d’un sujet historique – le prolétariat, rassemblé et institué comme tel par un projet général d’émancipation – et aussi, le texte le rappelle, des modèles historiques – Cuba, la Chine autour de 68…

Ce bref rappel permet en effet de mesurer l’écart qui sépare le mouvement actuel de ce qu’il est convenu d’appeler « la lutte des classes », dans ses formes historiquement reconnues, immédiatement identifiables.

Avec les Gilets jaunes, en effet, on se déplace d’un champ d’antagonisme dans lequel est en jeu le blocage de la production des marchandises à un autre où est en question celui de leur circulation – les « flux » – motif sur lequel insiste aussi le Comité invisible. Ensuite, même si les « révoltés des ronds-points sont pour beaucoup des salariés », ils échappent aussi souvent à la condition salariale, qu’ils soient retraités, sans emploi, « auto-entrepreneurs pauvres », femmes dites au foyer, etc. D’où ce point décisif : « Ce n’est pas à partir du rapport de travail qu’ils interviennent, mais à partir de leurs conditions de vie et de leur inexistence sociale. Une lutte, certes, mais une lutte sans classe plutôt qu’une lutte des classes [je souligne, A.B.] ».

L’analyse produite par Temps critiques se poursuit en suivant ce fil : le mouvement est diversité, formé d’individus aux statuts et parcours infiniment variables, mais cela ne l’a pas empêché de s’agencer autour de collectifs, ce qui permet d’affirmer que les groupes rassemblés autour des ronds-points sont animés par l’esprit d’une « communauté de lutte faite de partage sur les conditions difficiles de vie ; d’union des énergies contre le pouvoir globaliste (…) ; d’aspirations collectives pour que cesse la mauvaise vie ». Il s’agit d’un mouvement animé par un fort esprit de solidarité, d’un mouvement autonome qui s’est, si l’on ose dire, spontanément auto-organisé, un mouvement manifestement rétif à toute forme d’institutionnalisation – même si certaines de ses composantes ou certains de ses acteurs peuvent être tentés d’en emprunter le chemin ; d’un mouvement qui, par conséquent, ne saurait emprunter la voie historique de la structuration en conseils – « Les Gilets jaunes ne peuvent faire des ‘conseils des ronds-points’ comme il y a eu des conseils ouvriers ou des conseils de soldats ». La souplesse inhérente au mouvement fait qu’il passe aisément de la figure du blocage (on crée un effet de thrombose en un point stratégique pour la circulation) au déplacement (virés par les flics, les bloqueurs vont s’installer plus loin, ils nomadisent).

Cependant, même s’il se trouve débranché de ce que l’on appelait naguère « le monde du travail » (une notion devenue au reste quelque peu nébuleuse), même s’il n’est pas adossé à un projet d’émancipation étayé par un « grand récit », le mouvement présent n’en demeure pas moins, selon les auteurs du texte, porté par « une tension vers la communauté, non pas une tension abstraite vers la communauté humaine, mais une tension à la fois concrète (elle est dans l’affect) et générale parce que le mouvement embrasse et questionne l’ensemble des rapports sociaux ». Le champ de l’antagonisme traditionnellement balisé par la lutte des classes se trouve du coup étendu : la situation dans laquelle est ressenti le scandale des inégalités dans leur forme actuelle, l’invisibilité sociale, l’évanescence des relations sociales « s’impose à un ensemble bien plus large que celui que recouvrait la lutte entre les deux grandes classes bourgeoise et ouvrière et elle n’est pas non plus réductible à une opposition simpliste entre riches et pauvres qui s’en tiendrait à une définition quantitative/monétaire ».

En bref, avec les Gilets jaunes, nous serions entrés dans une nouvelle conjoncture, une nouvelle époque peut-être, qui serait celle de la « lutte sans classe d’une ‘multitude’ », « une lutte sans classe au sens de l’absence d’un sujet historique ».

