Brésil, Espagne, France ou le retour de la banalité du mal

2 janvier 2019. Le nouveau gouvernement brésilien fête son intronisation. Aux côtés de Jair Bolsonaro, le nouveau Président du pays, Damares Alves, 54 ans, ministre de la Femme, de la Famille et des Droits de l’homme – une des deux seules femmes du gouvernement – scande : « Attention, attention. C’est une nouvelle ère au Brésil : les garçons s’habillent en bleu et les filles en rose ». L’intention est claire. Elle s’inscrit dans la vision traditionnaliste et anti-« théorie du genre » de ceux qui ont soutenu la candidature de l’homme politique d’extrême-droite. Une vision ouvertement rétrograde, sexiste, homophobe.

5 janvier. Suite à son score aux élections régionales du 2 décembre 2018 (11% des voix et 12 sièges sur 109 – première explosion électorale fasciste après la fin du franquisme), la formation d’extrême droite Vox fait pression sur le Parti populaire (PP, droite) et sur Ciudadanos (libéral, centre droit) pour instaurer une majorité absolue de droite en Andalousie, région la plus peuplée d’Espagne. Son président, Santiago Abascal, énonce ses conditions : modifier la législation sur les violences faites aux femmes. Qualifié de « féminisme radical »,  « dictature des femelles »,« djihadisme de genre », l’ensemble de lois précédemment instaurées par le Parti socialiste augmenterait, selon Francisco Serrano, leader de Vox en Andalousie, les risques pour « les hommes » d’être poursuivis et donc victimes de discriminations. L’extrême-droite propose d’y substituer la terminologie « violence au sein de la famille ». Cette position est également très claire. Antiféministe, masculiniste, elle pose les termes d’un pouvoir politique résolument anti-progressiste.

6 janvier. Les femmes du mouvement français des Gilets Jaunes organisent leur propre rassemblement. D’emblée les organisatrices précisent : « Nous restons complémentaires et solidaires aux hommes, ce n’est pas une lutte féministe mais féminine ». Et d’ajouter : « Nous voulons montrer que nous sommes la mère patrie, en colère et nous avons peur pour l’avenir de nos enfants ». Elles entendent pourtant défendre les intérêts des mères isolées ou bien des travailleuses pauvres, ce que le mouvement féministe du pays fait depuis plusieurs années. Par ailleurs, ces femmes placent les violences policières au centre de leurs préoccupations. Pendant la manifestation à Paris elle se sont directement adressées aux policiers : « Je suis ta femme, ta cousine, ta mère, ta sœur et donc quand tu frappes, pense à moi » ou encore « CRS tout nus, on veut des calendriers ! ». Conformiste, antiféministe, paternaliste (les femmes vues comme des mères, sœurs, filles, au service de la Nation), viriliste (les hommes réduits à des canons masculins de beauté), cette démarche s’oppose clairement à une transformation des relations inégalitaires entre femmes et hommes.

7 janvier. Le Premier ministre français, Edouard Philippe, annonce au journal d’une des télévisions nationales l’intention pour le gouvernement de ficher les casseurs en vue de leur interdire l’accès aux manifestations. Par cette loi, l’État pourrait « sanctionner ceux qui ne respectent pas [l’]obligation de déclaration » préalable d’une manifestation, rendre délictueux le fait de « porter une cagoule » lors d’une manifestation, ou encore d’engager « la responsabilité civile des casseurs (…) pour les dommages qui sont causés ». L’arbitrage serait transféré au seul représentant de l’État, le préfet, et ne passerait plus par un juge/procureur. Tout citoyen est potentiellement concerné et pour une durée de fichage inconnue. Ce renforcement de l’interdiction du droit à manifester représente une atteinte aux libertés fondamentales et s’inscrit dans le sillage de l’option « tout » sécuritaire du Président Macron et de l’État d’urgence voté au lendemain de son élection.

Brésil, Espagne, France. L’heure est clairement aux renforcements institutionnel et populaire conjoints des poncifs rétrogrades, antihumanistes, homophobes et antiféministes. L’« insurrection » comme la répression – restrictions des droits des citoyens et en particulier des femmes – empruntent désormais les mêmes voies. On assiste à la banalisation de la réaction – engagements « réactionnaires » – et au nivellement des luttes par le bas. La banalité du mal, comme l’a si bien décrite Hannah Arendt, fait de nouveau foi.

