Oppression sociale et oppression nationale

Pour Benjamin et Gérard

La révolution de 1848, l’empire austro-hongrois, la question sociale, la question nationale, la Nouvelle Gazette rhénane, Friedrich Engels, Karl Marx, Mikhaïl Bakounine…

Roman Rosdolsky propose une relecture très critique de la politique des nationalités développée dans Nouvelle Gazette rhénane et en particulier par Friedrich Engels.

Il sera ici question de populations tchèques, de « slaves du sud », de populations ukrainiennes (ruthènes), de Slovaques, de Croates, de Slavons, de Vaques, de Saxons de Transylvanie, de Magyars et d’autres populations d’un territoire nommé Hongrie, de Roumains, de Serbes, etc.

Je ne présente ici que certaines conclusions de l’auteur :

« Revenons sur les objectifs et les résultats de notre étude. Ce qui importait avant tout était de comprendre dans leur contingence historique les deux conceptions de la question nationale qui se disputaient l’hégémonie dans le camp révolutionnaire en 1848. c’est assurément le point de départ de toute critique ».

Revenant sur les programmes de Mikhaïl Bakounine et de Friedrich Engels, l’auteur en montre les cotés irréalisables au moment de leur élaboration, « deux faces de la même contradiction entre les taches objectives de la révolution et le caractère limité des forces sociales qui étaient à sa disposition », les aspects « historiquement conditionnés », leurs nombreuses inconséquences, les erreurs sur les rythmes propres des changements, les moments nécessaires à la pensée et à l’action politique. « La Révolution de 1848 ne représentait que le coup d’envoi d’un bouleversement historique mondial ».

Roman Rosdolsky parle aussi d’une petite musique allemande, de l’oubli que la nationalité est catégorie historico-sociale et non une catégorie a-historique ou éternelle (pour ne rien dire de celles et ceux qui la pense comme une essence !), du distingo entre les théorèmes généraux de la théorie (l’auteur parle de théorie scientifique) et le domaine de la politique pratique au jour le jour, de l’internationalisme du mouvement d’émancipation comme tendance et non comme fait « déjà pleinement réalisée dès le tout début, une réalité indépendante du cours de l’histoire ». La classe ouvrière (quelqu’en soit la définition) n’est ni socialiste ni révolutionnaire ni internationaliste de « naissance »). Il souligne donc la nécessité de batailles d’idées pour un internationalisme explicite et conséquent.

Les salarié·es et les citoyen·nes de la nation (« leur » nation) qui opprime doivent clairement dénoncer « toutes les facettes de l’oppression nationale organisée par leurs classes dominantes » et prendre parti « sans ambiguïté et sans réserves, pour la totale liberté de la nation opprimée ».

J’ajoute que ce positionnement peut servir de boussole dans d’autres rapports de domination. Encore faut-il à chaque fois se poser la question de l’endroit (point de vue situé) d’où l’on parle et d’où l’on revendique.

 Les questions nationales et nationalitaires sont restées une sorte d’impensé des différents courants du mouvement ouvrier. Sous-estimation des dynamiques socio-économiques et des aspirations nationales, des contradictions liées à l’imbrication de plusieurs niveaux de revendications, antagonismes de classes s’exprimant dans les luttes nationales, effets contingents des politiques des Empires et des Etats, rapports aux classes sociales et en particulier place des paysan·nes, lien entre révolution agraire et question nationale, poids des histoires et des dominations, adéquation politique au but poursuivi, etc…

La complexité dominait dans les années 1848, d’autant que les bouleversements historiques, largement liés au développement du capitalisme, n’en étaient qu’à leurs prémices. Entre les espoirs soulevés par les révolutions, l’emprise des grands empires, les mobilisations dans les campagnes, le poids des citoyen·nes des villes, les dominations imbriquées (dont les dominations linguistiques et culturelles), les expressions nationalitaires non réductibles à des visions émancipatrices et aux alliances quelques fois contre-révolutionnaires… je n’oublie pas non plus les visions/espérances dessinant des avenirs unifiés et sans contradictions.