Je trouve cette analyse produite à chaud d’une grande pertinence et c’est la raison pour laquelle je me suis permis d’en reprendre un peu longuement le développement. On remarquera au passage qu’elle n’est pas le fait d’un « Grand Citoyen » (Bernanos) de la philosophie politique ou d’un gras éléphant de Sciences po, mais d’un groupe d’intellectuels militants qui, depuis des années s’attache à mettre des analyses et des concepts critiques sur notre actualité, loin des sunlights, qui peine à publier ses livres et à trouver les moyens de se faire entendre – dans un temps où le premier gourou venu a le gîte et le couvert assuré dans les colonnes du Monde et de Libé ou sur les ondes de France culture

Ce n’est pas la moindre vertu d’un mouvement comme celui des Gilets jaunes de permettre à ceux qui, dans le monde intellectuel, y retrouvent le fil de leur réflexion et enchaînent sur lui avec une sorte d’allégresse de la pensée, de se faire entendre – un peu – à la mesure même où se font entendre le silence assourdissant (ou pire, les fulminations) des grands prêtres de la Démocratie (renouvelée, revitalisée, radicalisée…), de la subversion par la Culture, de la philosophie de l’Evénement, du populisme « de gauche », etc.

Ce que j’aimerais discuter ici, c’est cette notion d’une « lutte sans classe d’une ‘multitude’ » ou encore d’une « lutte sans classe au sens de l’absence d’un sujet historique ». Dans la très célèbre ouverture du Manifeste communiste, Marx et Engels définissent la lutte des classes comme une sorte d’immémorial dont, simplement, au fil de l’évolution historique (des changements de grandes formations historiques), les protagonistes changent. Mais ce qui se maintient, selon leur proposition proclaméeassénéeplutôt que démontrée, au début du Manifeste, c’est la forme essentiellement binaire de l’affrontement des classes – de la lutte des plébéiens contre les patriciens au temps de la République romaine à celle du prolétariat et de la bourgeoisie capitaliste au milieu du XIXe siècle. Ce qui semble bien suggérer que le principe de ce qu’ils nomment lutte des classes, c’est une figure du dissensus et de l’affrontement, avant d’être ce qui compose la matière sensible de la lutte – des bourgeois et des prolétaires, des nobles et des serfs, des patriciens et des plébéiens. Ce qui compte, dans la lutte des classes comme figure ou concept, c’est bien l’élément relationnel qui en est l’invariant, et qui fait que le syntagme lutte des classes se trouve tout entier placé sous le signe de la division et du conflit. C’est la thèse que soutient Claude Lefort dans son livre sur Machiavel et qu’il reprend ensuite dans ses écrits sur la politique : ce qui est fondateur de la vie politique, dans nos sociétés, c’est la division, comme Machiavel l’avait déjà clairement énoncé dans les Discours sur la première décade de Tite-Live.

Ce qui peut aussi se dire dans des termes un peu différents : sous la « lutte » immémoriale court une perpétuelle guerre civile laquelle se coule dans des formes sociales infiniment variables, selon les époques et les configurations du moment (Schmitt, Foucault, Agamben…). Dans ces conditions, le fait que l’on assiste avec le mouvement des Gilets jaunes à une sorte de soulèvement populaire impossible à penser/classer (en termes de topographie et de taxinomie) selon les grilles analytiques qui nous sont familières en tant que nous sommes tous plus ou moins abondamment irrigués par la discursivité marxiste en dit peut-être moins long sur le caractère disruptif (un changement d’époque…?) de ce mouvement que sur la persistance de nos habitudes de pensée et des « plis » qui nous habitent. Le fait que le mouvement des Gilets jaunes nous oblige à redéployer notre entendement de la politique peut être une sorte de trompe-l’oeil : ce qui y apparaît comme absolument nouveau et même susceptible de faire époque pourrait bien n’être au fond que l’immémorial resurgissant et bousculant nos routines de pensée. Je dis l’immémorial, mais on pourrait aussi bien dire ici « la tradition des opprimés » ou « l’histoire des vaincus » telle que les entend Benjamin.

