Cinquième partie de la postface de Georges Haupt et Claudie Weill à l’ouvrage de Roman Rosdolsky : Friedrich Engels et les peuples « sans histoire »

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

À partir de ces prémisses fondamentales, la position de Marx et Engels connaît des oscillations, mais aussi des modifications consécutives au changement des données et du contexte d’une interrogation centrale : comment conjuguer révolution prolétarienne et lutte nationale dans les pays où le mouvement ouvrier s’est affirmé comme mouvement autonome, où la classe ouvrière, d’une classe en soi, est devenue une classe pour soi ?

Jusqu’au milieu des années 1860, ce sont essentiellement les perspectives quarante-huitardes qui délimitent leur horizon, même si dans le contexte de la réaction qui s’instaure après la révolution, Marx déclare, déçu par le comportement de la bourgeoisie : « Les Hongrois ne doivent pas être libres ni les Polonais, ni les Italiens tant que l’ouvrier reste esclave1. » L’unité et l’indépendance des grandes nations historiques restent l’un des objectifs essentiels, même si les mouvements nationaux n’ont pas su relier la cause nationale à celle de la démocratie et des transformations sociales abandonnées par la bourgeoisie. C’est au mouvement ouvrier d’œuvrer à la réalisation globale de ces objectifs, non seulement pour créer les conditions objectives du progrès social à long terme mais aussi dans l’intérêt immédiat de son propre essor2.

Son développement dans les années 1860, qui culmine avec la création de l’AIT, ajoute aux certitudes linéaires des interrogations complexes à mesure que se pose dans des termes plus concrets la problématique du rapport entre lutte de classe et lutte nationale. Un pressentiment, une intuition – plus que la lucidité – fait entrevoir à Marx de quel poids la question nationale pèsera sur le mouvement ouvrier. C’est dans le feu de la polémique du congrès de l’AIT à Genève en 1866 qu’il s’exclame : « Le mouvement ouvrier sera continuellement interrompu, tenu en échec, retardé, jusqu’à ce que cette grande question européenne soit résolue3. » La question nationale en suspens est dès lors considérée comme une double hypothèque à lever sur le plan intérieur et extérieur pour permettre au mouvement ouvrier de prendre son véritable essor. D’abord, la lutte pour des objectifs nationaux secrète le nationalisme qui recouvre et masque les conflits de classe et substitue à la solidarité de classe l’égocentrisme national. Ensuite, ainsi que Marx le constate en 1875 à propos de la Pologne :

Aussi longtemps qu’un peuple viable est enchaîné par un conquérant extérieur, il utilise obligatoirement tous ses efforts, toute son énergie contre l’ennemi extérieur ; sa vie intérieure est paralysée, il est incapable d’œuvrer à son émancipation sociale4.

Enfin, cette hypothèque pèse aussi sur le prolétariat des nations dominantes. Ainsi, le rétablissement de la Pologne est une nécessité pour les Allemands et pour les Russes eux-mêmes, car « la puissance dont un peuple a besoin pour opprimer l’autre se retourne en fin de compte contre lui», réaffirme Engels en 1874, alors que s’affermit le mouvement ouvrier en Allemagne et que l’apparition du mouvement révolutionnaire en Russie est perçue comme le symptôme d’une révolution imminente.

Ce fut le cas irlandais qui donna toute sa signification au principe posé avant 1848 : « Un peuple qui en opprime un autre ne peut se libérer lui-même », et dans cette optique Engels parla du « malheur que constitue pour un peuple le fait d’en subjuguer un autre». Car dès 1867, Marx et Engels prennent conscience du fait que le mouvement ouvrier anglais, le plus avancé du monde aussi bien en tant que réalité sociale qu’en tant que mouvement organisé, est ligoté par l’hypothèque irlandaise. « L’émancipation nationale de l’Irlande » est conçue comme « la première condition dont dépend leur propre émancipation sociale, celle des travailleurs anglais».

