Au bord du saut à faire pour recroiser l’action, le rêve et la liberté

« Prière d’incinérer. Dégoût ». En introduction, Frédéric Thomas revient sur ces trois mots griffonnés sur un bout de papier, épinglé au revers de la veste. « A 35 ans, René Crevel, enfermé chez lui, les portes, les fenêtres – et tout le reste – hermétiquement closes, le gaz allumé, oubliait de mettre l’allumette »..

La mort, le suicide, la lumière noire.

« « Transformer le monde », a dit Marx ; « changer la vie », a dit Rimbaud : ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un ». N’en est-il pas encore ainsi ?

L’auteur se propose de mettre en évidence des analogies ou des affinités, d’éprouver leur stimulation, de parcourir le réseau souterrain des correspondances, de souligner les communes mesures du capitalisme au prisme de l’émancipation, de revenir sur l’expérience de la Commune…

Arthur Rimbaud et Karl Marx. La Semaine sanglante, Adolphe Thiers et Patrice de Mac Mahon (si une campagne politique a permis hier de débarrasser un certain nombre de ville des rues au nom de l’assassin, il reste jusqu’au cœur de la capitale un avenue glorifiant le maréchal sanglant, de la conquête coloniale de l’Algérie à la répression de la Commune), la volonté d’« ériger, sur les ruines de l’« orgie rouge », l’ordre », des condamnations, des exécutions, des déportations, et le spectre de l’émeute hantant toujours les « ministres de intérieur ».

Verlaine, Rimbaud, IlluminationsUne saison en enfer. Frédéric Thomas discute de poésie, « c’est évacuer la possibilité d’un dire politique dans et à partir de la poésie, qui n’emprunte pas cette voie-là et dessine un autre mode d’engagement », de frontières non étanches, de mauvaises fréquentations, de la « promesse d’une commune émancipation », de l’expérience communarde, de lettres « écrites au futur, tendues vers l’avenir »…

Les ensorcellements du capitalisme (dont le fétichisme de la marchandise), les rapports de duplicité dans la société bourgeoise, la réduction des êtres humains aux automates, le temps (« un temps vidé et forcé, aligné et subordonné à l’accumulation du capital ») et son économie, la disparition de l’histoire « sous le mythe du Progrès ou sous la neutralité, la naturalisation de rapports sociaux, proclamés lois éternelles de la nature et de la raison », le temps forcé et le temps volé, la tyrannie du temps mort consacré par l’horloge…

Comme l’écrit l’auteur, « la poésie interrompt un instant la chaîne, en donnant libre court à une expérience différente du temps ». Il faut insister sur ce qui se dérobe au monde établi, le temps réinventé et éclairé « qui dessine d’autres lignes de fuite entre le passé, le présent et l’avenir, entre la mémoire et la prégnance de l’ici et maintenant », non le retour au passé mais ce qui pourrait opérer un détour par le passé et ce qui possible ne fut cependant pas advenu, dans le refus d’une échappée illusoire…

« Ce n’est donc ni du coté du passé ni du coté de l’utopie que Marx et Rimbaud cherchent les chances de salut, mais dans l’immanence d’un ici et maintenant, chargé de la mémoire du passé et des rêves utopiques ».

Je souligne les belles pages sur le loup-garou capital, l’ici « chargé d’insoumission, de rage et de révolte », la poésie et ce qu’elle annonce et promet, les lignes à bouger et les transformations à construire.

Deux extraits :

  • « Plutôt que de penser séparément la puissance des images émerveillées de ses poèmes et la brisure de la désillusion qui clôt bien souvent ceux-ci, il faut les appréhender de concert, comme deux forces d’un même mouvement »

  • « Il s’agit de disputer à la religion et à la fantasmagorie du Capital non ses enchantements, mais ses pouvoirs, la possibilité même de l’émerveillement, soustrait à sa clôture et son achèvement en spectacle »

Surréalisme. Dans une seconde partie, Frédéric Thomas revient sur le surréalisme, une pratique et un ailleurs, les relations et leurs évolutions entre les surréalistes et le PCF, la lutte contre l’intervention coloniale française au Maroc en 1925, les revues et le choix de leurs titres, Arthur Rimbaud etIsidore Lucien Ducasse (comte de Lautréamont), les miroirs faussés d’un certain engagement, l’autonomie et la soumission de l’art, Benjamin Péret, les raisons de vivre et d’écrire, la légitimité propre de la poésie, le pessimisme et le romantisme, la possibilité maintenue d’une révolution totale, les dérives ouvriéristes de la « prolétarisation », les zones d’ombres et « le chemin le plus long qui mène à la critique radicale », Walter Benjamin, la politique et la poésie…

Un monde sans poésie. « la nécessité de toujours négocier sa part de liberté, la compréhension de ces détours et chemins de traverses, de justifier sans fin cette écriture par à-coups et les images empruntées au conte et à la poésie », Port Bou, son cimetière, Walter Benjamin (1892-1940), le monde où le poète est en trop, le monde contre la poésie, le temps où le poète doit être brisé, cet ordre social qui nous détruit en tant qu’individu·e libre, cette méchante histoire linéaire et figée, « A l’encontre du mythe d’une histoire linéaire, qui pourrait être directement citée, il oppose le principe du montage, basé sur un travail de reconstruction, de destruction et de collage, qui dessine une nouvelle constellation, chargée d’un temps remémoré, d’une actualité intégrale, qui fait exploser l’apparence de la constance et de la répétition, l’idée même d’un temps homogène et continu », le passé à libérer de cette « chambre réservée » où l’enferment les vainqueurs, le bouleversement nécessaire du monde…

Frédéric Thomas parle aussi du bonheur non discipliné, des forces enfouies sous « la poussière des contes d’autrefois, dans les fables d’une naïveté romantique et dans tous les « Il était une fois » », du refus de l’obéissance aux codes dominants, du souffle délicieux de l’explosion en cascade, de l’action redevenue sœur du rêve…

En épilogue, l’auteur revient sur l’échec, ce qui brule encore jusqu’à nous, « projetant sur toutes « nos » victoires l’ombre langoureuse du « tremble carcasse » » contre les « chères images » figées des vainqueurs, l’appel à « changer la vie ».

Un livre pour le présent, le passé à réinvestir, la promesse de la révolution, l’égalité et la liberté et cette poésie indispensable à la pensée. Une invitation à relire Arthur Rimbaud, les communard·es, les surréalistes, le révolté Karl Marx derrière les poussières accumulées sur son nom par de multiples épigones, Walter Benjamin… Des mots, légers et puissants, rouges/noirs (auxquels il convient de mêler le violet et le vert) et rêveurs, contre la fantasmagorie du capital.

Frédéric Thomas : Rimbaud Révolution

L’Echappée, Paris 2019, 106 pages, 15 euros

Didier Epsztajn


PROCHAIN DÉBAT

Le jeudi 14 février 2019 à 20h00 

RIMBAUD RÉVOLUTION

Frédéric Thomas présentera Rimbaud révolution (L’échappée)

dès 20h dans la librairie

(23 rue Voltaire Paris XIe, m° Rue des Boulets ou Nation).

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