Pour relever encore l’expression de Temps critiques, l’idée que la classe se définirait nécessairement dans l’horizon d’un destin historique (et que, par conséquent, on se trouverait, dans le cas présent, face à une lutte sans classe dans la mesure même où les Gilets jaunes, manifestement, ne pensent pas leur combat dans la perspective d’un quelconque destin historique), cette idée pourrait tout aussi bien être caractérisée comme une formulation ou une association entièrement réductible aux conditions de la fantasmagorie marxiste, c’est-à-dire d’un régime de discursivité tout entier placé sous le signe de l’Histoire comme milieu essentiel où se réalise la vie des hommes. Une fable, un mythe parmi d’autres et qui valent ce que valent les fables et les mythes sur le destin de l’humanité – il en est de bons, qui durent dans les temps et les temps et de moins bons qui s’effacent rapidement sur le sable de la vie des gens.

Par conséquent, ce qui se redécouvrirait avec le mouvement des Gilets jaunes et qui serait tout sauf un novum politique ou historique, c’est qu’il y a de la lutte des classes, que celle-ci est insuppressible et perpétuelle en tant qu’expression de la division primordiale, quelles que soient ses formes de visibilité et les prises qu’exercent sur elle les récits (les discours) légitimés. Le reste est affaire d’intensités. Quand, évidemment, prend corps un soulèvement collectif de l’ampleur de ce à quoi on assiste avec les Gilets jaunes, alors il est bien difficile de dire que ce qui se produit ne met pas en jeu les relations entre « les classes », en tant que ces relations ont pour fond un antagonisme fondamental. Ce n’est pas dans cette configuration le nom de telle ou telle classe qui importe, ce ne sont pas les assignations sociologiques qui font la différences ou livrent la clé de ce qui est en cours et qui fait événement. C’est bien plutôt ce que Marx aurait formulé de façon imagée comme retour de la vieille taupe – la réintensification du conflit immémorial dans des formes suffisamment massives, directes, impétueuses pour que celui-ci se trouve établi au yeux de tous, en pleine visibilité comme ce qui donne son nom à la configuration présente – le « moment » Gilets jaunes.

Ce qui devient alors visible, en même temps que la disparition des prétendues essences historiques et sociales dont la lutte des classes était censée être faite, c’est l’endurance de l’impersonnel – il y a de la lutte des classes, quelles qu’en soient les incarnations, les assignations, les déterminations. Et c’est ici que l’on mesure à quel point le discours maxiste qui nous a tant imprégnés, fut (et est encore) autant qu’une formidable machine à voir et à mettre le monde en récit, une machine à invisibiliser et rendre innommables des pans entiers de la réalité du présent. Ce que, notamment, le récit marxiste de la lutte des classes indexé sur le supposé destin historique de la classe providentielle (un résidu métaphysique typique), le prolétariat, c’est l’infinie variété et l’endurance proprement marathonienne de la lutte des espèces.Dans un pays comme la France, au début du XXe siècle, il y avait davantage de serviteurs (domestiques, gens de maison, bonnes, portiers, concierges, cochers…) que de prolétaires, à proprement (marxistement) parler… Mais quid d’une problématisation théorique et politique de la division et l’affrontement sans fin qui se déroule, dans une telle configuration, entre maitres et serviteurs ? Ce n’est ni le discours marxiste militant, ni le discours académique (sociologique et autre) savant qui en conserve la trace mais bien la littérature, le théâtre et, plus tard, le cinéma – de Mirbeau à Losey, en passant par Genet…

Le discours marxiste et le champ de visibilité qu’il découpait assignait la lutte des classes à des lieux et des formes spécifiques, il construisait des paradigmes qui en excluait d’autres. C’est la raison pour laquelle les étudiants qui se politisent, se radicalisent et entrent en lutte en 1968 ne conçoivent pas que l’inscription de leur action dans le champ de la lutte des classes puisse se réaliser pleinement – ni même  vraiment – sans que d’une façon ou d’une autre leur combat converge avec celui de la classe ouvrière. Il leur faut donc, en mai et juin, aller aux portes des usines et placer l’approfondissement de la lutte sous condition de la grève générale ouvrière. Mais quid de la suite lorsque les ouvriers reprennent le travail et que l’heure n’est plus à la grève générale mais aux marchandages au sommet entre les représentants de l’Etat, ceux du patronat et les directions syndicales ?

