Du jeu et de la pensée

La Meguillah d’Esther, un rouleau, la bible hébraïque.

Nathan Weinstock contextualise le texte, souligne certains éléments de l’arrière-plan historique, historicise l’écriture d’un récit.

La construction-invention d’un élément à vocation religieuse, « dans sa version hébraïque, le Rouleau n’évoque jamais l’Eternel et on n’y trouve aucune mention d’une quelconque intervention divine », la création d’une histoire avec un certain « sens du théâtre », les incohérences d’un récit biblique, une cour « perse » et des affinités babyloniennes, des similitudes avec des éléments de littérature grecque de l’époque hellénistique, les origines de la fête de Pourim…

Peut-être une version judaïsée d’un festival persan ? Des interrogations autour du réel, des mythes et des fantasmes… 

Sauf à avoir une conception téléologique de l’histoire, rien ne justifie que le présentateur indique « il se dégage incontestablement une actualité glaçante dans la description qui y est contenu d’un projet d’extermination de la population… » ou l’intemporel mythique mais bien lié au projet sioniste « Israël face aux nations ». Il n’y a pas de « peuple » sans histoire (la notion de « peuple juif » sur plusieurs millénaires est plus que discutable), ni de mots (sans parler de sens introduit(s) par la traduction – gardant une signification trans-historique, ni d’événement sans contexte. Le génocide du XXème siècle n’est pas inscrit, quelque soit le sens que nous pourrions donner à cette inscription, dans un récit antique.

Il me semble plus intéressant de nous pencher sur les « interprétations midrashiques » du Livre d’Esther, la célébration « revêtant l’allure d’une frivolité sacrée », le sens des gloses et de leurs commentaires, une festivité dépourvue d’esprit religieux, des transgressions des règles usuelles de conduites, de déguisement en « revêtant des habits du sexe opposé », des réjouissances marquées par des divertissements et le grotesque, de fonction libératrice autant que récréative « par le détournement festif des interdits et l’expression donnée aux courants déviants », des expressions de culture populaire, des dimensions subversives du carnaval, l’insertion des populations yiddish (ou sépharades) dans leurs environnements, les Pourim-shpil, les censures des rabbins et des représentants de l’ordre communautaire, le « comique blasphématoire et la tradition de grossièretés transgressives, d’obscénités et de dérision critique propres à l’univers de la culture populaire de la Renaissance ».

Des pièces de théâtre, des expressions de révoltes, l’« altérité sociale », l’expression momentanée de « frustrations collectives », le Pourim-shpil comme catharsis

 

« Le présentateur :

Réjouissez-vous ! Réjouissez-vous !
Que ce soit ici ou ailleurs :
Accourez ! Accourez donc,
Gens honnêtes !
Vous allez voir du nouveau,
Des choses inusitées et bien d’autres encore :
Comment viendra se joindre à nous ici un monarque
Qui porte le nom de Roi Assuerus
Et règne sur cent vingt-sept pays,
Contrées et routes,
Ce qui constitue pour lui un objectif sans fin :
S’assujettir ces pays.
Voilà ce que tout un chacun peut vous raconter ou vous chanter
Nous rejoindront également ces deux gaillards, Haman et Mardochée,
Qui se sont affrontés dans un rare vacarme et avec force hurlements.
Aussi : Démeublez ! Faites de la place !
Et jetez tous les meubles par la fenêtre !
Rangez la table sur les bancs,
Les livres sur les étagères,
Placez la poule sous le coq,
La femme sous son mari,
La servante sous le domestique
Chacun selon ce à quoi il peut prétendre .
Mais aussi serait-ce manquer à l‘honneur et à la considération qui lui sont dus
Que de laisser le Roi si longtemps dehors.
Il importe donc de le laisser entrer au plus vite.
C’est pourquoi : Entrez donc, vous aussi ! Entrez,
Tous ceux qui vous trouvez à l’extérieur !
 »

A noter, que les grossièretés transgressives et les obscénités sont très masculines et souvent centrées sur le phallus…

Se rire du destin

Farce pour Pourim

littéralement « Le jeu d’Akhashveyresh » (Assuérus) – 1697 – Premier Pourim-shpil connu

Traduit, présenté et annoté par Nathan Weinstock

Fondation Matanel, Avant-Propos Maison d’édition, Waterloo (Belgique) 2018, 158 pages, 17,95 euros

Didier Epsztajn

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