Le phénomène irlandais est significatif dans la réflexion de Marx sur la problématique nationale. Il l’incitera à approfondir la question des rapports entre lutte de classe et lutte nationale. Pour lui qui séjourne en Angleterre, l’imbroglio irlandais est un problème vécu, particulièrement familier dans les années 18608. Certes, il figure déjà dans ses écrits d’avant 1848, mais dans une perspective traditionnelle. L’éclairage est alors le même que dans le cas polonais, l’analyse coulée dans le même moule tout en tenant compte des contextes différents. Les similitudes résidaient alors dans la structure économique des deux pays qui commandait une révolution de type agraire et dans le point focal de leur libération : l’Angleterre où l’antagonisme exacerbé entre bourgeois et prolétaires nourrissait la conviction marxienne que « la victoire du prolétariat sur la bourgeoisie est par conséquent en même temps le signal de la libération de toutes les nations opprimées». Marx et Engels continuèrent à suivre les événements en Irlande et notamment la naissance en 1858 d’un mouvement national révolutionnaire irlandais, le « fénianisme » (Irish Republican Brotherhood) et son développement après la guerre civile américaine, sans y accorder une signification particulière. L’intervention de l’AIT, en janvier 1866, pour protester contre la vague de répression dont étaient victimes les dirigeants fénians de la part du gouvernement britannique était encore conçue en termes généraux de sympathie. Au cours de l’année suivante, marquée par une intensification de l’activité aussi bien insurrectionnelle que terroriste du mouvement fénian, ce combat acquit une place croissante dans les préoccupations de l’Internationale. Malgré son aversion envers le terrorisme, Marx souscrit à ce soutien, car il estime que le fénianisme « se caractérise par sa tendance socialiste (négativement, étant dirigé contre l’appropriation du sol) et comme mouvement des couches inférieures10 ».

C’est à l’automne de 1867 que la virulence de l’abcès irlandais, « ce grand crime vieux de plusieurs siècles » produira un changement dans l’attitude de Marx et d’Engels, une prise de conscience de la portée fondamentale de la question irlandaise dans la perspective du mouvement ouvrier anglais et de la révolution européenne. Contre toute attente, quatre révolutionnaires irlandais sont alors condamnés à mort sous le gouvernement libéral de Gladstone qui passe outre aux promesses électorales qui avaient contribué à le porter au pouvoir. La vague d’indignation déclenche un mouvement de solidarité de la classe ouvrière. C’est dans ce contexte nouveau que Marx est amené à aborder la question sous un angle fondamentalement différent, à partir de la compréhension de l’impasse à laquelle est acculé le mouvement ouvrier anglais par l’hypothèque irlandaise, à savoir que l’émigration forcée des travailleurs irlandais, à cause de la ruine de l’économie domestique, fait d’eux une main-d’œuvre à bon marché qui concurrence les ouvriers anglais et suscite, par conséquent, leur hostilité. Ainsi, la classe ouvrière en Angleterre se trouve divisée, et au lieu de présenter un front uni avec les ouvriers irlandais contre la bourgeoisie anglaise, elle est à la remorque de sa propre bourgeoisie contre l’Irlande. Par ailleurs, l’armée qu’entretient l’Angleterre sous le prétexte du maintien de l’ordre en Irlande représente un formidable instrument de répression, mobilisé en permanence, pouvant être utilisé contre la lutte d’émancipation sociale des travailleurs anglais11.

Cette analyse modifie la manière dont Marx pose le problème et son argumentation, donc ses positions précédentes. Il cesse de considérer la question irlandaise en termes de sympathie, d’attitude humanitaire ; il l’aborde désormais en tant que politique à pratiquer, comme une revendication essentielle « qui se fonde sur l’intérêt même du prolétariat anglais ». Deux ans plus tard, en 1869, il s’en explique à Kugelmann :