Sans en avoir problématisé comme telle l’approche critique, Foucault et Deleuze ont bien vu comment la définition de l’action révolutionnaire qui prévaut alors parmi les organisations qui se voient comme l’avant-garde du mouvement, une action conçue comme effectuation consciente de la lutte des classes, comment cette codification tend à réduire le champ et appauvrir l’approche des formes de l’affrontement perpétuel entre l’immémorial plébéien et l’immémorial patricien (pour rester dans le référentiel occidental) et, du même coup, entre gouvernants et gouvernés. C’est, chez Foucault, le motif des contre-conduites et de la résistance à l’intolérable et, chez Deleuze, le personnage-concept de Bartleby. En d’autres termes, sous les « pavés » bien rangés et soigneusement étiquetés de l’action révolutionnaire s’étend la « plage » sans limite des gestes, des conduites, des formes de résistance de toutes intensités, des esquives et des défections, des soulèvements impromptus et des « émotions » foudroyantes aussi. En bref, des « tactiques » de toutes sortes, qui élargissent à l’infini l’assiette de ce qui, en acte, manifeste l’ubiquité de la division et du conflit, là où sont en question non seulement des jeux de pouvoir, mais bien la production de l’inégalité structurelle et des formes d’exploitation et de domination qui vont avec.

Ce que la fonction normalisatrice du discours marxiste nous a fait perdre de vue, à force de faire de l’exploitation de la force de travail dans la structure capitaliste (l’extorsion de la plus value) le pivot de la lutte des classes et de faire de la relation entre l’ouvrier et le capitaliste la matrice de ce qui ne peut se décrire que comme « système », c’est que ladite lutte des classes n’a, en vérité, ni origine ni point fixe, qu’elle circule, nomadise, qu’elle transversalise, diffuse, prolifère et se fixe, selon les « moments » eux-mêmes fait d’agencements de facteurs hétérogènes, dans les formes les plus variables et souvent les plus improbables – les Gilets jaunes ici, les « racailles » des cités ailleurs, les Zadistes hier, des ouvrières qui occupent leur usine menacée de fermeture demain…

Ce que le discours marxiste (qui place la lutte des classes sous condition d’un appareil théorique empreint de téléologie et de scientisme) nous porte constamment à oublier, c’est que la lutte des classes étant pure immanence, elle ne se manifeste « partout », (pour peu que l’on sache restituer ses conditions de visibilité) que dans la mesure même où elle ne saurait être assignée à aucun lieu particulier. Etant tout sauf une essence ou une substance inscrite en quelque « territoire » que ce soit, elle n’est faite que de la totalité de ses déplacements et des formes qu’elle adopte – pas si étonnant que cela, donc, de la retrouver en gilet jaune (et non pas rouges) sur les ronds-points (et non aux portes des usines)… Il ne s’agit pas pour autant de faire l’éloge de tout ce qui bouge – tous les « mouvements », toutes les « mobilisations » ne se valent pas – il faudra y revenir. Il s’agit simplement, à ce stade du raisonnement, de travailler à réformer notre entendement de ce qui peut être entendu comme « lutte des classes » dans nos sociétés, et pas seulement discorde entre gouvernants et gouvernés ou incompréhension entre élites et gens d’en bas.

L’essentialisme de la classe (La bourgeoisie, La classe ouvrière devenant des essences quasi-métaphysiques) accompagnait comme son ombre, dans le discours marxiste, l’approche fixiste de la lutte des classes. Ce qui eut notamment pour effet, lorsque, à partir des années 1960, la structure sociale est entrée dans le temps de mutations tendant à compliquer le tableau, de nourrir toute une casuistique marxiste sur la « nouvelle petite-bourgeosie », se destinant, bien en vain, à colmater les brèches du dogme des essences sociales. Il n’est donc pas surprenant que lorsque l’heure fut venue de la reconquête idéologique néo-libérale, le beaujolais nouveau frelaté de la « classe moyenne planétaire » soit parvenu à conquérir sans rencontrer grande résistance le marché de la représentation du social – le discours marxiste des classes perdant en quelques années toute valeur auprès non seulement des élites savantes mais, ce qui est plus grave, des milieux populaires – au point qu’aujourd’hui, ceux qui persistent à agencer leur discours politique autour de ces deux signifiants maîtres – bourgeoisie et classe ouvrière (voire « travailleurs ») passent auprès des intéressés des deux camps pour d’inoffensifs conservateurs des antiquités – Lutte ouvrière, par excellence.