Joelle Palmieri, 11 janvier 2019

https://joellepalmieri.wordpress.com/2019/01/11/bresil-espagne-france-ou-le-retour-de-la-banalite-du-mal/

 

Une réponse à “Brésil, Espagne, France ou le retour de la banalité du mal

  1. Je suis très gênée par cette analyse très incisive et stigmatisante du mouvement des GJ. Oui, nous tentons d’y participer (et il le faut je crois) pour ne pas laisser nos concitoyen-ne-s jusqu’alors « politiquement invisibles » et non organisé-e-s sous la pression de l’extrême droite qui tente d’y insuffler ses idées nauséabondes.
    Mais le niveau de réflexion et des revendications, s’il n’est pas à la hauteur de nos espérances (mais nous, quelle a été notre efficacité après tout ?) est pourtant un mouvement d’expression d’un « on n’en peut plus « populaire et légitime de fond.
    Alors qu’attend le peuple de la gauche de transformation sociale anticapitaliste, féministe et écologiste pour rejoindre les ronds-points et les AG ??? L’enjeu est de partager les réflexions, les connaissances et de faire de l’éducation populaire à toute allure afin de faire avancer le mouvement social dans le bon sens (cela fait si longtemps !), c’est maintenant ou …je crains fort… pas avant très très longtemps, ! Il faut expliquer aux GJ « se croyant non politisés » que c’est cette crainte de l’étiquette politique qui laisse la part belle à l’Extrême-Droite pour manipuler le mouvement sans dire son nom !

    Mais aujourd’hui, il faut AUSSI convaincre nos camarades politisé-e-s et syndiqué-e-s de sortir de leurs bulles , de l’entre soi de ceux et celles qui ont « tout compris », qui ont la culture suffisante pour revendiquer « intelligemment ». Bah non, un mouvement social, ça part comme cela, pas comme on l’aurait rêvé !
    Alors oeuvrons dans cette REALITE QUI NOUS MET MAL A L’AISE et faisons entendre nos propositions de revendications, notre argumentation, c’est le moment !!!!!!!!!
    C’est le moment de parler « concret, intelligemment et sans démagogie avec des personnes avec qui et à qui nous n’avons visiblement pas encore ou pas assez pris la peine de parler.
    L’encrage de la réflexion politique dans l’ensemble des composantes populaires est 1 grand loupé de notre génération « langue de bois » crispée sur les luttes de résistances sans propositions radicales nouvelles. On risque de le payer très très cher. Il aurait aussi fallu interroger depuis longtemps nos formes de luttes issues de l’organisation des salarié-es d’autrefois. Aujourd’hui : de moins en moins de très grosses entreprise, toujours plus de grande précarité et de chômage. Comment se fédérer dans un monde explosé ? Comment faire grève quasi seulE salariéE d’1 boîte et en CDD de surcroît ?
    Nous voyons bien que la précarité des nombreuses femmes GJ est un déclencheur de ce mouvement.
    Aujourd’hui, l’enjeu pour ne pas laisser la place à l’Extême-droite est de revendiquer concrètement et intelligemment avec des mots simples et justes, sans céder sur les idées de fond, mais aussi sans se formaliser sur les « ismes » ou « istes ». VRAIMENT PAS FACILE MAIS ABSOLUMENT NECESSAIRE. Pas facile non plus de marcher aux côtés de personnes chantant la Marseillaise (et qui n’est pas forcément le signe d’une appartenance à l’Extrême Droite !)
    Je ne doute pas qu’il existe parmi le GJ, des femmes et des hommes qui sont « de gauche, féministes et écologistes » sans le savoir !
    Je reviens sur le FEMINISME : l’autonomie financière est la condition préalable à toute émancipation, alors reprenons par le commencement et impulsons au sein des GJ. d’autres revendications pour EXIGER ENSEMBLE :
    le rattrapage pour TOUTES LES FEMMES : des écarts H-F de salaires, des Indemnité de sécu.et chômage, des retraites et le rattrapage sur grilles de salaires des conventions des métiers majoritairement occupés par des femmes, soit une AUGMENTATION IMMEDIATE de 27 %. Si on revendique cela en tant que féministe, peut-être que les femmes se sentiront plus féministes.

    Sonorités,
    Michèle

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