Je suis de plus en plus arrivé à la conclusion – et il ne s’agit que d’inculquer cette idée à la classe ouvrière anglaise – qu’elle ne pourra jamais rien faire de décisif, ici, en Angleterre, tant qu’elle ne rompra pas de la façon la plus nette, dans sa politique irlandaise, avec la politique des classes dominantes, tant qu’elle ne fera pas non seulement cause commune avec les Irlandais, mais encore, tant qu’elle ne prendra pas l’initiative de dissoudre l’union décidée en 1801 pour la remplacer par des liens fédéraux librement consentis… Sinon le peuple anglais continuera à être tenu en lisière par ses classes dirigeantes, parce qu’il s’est contraint de faire front commun avec elles contre l’Irlande. Tout mouvement populaire en Angleterre même est paralysé par le conflit avec les Irlandais qui forment en Angleterre une fraction très importante de la classe ouvrière12.

La réalité irlandaise est soumise à une étude approfondie, notamment par Engels qui songe même à écrire une histoire de l’Irlande et acquiert la réputation de spécialiste de la question13. L’analyse de la lutte des oppressed Irish, contre leurs oppressors permet à Marx et Engels de poser en termes nouveaux le rapport entre mouvement national et mouvement ouvrier. Confrontés à une situation inédite, ils apportent un correctif à leurs positions antérieures et une ébauche de solution théorique, en introduisant notamment dans un nouvel éclairage un concept présent dans leurs ouvrages de jeunesse, sous-jacent dans les écrits sur la Pologne, celui de nations dominantes et de nations opprimées. Isolément, ces notions sont largement utilisées à l’époque et pas seulement par les marxistes. Ainsi Odger, le représentant des Trade-Unions, déclare au conseil général de l’AIT : « Nous devons soutenir la Pologne ; pour nous, elle est le type des nations opprimées14. » Ce qui est nouveau chez Marx, c’est l’utilisation qu’il en fait dans le cas irlandais, à savoir qu’il les conçoit comme un tout organique qui recouvre les rapports entre dominateurs et dominés, la nature des contradictions et le type de relations établi entre leurs forces agissantes. Dans cet éclairage, le concept de nation opprimée n’est ni antinomique ni dichotomique par rapport à celui de nation nécessaire qui désigne les grandes nations historiques. L’accent est mis sur les potentialités du mouvement national des nations opprimées qui ne sont pas nécessairement des nations historiques – pour le mouvement ouvrier ou pour les forces révolutionnaires des nations dominantes. Par son radicalisme à la fois national et social, la lutte des nations opprimées, voire « sous-développées » – le cas de l’Irlande est aussi abordé en tant que fait colonial – peut servir de détonateur à la lutte de la classe ouvrière, du mouvement ouvrier de la nation dominante. D’où, pour l’Irlande et l’Angleterre, un renversement des priorités : ce n’est plus la révolution sociale qui réglera le problème national, c’est la libération de la nation opprimée qui constitue un préalable à l’émancipation sociale de la classe ouvrière. « J’ai cru longtemps qu’il était possible de renverser le régime irlandais par la English working class ascendency », écrit Marx en 1869 ; « des études plus poussées m’ont persuadé du contraire. La working class anglaise n’accomplira jamais rien before it has got rid of Ireland. Le levier doit être placé en Irlande15. » Marx préconise un programme en trois points : « 1) Gouvernement autonome et indépendance de l’Irlande […] ; 2) révolution agraire […] ; 3) protectionnisme contre l’Angleterre16. » La conjonction nécessaire des deux facteurs – national et social – engendre des rapports politiques tout à fait différents fondés sur une alliance stratégique entre les deux forces, mouvement national et mouvement ouvrier : lutte de classe et lutte nationale deviennent complémentaires et solidaires sans se confondre ni se superposer.

Dans cette alliance, quel est le devoir de la classe ouvrière des nations dominantes ? En l’occurrence, le prolétariat anglais devait soutenir à fond les revendications nationales des Irlandais, intervenir en faveur des Fénians persécutés, réclamer l’abolition de l’acte d’Union de 1801, ce qui revient à demander le droit à l’autodétermination. Sur ce point, la position de Marx connaîtra un changement notable en 1867 en fonction de son analyse globale. Le droit à l’autodétermination, l’indépendance devient l’objectif immédiat. Ce n’est qu’après l’avoir atteint que pourront être envisagés les nouveaux rapports à établir avec l’Angleterre. Marx hésite sur la nature des liens d’association qu’il envisage et opte tantôt pour la confédération, tantôt, quoiqu’avec réticence, pour la fédération.