Il y a de la lutte des classes, il n’y a pas d’essences sociales, les classes sociales sont tout sauf des espèces naturelles. C’est la raison pour laquelle une approche essentiellement sociologique de la lutte des classes ne peut que jeter dans des impasses – on a vu comment elle a pu nourrir quelques approches dédaigneuses frottées d’esprit d’orthodoxie du mouvement des Gilets jaunes – pas d’organisations enregistrées en préfecture, pas de délégués dûment mandatés, pas de dirigeants vus à la télé, pas de cortèges encadrés s’ébranlant de la République à la Bastille – rien à voir ni à penser, donc, de ce côté-là, qu’une agitation brouillonne et vibrillonnante…

Mais on pourrait même aller un peu plus loin dans la critique de l’essentialisme : pendant la Révolution chinoise dont la marque distinctive est qu’elle se produit massivement au village, la détermination de l’appartenance à une classe de tel ou tel ne découle pas d’une approche théorique générale, d’une analyse sociologique – elle fait l’objet d’une décision collective prise à l’occasion d’assemblées de village et fondée sur des critères politiques fixés par les cadres communistes. La répartition en paysans pauvres, paysans moyens, paysans riches, féodaux (seigneurs) relève d’une pratique discursive où l’on peut identifier très distinctement un usage performatif des énoncés – être déclaré « paysan pauvre », c’est non seulement se trouver assigné à une catégorie sociale mais placé sous un régime particulier d’attribution de la terre, de « réparation des torts », etc. – voir sur ce point l’indispensable Fanshen – la révolution communiste dans un village chinois de William H. Hinton (Terre humaine).

De la même façon, sous nos latitudes, on a vu se produire dans le laps de quelques décennies cette évolution au fil de laquelle des gens qui se voyaient établis sur le territoire social comme artisans, ouvriers qualifiés, commerçants, petits entrepreneurs, enseignants, employés de la Fonction publique… se muer à leurs propres yeux en membres de la protoplasmique et nébuleuse « classe moyenne » – avec toutes les conséquences idéologiques et politiques d’une telle évolution. En d’autres termes, les classes, ce n’est pas seulement fait d’emplacements et de positions dans une formation sociale, mais aussi et tout autant de modes de subjectivation individuels et collectifs de ces « places » et des répartitions qui vont avec. L’illusion scientiste (les lumières produites par la science sociale étant censées nous éclairer sur ce qu’il en est de l’état de la formation sociale sous l’angle de l’analyse de classe) se trouve distinctement battue en brèche lorsque la classe providentielle d’hier tend de plus en plus visiblement à perdre son nom, y compris à ses propres yeux – une classe qui a perdu son nom perd, du même coup, l’essentiel de ce qui faisait sa puissance.

Tout ceci pour dire que ce dont une classe est faite, ce sont des dispositions, des conduites, des capacités d’action, des tactiques, autant au moins que ce qui s’en détecte au miroir des statistiques et des études quantitatives – c’est un point de vue proche de celui-ci qui inspire, me semble-t-il le grand ouvrage de E. P. Thompson sur la formation de la classe ouvrière anglaise et dont les marxistes orthodoxes ne manquèrent point de percevoir toute la puissance polémique. Ce qui importe donc, c’est de voir la lutte des classes comme le principe actif et dynamique de la division. Celle-ci ne se contente pas de séparer et répartir, elle met aux prises les uns et les autres, elle est, littéralement, animée par la lutte. En ce sens même, ce qui importe, c’est de définir la lutte des classes comme une sorte de guerre qui ne finit jamais, qui « rebondit » de formation historique en formation historique, de configuration en configuration – les protagonistes et la topographie de l’affrontement changent, pas la matrice de l’affrontement. Comme le remarque Marx dans le Manifeste, même quand celui-ci met aux prises, dans ses commencements ou ses formes pratiques des protagonistes multiples, il tend toujours à se simplifier d’une manière telle que réapparaît la figure immémoriale de la division – les uns contre les autres.