Il fallait et il faut donc toujours historiciser les phénomènes sociaux, refuser les soi-disantes symétries dans les rapports de domination, spécifier son point de vue, souligner les aspects contradictoires, refuser toutes les essentialisations, mettre en question les idées et les analyses de toustes les penseur·es, prendre en compte les dynamiques possibles…

L’ouvrage de Roman Rosdolsky est de ce point de vue une aide précieuse. Qu’il soit enfin disponible en langue française est une très bonne nouvelle. Espérons qu’il participe à la défense en pratique du « droit des peuples à l’autodétermination » et à la nécessaire critique, y compris des textes qui servent de référence à celles et ceux qui parlent d’émancipation.

A quand la mise à disposition, en langue française de sa Genèse du Capital chez Karl Marx dont seul le premier volume a été publié aux éditions François Maspero en 1979 ?

L’ouvrage de Roman Rosdolsky est complété de trois textes d’une grande utilité pour contextualiser les débats et les analyses.

Dans son avant-propos, Benjamin Bürbaumer aborde « L’économie politique de la question nationale », le parcours de Roman Rosdolsky, le marxisme comme « méthode », les rapports entre les différents niveaux d’abstraction, les espaces concrets des projets révolutionnaires, les visions téléologiques de l’histoire ou du progrès…

Gérard Billy, traducteur de l’ouvrage, propose une introduction « Un révolutionnaire aux prises avec un concept controversé ». Il revient sur les positions de Karl Kautsky et Otto Bauer sur la question nationale et les débats jusqu’en 1918 et souligne certains éléments de la biographie de l’auteur…

En forme de « conclusion », est remis à la disposition des lectrices et des lecteurs, un texte de Georges Haupt et Claudie Weill : « Marx et Engels devant le problème des nations ». Des réflexions sur la catégorie historique de nation moderne, sa production et son instrumentalisation, sa non-homogénéité, la nécessité de prendre en compte « l’historicité des concepts d’oppression et d’émancipation » et de ne pas céder à émotionnel…

Je souligne la cinquième partie de ce texte, cinquieme-partie-de-la-postface-de-georges-haupt-et-claudie-weill-a-louvrage-de-roman-rosdolsky-friedrich-engels-et-les-peuples-sans-histoire/, publiée avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse.

Roman Rosdolsky : Friedrich Engels et les peuples « sans histoire »

La question nationale dans la révolution de 1848

https://www.syllepse.net/friedrich-engels-et-les-peuples-sans-histoire–_r_22_i_734.html

Traduit de l’allemand par Gérard Billy

M éditeur, Page2, Editions Syllepse, Saint-Joseph-du Lac (Québec), Lausanne, Paris 2018, 384 pages, 25 euros

Didier Epsztajn


En complément possible :

Dans une ancienne traduction, Staline et la fusion des peuples dans le socialisme, roman-rosdolsky-staline-et-la-fusion-des-peuples-dans-le-socialisme/

Introduction de Claudie Weill à la réédition de l’ouvrage d’Otto Bauer : La question des nationalitésintroduction-de-claudie-weill-a-la-reedition-de-louvrage-dotto-bauer-la-question-des-nationalites/

Avant-propos à la réédition de l’ouvrage d’Otto Bauer : La question des nationalitésavant-propos-a-la-reedition-de-louvrage-dotto-bauer-la-question-des-nationalites/

Otto Bauer : La question des nationalitéslibre-declaration-de-nationalite-autonomie-et-auto-administration/

Kevin B. Anderson : Marx aux antipodes. Nations, ethnicité et sociétés non occidentales, contre-le-determinisme-prendre-en-compte-les-contradictions-presentes-au-sein-de-chaque-structure-sociale/

Patrick Silberstein : 

La nation comme association librela-nation-comme-association-libre/

Nation, peuple, des questions…nation-peuple-des-questions/

Bernard Dreano : Cette « question nationale » sans cesse reposéecette-question-nationale-sans-cesse-reposee/

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