C’est à travers des manifestations concrètes de solidarité et de soutien que devait se faire jour la conscience de l’importance du problème irlandais, la nécessité pour le prolétariat anglais d’« abandonner ses préjugés contre les Irlandais » pour mettre par là même un terme à la discrimination et aux divisions nationales au sein de la classe ouvrière. Patiemment et systématiquement, Marx s’efforce de transposer son analyse dans la praxis et cherche, à travers le conseil général de l’AIT, à influencer le mouvement ouvrier anglais, à vaincre les résistances des puissantes Trade-Unions et à persuader les ouvriers anglais que l’émancipation nationale de l’Irlande est la condition première de leur émancipation sociale. Sans cesse, il revient à la charge, parvient à faire adopter en novembre 1869 une résolution capitale sur l’amnistie des Fénians. Elle « doit servir à introduire d’autres résolutions portant sur le fait que, sans parler d’équité internationale, la condition de l’émancipation de la classe ouvrière anglaise est la transformation de l’union forcée existante, c’est-à-dire de l’asservissement de l’Irlande – en une confédération égalitaire et libre, si c’est possible, ou, s’il le faut, la revendication d’une séparation complète17 ». En 1869, la solution de la question irlandaise est devenue, pour Marx, « la clef de la solution de la question anglaise et la solution anglaise, celle de la question européenne ». Il est convaincu d’ailleurs que toutes les prémisses sont réunies ; c’est avec enthousiasme qu’Engels communique à Kugelmann

La constitution d’un parti vraiment révolutionnaire fait de rapides progrès et parallèlement se développe une situation révolutionnaire […]. Dans cette affaire, les Irlandais représentent aussi un ferment tout à fait exceptionnel et les prolétaires londoniens prennent de jour en jour plus ouvertement parti pour les Fénians18.

Ses espérances et ses pronostics ne sont pas seulement fondés sur la conjoncture ; ils procèdent de l’analyse des mutations intervenues depuis plusieurs décennies, notamment depuis 1846 où « le contenu économique et, par là même, la finalité politique de la domination anglaise en Irlande est entrée dans une toute nouvelle phase », en conséquence de la destruction de l’industrie irlandaise, de la transformation des champs en pâturages et de la suppression de la propriété du sol en Irlande19. Dans une communication confidentielle de l’Internationale, puis dans un commentaire destiné aux socialistes américains, Marx exprime clairement les raisonnements et les calculs stratégiques qui découlent de cette analyse : « L’Angleterre, en tant que métropole du capital, en tant que puissance mondiale dominant jusqu’à présent le marché, est pour le moment le pays le plus important pour la révolution ouvrière, en outre le seul pays ou les conditions matérielles de cette révolution aient atteint un certain degré de maturité. » Par conséquent, « si l’Angleterre est le bulwark [rempart] du landlordisme et du capitalisme européens, le seul point où on peut frapper un grand coup contre l’Angleterre officielle c’est l’Irlande20 ». Le raisonnement de Marx s’articule autour de deux points : 1) l’Irlande est le bastion de la propriété foncière, du landlordisme anglais. C’est cette citadelle qu’il faut attaquer pour que le landlordisme s’effondre en Angleterre. « J’ai été convaincu de tout temps que la révolution sociale doit commencer sérieusement par la base, c’est-à-dire en partant de la propriété foncière » ; 2) la perte de l’Irlande entraînerait l’effondrement de l’Empire britannique et « La lutte de classe en Angleterre jusqu’à présent endormie et poussive prendrait des formes vigoureuses21 ». Pour influer sur les événements et faire adopter sa stratégie, Marx prend pour cadre d’action le conseil général de l’AIT. Il intervient vigoureusement pour que le programme de l’Internationale sur la question irlandaise soit mis à l’ordre du jour. Le puissant écho de l’effervescence irlandaise qui se situe au premier plan de la vie politique et de la lutte sociale en Angleterre facilite ses desseins. Le conseil général est acquis à la stratégie qu’il expose dans la circulaire confidentielle du 1er janvier 1870. « La position de l’Association internationale vis-à-vis de la question irlandaise est très nette. Son premier besoin est de pousser à la révolution sociale en Angleterre. À cet effet, il faut frapper le grand coup en Irlande [et] exploiter de toutes les manières possibles la lutte économico-nationale des Irlandais. » Il biffe toutefois cette dernière phrase du texte définitif de la communication22.