Dans la société moderne (bourgeoise), l’antagonisme se simplifie pour lui à telle enseigne que ce sont désormais deux « vastes camps », deux « grandes classes » qui sont désormais aux prises – la bourgeoisie et le prolétariat. Je ne reviens pas ici sur les effets de rétrécissement du champ de vision de l’affrontement que produit une telle approche. Cependant, vue sous un autre angle, non pas historique ou historiciste mais directement politique, elle est parfaitement probante : plus la lutte s’aiguise et plus, en effet, la figure d’une lutte à acteurs multiples, voire de la guerre de tous contre tous tend à s’effacer au profit de celle de la guerre immémoriale – les gilets jaunes ont beau être composés, comme mouvement, de ce que Trotsky aurait nommé une « poussière d’humanité », un agrégat aussi composite que possible – dès lors que la dynamique de l’affrontement avec les gouvernants et leurs alliés est engagée, la configuration en deux camps, l’un populaire et l’autre étatique et im-populaire, se reforme. Ce ne sont donc pas des « factions » qui s’affrontent, mises en mouvement par des intérêts particuliers, mais bien des « mondes » que tout oppose. Cette dynamique de la simplification du champ de la conflictualité se retrouve, à une tout autre échelle, dans la Révolution chinoise : communistes entés sur la masse paysanne contre « nationalistes » soutenus par les Américains.

Nombreux sont ceux qui, ayant été formatés par le régime de la classe prividentielle, ayant pensé, milité et construit leur espérance sous ce régime, le voyant s’effondrer sous leurs yeux comme un château de cartes, se volatiliser, en tirent la conclusion que la messe est dite, que les masses, les gens, le peuple, fan de Hanouna et prompt à succomber au chant des sirènes populistes, n’a au fond pas volé les mauvais coups que lui portent les gouvernants… De l’effacement de la figure de leur peuple providentiel sur le sable du présent, ils infèrent sans plus de réflexion et comme sous l’effet d’une immense fatigue historique, que la lutte des classes est désormais aux abonnés absents, et l’horizon d’attente qui en constituait la toile de fond définitivement brouillé. C’est la rançon de la vision molaire, fixiste et souvent autochtoniste du prolétariat comme classe rédemptrice qu’a entretenue sans relâche le discours marxiste. Du coup, tout ce qui n’entre pas dans ce champ de visibilité sera naturellement décrié par les orphelins de ce Grand Récit comme inconsistant, suspect, futile, volatil ou gélétineux, etc.

Mais c’est oublier, il faut y insister lourdement, que le propre de la lutte des classes en tant que traduction sur le terrain, en acte, de la division primordiale, est de se déplacer autant que de se fixer, et de procéder par production d’effets de condensation et d’intensités – des circulations, des flux, des interruptions – et non pas des essences sociales massives qui se regardent en chiens de faïence. Ce n’est pas la « conscience de classe » qui constitue le ressort ou le moteur de l’action dans le champ balisé par l’antagonisme entre les classes mais la puissance d’agir – ou non : tandis que les gilets jaunes donnent vie au mouvement et au moment qui porte leur nom, le « mouvement ouvrier » encarté est aux abonnés absents et ce sont donc eux (les gilets jaunes) qui, dans ce moment « agissent » et activent la lutte des classes, l’intensifient – pas les troupes démobilisées et perplexes de M. Martinez. On mesure ici à quel point le sous-Grand Récit de la « conscience » qui occupe la place que l’on sait dans le discours marxiste a atteint à son point d’effondrement. La conscience politique, révolutionnaire fondée sur la science de l’histoire et la connaissance des « lois » régissant le fonctionnement du capitalisme, comme système, notamment économique – tout cet empilement de conditions préalables à la mise en mouvement de la classe providentielle s’est effondré comme un château de cartes. Ce n’est pas la « conscience de… (quoi que ce soit) qui fonde la disposition à l’action, mais bien plutôt, comme le remarquait Foucault dans ses « reportages d’idées » sur le soulèvement iranien, le partage d’un affect à partir duquel va se déployer une puissance collective.

