« Les turcs disent qu’il y a soixante douze et demie religions au monde, ils attribuent la dernière aux Tsiganes »

La situation des Roms dans l’empire Ottoman n’a pas donné lieu à de nombreuses publications, du moins dans des langues accessibles au public francophone. En fait, si l’on excepte la traduction en anglais de l’ouvrage de deux chercheur.es bulgares (Elena Marushiakova et Vesselin Popov) publié sous le titre « Gypsies in the Ottoman Empire » en 2001 (University of Hertfordshire Press) et quelques articles épars, le bilan est très maigre. L’Institut de recherche suédois d’Istanbul a édité en 2006 un important recueil de contributions (« Gypsies and the problem of identities Contextueal, Constructed and Contested »), mais, les parties concernant la Turquie sont à dominante plus anthropologiques qu’historiques. On ne peut donc que saluer la parution en 2013 du travail d’Omer Ulusoy qui vient combler une lacune d’autant plus « anormale » que la très grande majorité des communautés Roms appartinrent pendant cinq siècles aux territoires relevant de l’empire Ottoman.

On sait qu’une des caractéristiques de l’état Ottoman (comparativement aux états d’Europe Occidentale qui appliquaient le principe « Cujus regio, ejus religio » soit « la religion du prince détermine la religion de l’état ») résidait dans son pluralisme religieux. Cette coexistence (pas toujours pacifique dans la réalité !) de différentes religions (illustrée notamment dans le fait bien connu que les juifs espagnols victimes de la répression des « rois catholiques » trouvèrent principalement asile dans l’état ottoman et firent de Salonique la « Jérusalem des Balkans ») trouva sa traduction dans la construction d’une citoyenneté fondée sur l’appartenance à une communauté (le « millet ») déterminée par l’appartenance religieuse. Etant entendu que les musulmans bénéficiaient d’avantages (accession aux responsabilités, fonctions militaires, exonération d’impôts spécifiques frappant les autres communautés…).

La particularité de la situation des Roms réside dans le fait, que bien que se déclarant musulman dans leur grande majorité ils n’étaient pas considérés comme de « vrais » musulmans et étaient soumis aux taxations « réservées » aux non-musulmans et aux interdits les frappant.

Sur la base des textes conservées dans les archives ottomanes l’auteur décrit la spirale de l’exclusion qui voit s’entremêler les causalités sociales (l’itinérance comme produit de la marginalité et, en retour, générant une marginalité plus grande) et économiques et leur trouver des justifications dans une religiosité atypique.

Une partie importante du livre est, bien évidemment, consacrée aux « réformes » adoptées dans le courant du XIXème siècle et qui aboutirent à l’adoption d’une constitution en 1876. Pour ce qui concerne les Roms les ambiguïtés de cette politique (analysée notamment par l’étude critique d’un rapport de 1891) se cristallisent autour de deux manifestations de leur ségrégation : le refus de les astreindre au service militaire (car leur « impureté » risquerait d’affecter la masse des soldats !) mesure qui sera légalement levée… parce qu’elle permettait aux non-Roms d’échapper à l’incorporation en se déclarant Roms ! et la mention d’une catégorie spécifique dans la rubrique « religion » des cartes d’identité : celle de « Tsiganes musulmans » visant à les distinguer des « Musulmans ».

Ömer Ulusoy : Les êtres en marge : les Tsiganes de l’Empire Ottoman, Istanbul, Editions Isis, 2013 (Les Cahiers du Bosphore 73)

Dominique Gerardin

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