Dans la réflexion marxienne sur la question nationale, l’Irlande est un moment important mais de courte durée. La stratégie axée sur l’imminence d’une révolution en Angleterre n’a pas dépassé le stade du projet. Les événements ont déjoué les pronostics alors qu’étaient préservées les perspectives et l’espérance d’une révolution proche. Mais la guerre franco-prussienne déplaça le centre de gravité vers le continent. La nouvelle constellation issue de la Commune de Paris entraîna une rectification de la stratégie, une translation vers l’Allemagne du point focal de la révolution.

Les positions de principe formulées sur la corrélation entre nations dominantes et nations opprimées n’en sont pas pour autant révisées, pas plus que n’est modifiée l’appréciation de la question irlandaise, même si elle ne peut plus jouer le rôle de catalyseur dans une révolution européenne, même si les chances de succès d’une révolte irlandaise se sont amenuisées : « Sans guerre ou danger de guerre extérieure, un soulèvement irlandais n’a pas la moindre chance de succès… Il ne reste aux Irlandais que la voie constitutionnelle de conquête graduelle d’une position après l’autre. Cependant, l’arrière-plan mystérieux d’une conspiration armée féniane peut rester un élément très efficace », écrit Engels en 188223.

L’hypothèque irlandaise, « maladie chronique de l’Angleterre » continue à peser sur le sort du mouvement ouvrier anglais : « Je ne crois pas qu’on puisse penser ici à une activité sérieuse de la social-démocratie aussi longtemps que persistera la difficulté irlandaise », affirme Kautsky lors d’un séjour à Londres en 188724. Le problème qu’il soulève reste celui de l’époque de Marx, car la classe ouvrière est toujours scindée en deux camps ennemis : prolétaires irlandais, prolétaires anglais. Les privilèges matériels, la conscience d’une supériorité des prolétaires de la nation dominante subsistent et les préjugés contre les Irlandais restent vivaces.

Faisant la part des principes et des modifications dans la conjoncture, Engels réaffirme en 1882 la position du socialisme international sur la question : « Deux nations en Europe ont non seulement le droit mais le devoir d’être nationales avant d’être internationale : les Irlandais et les Polonais. C’est lorsqu’ils sont bien nationaux qu’ils sont le mieux internationaux25. »

Le cas irlandais, qui introduit une nouvelle thématique et marque un moment important dans la pensée de Marx et Engels, ne constitue pas, comme on l’affirme souvent, un tournant dans les positions sur la question nationale. Il est moins un moment évolutif dans la réflexion marxienne qu’une mise en perspective différente dictée par une situation précise. L’action prime dans la démarche ; le théoricien est guidé par le souci du concret, d’une élaboration politique en prise directe sur la conjoncture. Dans le cas irlandais comme dans toutes les situations nationales affrontées, on décèle le refus de généraliser, de construire des modèles et d’intégrer sans réserve la dynamique nationale dans la théorie de la révolution. C’est l’analyse des situations précises, l’étude cas par cas qui définit l’attitude tactique, alors que les positions théoriques sont par là même ajustées aux données inédites surgies dans le processus historique. C’est cette voie que poursuivra la pensée post-marxienne malgré les notables métamorphoses qu’elle subira. « Dans la discussion et devant la nécessité de définir une attitude et d’adopter une stratégie26 », les essais de conceptualisation se sont rassemblés, les solutions à peine ébauchées par les fondateurs, dont les disciples ont pris fragmentairement et successivement connaissance, se sont modifiées ou développées, ont été conservées ou adaptées.