Et puis, soit dit en passant, si l’on grattait un peu le vernis de la « conscience de classe » des ouvriers sous influence du PCF à l’époque où celui-ci était, en effectifs, le premier parti de France, on s’exposerait à y trouver non moins de scories que dans le discours souvent décrié comme « hétéroclite » et « confusionniste » des gilets jaunes aujourd’hui – cette « conscience de classe » – là était, dans son époque, massivement autochtoniste, viriliste, homophobe, etc.

Il existe, bien sûr, toutes sortes de mises en scène de l’affrontement qui ne sont que des diversions destinées à éluder ce qui est en jeu dans la division immémoriale – non pas la lutte à mort de deux clans pour la conquête ou l’exercice du pouvoir, mais bien la réparation d’un tort infligé par un maître qui se voit fondé à « fixer la règle du jeu » et à gouverner les autres (ou le « tout » de la vie humaine) comme si le monde lui appartenait – des patriciens romains à la bourgeoisie capitaliste moderne. Le fascisme, dans toutes ses formes, est l’une des incarnations les plus notoires et les plus anéantissantes de ces diversions, aujourd’hui comme hier. La toile de fond du tort infligé et du tort subi est le désaccord immémorial portant sur l’égalité : les puissants, les maîtres, les élites, les propriétaires pensent que l’égalité doit être proportionnelle au « mérite », aux « capacités », à la richesse. Les serviteurs, ceux d’en-bas, les exploités pensent que l’égalité est un principe universel réparateur. Jamais les fascistes ne se sont battus pour l’égalité ainsi entendue – tout au contraire. Et, à l’inverse, ce n’est pas pour rien que la colère contre le scandales des inégalités, dans leur forme actuelle, est le carburant du mouvement des gilets jaunes.

Mais c’est ici précisément qu’est décisive la capacité de percevoir et penser la différence entre deux phénomènes, totalement hétérogènes : une diversion, fasciste ou autre (une mise en scène de l’affrontement en trompe-l’oeil et, quand au reste, solidement établie dans le diagramme du jeu des maîtres, se destinant toujours à déboucher sur la mise en place d’une version aggravée de la « règle du jeu »), d’une part. Et, de l’autre,un mouvement qui fait irruption dans l’arène politique d’un pied léger pour en bousculer toutes les conventions et en faire bouger toutes les lignes, en présentant sur un mode éruptif (« la colère ») le tort subi par ce que les uns appellent une multitude, les autres « les gens », dans des termes plus anciens « la masse » – mais que je préférerais ici appeler ici « un peuple » entendu comme « partie » agissante (les gilets jaunes déboulant sur les ronds-points et envahissant les rues des villes) aspirant à devenir le tout – le peuple comme « plebs » par opposition au « populus » national et citoyen (Ernesto Laclau) ou bien le peuple comme peuple de la rue (mob,rabble, canaille, chienlit, Pöbel,« vie nue » en version agambenienne) contre peuple de l’Etat – le peuple du tort sub  (Rancière) contre la population administrée et dirigée à la baguette – la fantasmagorie gouvernementale par excellence. Quand je dis « d’un pied léger », je veux dire sans être appareillé par des références théoriques, une tradition, des discours formaté, etc. Les gilets jaunes sont agiles et mobiles pour cette raison précisément – ils voyagent léger.

C’est ici que s’avère décisive la capacité d’identifier, dans la confusion du présent, la figure de la lutte des classes (des espèces) redéployée et réintensifiée, avec un mouvement comme celui des gilets jaunes comme dans l’irruption des migrants – les migrants, c’est la figure par excellence de la lutte des classes nomadisée aux conditions du présent qui sont celles de l’allongement de tous les circuits, ce qu’on appelle couramment « globalisation » – la capacité à identifier la « question » des migrants comme figure de la lutte des classes globalisée et non pas comme problème humanitaire. Les mouvements néo-fascistes à la Le Pen ou Salvini, eux, ne présentent aucun tort, ils ne sont que la promesse de son aggravation – au nom de la race –sur ce point, rien n’a changé depuis les années 1930.

Ce que je soutiens là, et que l’on sera en droit de contester de mille façons, je ne l’ai pas appris (compris ou pensé le comprendre) en lisant des traités de sociologie, de philosophie ou d’économie politique, mais en regardant des films. Ce qui me frappe, depuis un bon moment, c’est que les meilleurs (les plus puissants) films de « lutte des classes » ne sont pas du tout les films qui portent la lutte des classes en sautoir, mais au contraire des films qui, dans l’explicite de leur propos, des « histoires » qu’ils racontent, parlent de tout autre chose – des comédies légères, des « contes moraux », des films noirs, des histoires d’Indiens, de maîtres insouciants, de serviteurs machiavéliques, de parties de chasse qui tournent mal…

Des films qui nous viennent comme des rébus dans lequel se cache et se dévoile en même temps ce que Deleuze appelle tout simplement « une idée », une figure de la division immémoriale et de l’affrontement des classes/espèces agencée sur le conflit noué entre des personnages, les tensions surgies de situations, sur le surgissement de motifs puissants comme le différend, la mésentente, l’inexpiable… Les films de lutte de classes qui ont une vraie profondeur de champ destinée à nous inspirer dans les temps et les temps ne sont pas tant ceux qui s’établissent dans l’explicite d’un sujet ou d’une situation – une grève insurrectionnelle, une révolution en acte, une tranche de vie dans une usine (même s’il en est d’excellents et de classiques), ce sont, précisément des films qui, de ce point de vue, se tiennent plus près de Freud que de Marx, pour autant qu’ils nous « parlent » de tout autre chose tout en ne nous parlant que de « ça » – en procédant par déplacement et condensation – La boulangère de Monceau d’Eric Rohmer, Sanget or de Jafar Panahi, Un si doux visage d’Otto Preminger, La Servante de Ki-young Kim, La France de Serge Bozon, Philadelphia Story de George Cukor, La Règle du jeu, de Jean Renoir, bien sûr…

C’est en regardant des films, toutes sortes de films, que l’on apprend à discerner (l’aiguille, la pépite dans la botte de foin de l’actualité qui foisonne sous nos yeux comme le font les images et les sons qui font la texture du film) et de cet art de discerner se déduit le discernement.  En dernière analyse, reconnaître, identifier une scène dans laquelle s’intensifie la lutte des classes « à l’état pratique », toujours, dans un champ d’immanence, c’est toujours une affaire de discernement. Ce n’est pas parce que le train de la Révolution nous a filé sous le nez (ou, plutôt, s’est égaré sur je ne sais quelle voie de garage…) que nous devons nous résigner à ne voir le présent que comme un perpétuel crépuscule peuplé par les cadavres et les spectres de la lutte des classes. Pour paraphraser une dernière fois Deleuze (Abécédaire, lettre C comme « Culture »), des périodes pauvres, ça arrive tout le temps, ça revient périodiquement. Et ce n’est pas si grave que cela, puisque l’on sait d’expérience que ça passe… Ce qui serait vraiment grave, ce serait que quand il se produit quelque chose, c’est-à-dire qu’une flèche est lancée (Nietzsche), personne ne soit là pour la relancer (car c’est ainsi que la vie en général et l’espérance politique en particulier, continue – par « relance »)…

Avec les gilets jaunes, une flèche a été décochée, pas seulement en direction de l’Elysée, par seulement sur les Champs-Elysées – en direction du ciel, carrément. L’avenir appartient à ceux qui sauront en discerner la qualité pronostique (Foucault, cette fois-ci). Et que l’on ne vienne pas nous bassiner à nous prédire que « tout ça finira mal » de toute façon, de querelles intestines et batailles grotesques pour l’héritage, la marque déposée « Gilets jaunes », etc. Cette soupe rance, on en connaît le goût par cœur, on nous la sert chaque fois que se produit un événement qui relance le combat pour l’émancipation – vous verrez, ça finira mal…

La belle affaire ! Car ce qui compte, ce n’est vraiment pas ça – c’est la flèche.

Alain Brossat


1 « Une tenue jaune qui fait communauté », Lundimatin, 3/01/2019.

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