Georges Haupt et Claudie Weill

 Roman Rosdolsky : Friedrich Engels et les peuples « sans histoire »

La question nationale dans la révolution de 1848

https://www.syllepse.net/friedrich-engels-et-les-peuples-sans-histoire–_r_22_i_734.html

Traduit de l’allemand par Gérard Billy

M éditeur, Page2, Editions Syllepse, Saint-Joseph-du Lac (Québec), Lausanne, Paris 2018, 384 pages, 25 euros


1. Marx, Les Luttes de classes en France, Paris, Éditions sociales, 1946, p. 61.

2. Sur l’attitude des « classiques » et de la jeune social-démocratie envers le problème de l’unité allemande, voir Hans-Josef Steinberg, « Sozialismus, Internationalismus und Reichsgründung », dans Reichsgründung, 1870-1871, publié par Theodor Schieder et Ernst Deuerlein, Seewald Verlag, p. 319-344.

3. Texte original en anglais dans Riazanov, art. cité, p 220.

4MEW, t. 16, p. 574.

5. Riazanov, « Karl Marx und Friedrich Engels über die Polenfrage », art. cité, p. 202.

6. Le recueil le plus complet des écrits de Marx et d’Engels sur l’Irlande est paru à Moscou, doté d’une préface de L. I. Golman qui comporte notamment l’inventaire de tous les manuscrits et notes de Marx et Engels sur ce sujet, conservés dans les archives soviétiques. Voir Karl Marx et Friedrich Engels, Ireland and the Irish Question, Moscou, Progress Publishers, 1971. Une étude pionnière sur Marx et la question irlandaise a été publiée par A. Winitzer, « Marx und die Irische Frage », Archiv für die Geschichte des Sozialismus und der Arbeiterbewegung, vol. 10, 1922, p. 49-53, qui n’est pas exempte d’erreurs, notamment sur les dates des arrestations de Fénians et certaines réserves de Marx. Le sujet est également traité de façon détaillée, mais linéaire, par l’historien soviétique L. I. Golman dont l’étude « Die Irische Frage in der I. Internationale und der Kampf von Marx und Engels für die Prinzipien des proletarischen Internationalismus » est parue en traduction allemande dans Aus der Geschichte des Kampfes von Marx und Engels für die proletarische Partei : Eine Sammlung von Arbeiten, Berlin, Dietz, 1961, p. 460-544. Pour un autre type de démarche, voir l’étude stimulante de Renato Levrero, « Imperialismo e revoluzione in Marx : La questione Irlandese », Classe,1972, p. 71-112.

7. « Lettre de Marx à Sigfrid Meyer et August Vogt », 9  avril 1870, MEW, t. 32, p. 669.

8. Ce problème fut aussi introduit dans le quotidien de Marx et d’Engels par les filles de Marx, Tussy (Eleanor) et Jenny, très engagées en faveur de la libération de l’Irlande, et par la compagne d’Engels, Lizzie Burns, elle-même d’origine irlandaise.

9. Discours de Marx à la commémoration du soulèvement polonais de 1830 organisée le 29  novembre 1847 par les « Fraternal Democrats », cité par Riazanov, « Karl Marx und Friedrich Engels über die Polenfrage », art. cité, p 179.

10. « Interventions de Karl Marx au conseil général de l’Internationale », 30 novembre 1867, Cahiers de l’ISEA,n° 152, août 1964, p. 52. Engels estima ultérieurement que « les Fénians se laissent de plus en plus entraîner à une sorte de bakouninisme ». Voir « Lettre d’Engels à Bernstein », 26  juin 1882, Eduard Bernstein Briefwechset…, op. cit., p. 106.

11. Karl Marx, Jenny Marx, Friedrich Engels, Lettres à Kugelmann, Paris, Éditions sociales, 1971, p. 156-159 ; ainsi que Karl Marx, « Konfidentielle Mitteilung », MEW, t. 16, p. 416-417.

12. « Lettre de Marx à Kugelmann », 29  novembre 1869, op. cit., p. 133-134.

13. Engels avait entrepris de vastes recherches pour écrire une histoire de l’Irlande. Seuls les premiers chapitres furent rédigés car la guerre franco-prussienne puis la Commune de Paris l’interrompirent (voir MEW, t. 16, p. 459-502).

14. Cité par Rubel, art. cité, p. 70-71.

15. Passages soulignés : la montée de la classe ouvrière anglaise, la classe ouvrière avant qu’elle se soit débarrassée de l’Irlande (« Lettre de Marx à Engels » 10 décembre 1869, MEW, t. 32, p. 414-415).

16. « Lettre de Marx à Engels », 30  novembre 1867, MEW, t. 31, p. 400.

17. « Lettre de Marx à Engels », 2  novembre 1867, MEW, t. 31, p. 376. Marx est pleinement conscient des difficultés pour faire connaitre et admettre la position du conseil général, car le journal Bee Hive, hebdomadaire des Trade-Unions déclaré organe de l’Internationale, refuse non seulement de publier les résolutions, mais passe sous silence le fait même que le conseil général débat de la question irlandaise. C’est pourquoi le conseil général fait imprimer lui-même les résolutions et les envoie directement à chaque Union. Voir aussi la communication confidentielle, MEW, t. 16, p. 417.

18. « Lettres d’Engels à Kugelmann », 8 et 20  novembre 1867, MEW, t. 31, p. 568.

19. « Lettre de Marx à Engels », 30 novembre 1867, MEW, t. 31, p. 399.

20. « Lettre de Marx à Sigfrid Meyer et August Vogt », 9  avril 1870, MEW, t. 32, p. 669 ; communication confidentielle, MEW, t. 16, p. 416-417 reproduite dans Lettres à Kugelmann, op. cit.,p. 156-159.

21. « Lettre de Marx à Kugelmann », 6  avril 1868, idem,p. 95, MEW, t. 32, p. 543. « Lettre de Marx à Paul et Laura Lafargue », 5  mars 1870, ibid., p. 656.

22. Dans le texte russe des « Minutes du conseil général de l’AIT » (Moscou, 1964) « exploiter » est traduit par « contribuer ». Marx conseilla en outre sa fille Jenny lorsqu’elle rédigea sous le pseudonyme de Jenny Williams huit articles sur les persécutions des Fenians qui parurent dans la Marseillaise de Rochefort au printemps de 1870. Voir MEW, t. 16, p. 579-601. Marx pensait en effet que c’était par l’intermédiaire de la France que les révélations sur le problème irlandais pouvaient rebondir efficacement en Angleterr  ; voir lettre citée à Meyer et Vogt.

23. « Lettre d’Engels à Bernstein », 26 juin 1882, Eduard Bernstein Briefwechsel…, op. cit., p. 106 publiée en extraits dans le Sozial-Demokrat, organe du Parti social-démocrate allemand. Bernstein se rendit au dernier argument d’Engels et répondit : « J’ai dû en venir à une haute appréciation de l’action féniane, c’est-à-dire au bakouninisme qui dans l’état des choses en Irlande ne me semble pas très condamnable », « Lettre de Bernstein à Engels », 7  juillet 1882, ibid.,p. 109.

24. « Lettre de Kautsky à Victor Adler », 15 mars 1887, Victor Adler Briefwechsel mit August Bebel und Karl Kautsky, éd. par Friedrich Adler, Vienne, Volksbuchhandlung, 1954, p. 29.

25. « Lettre d’Engels à Kautsky », 7 février 1882, Friedrich Engels’ Briefwechsel mit Karl Kautsky, herausgegeben und bearbeitet von Benedikt Kautsky, Vienne, Danubia Verlag, 1955, p. 51.

26. Remarque d’Élie Lobel, dans « Le domaine national », Partisans, n° 59-60, mai-août 1971, p. 3.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.