Solstice 2018

C’étaient peut-être les vents d’hiver d’hier, ceux qui ont poussé les traversiers en les berçant jusqu’au rivage et retenu les voyageurs de ce côté de la mer des Salish, les vents qui pliaient les conifères, pas comme les garçons de Frost pliaient les saules au sol, mais en détachant méchamment toutes les branches non assurées et faisant peur à tous les êtres réfugiés au-dessous, le vent qui amenait les sept corbeaux à planer au-dessus de ma cour et me supplier pour des arachides comme s’il existait une chance que je puisse les apprivoiser. Ou était-ce la force de la lune grandissant jusqu’à sa plénitude globale de ce soir qui nous l’a rappelé ? Mais nous savons, nous savons, nous savons, les colibris d’Anna, ce petit couple qui travaillait dans mon jardin d’hiver malgré ce vent, et je sais, nous savons, qu’avec l’aube silencieuse qui suit cette longue nuit, la précieuse lumière de la promesse revient.

Tout l’hiver, les bombes continuent à tomber sur la Syrie et les Yéménites meurent de faim et une jeune fille demeure mal habillée sur la rue Fraser pour faire face à la bouche à l’odeur maladive et aux mains froides d’un étranger avide moins brutal que son père, et la Méditerranée, autrefois si belle, noie l’espoir des Africains et les corps de leurs enfants. Même si les vents ont été cléments avec nous et que les morts de cet hiver ne sont pas les nôtres. La mort lente d’un oiseau ou d’une souris captive de la cheminée, tout au long de la longue journée, heurtant de moins en moins souvent à l’intérieur du mur de ma cuisine, martelant mes insuffisances, était, bien que pénible, pas encore ma propre mort.

Le désespoir qui a glissé sous la porte avec l’hiver et qui s’est répandu sur les planchers jusqu’à ce qu’il s’écoule d’hier à demain sur l’horloge ne peut être repoussé qu’avec le balai éternel, le dur travail de la beauté et l’espoir naturel de l’humilité.

Avec le don du roman Anna de Lessing pour me tenir compagnie, je vois les fantômes des hivers passés, la distance libératrice parcourue, la science du corps, des trois jours où le soleil menacera et hésitera, les lignes de parti émiettées et les doutes sombres que nous portons tous, à goûter les choix qui se répètent, l’esprit froid qui nous entoure, sentir l’étincelle de créativité, de vérité et de soin sur laquelle nous comptons.

Comme les corbeaux, je peux identifier mes ennemis et les distinguer, je peux pleurer mes pertes, voler à ma défense et à celle de mon bloc, accepter les leçons qui naissent en moi, et m’activer avec les autres, apprendre.

Les dangereux fantasmes d’Épinal que nous avons adoptés en désespoir de cause peuvent maintenant être abandonnés, le temps nous est compté. Quelques bougies nous suffiront à la traversée. Nous savons qu’il ne nous reste que quelques heures, voire quelques jours, avant de vivre le changement. Nous pouvons nous tourner vers l’intérieur, élargir le nous, compter à nouveau sur nous-mêmes, pour nos histoires, nos propres histoires partagées avec le thé réchauffant pendant que nous attendons, sachant qu’elles viendront au moins une fois encore, les fêtes de la lumière et la chaleur.

Dans quelques heures seulement, vous verrez que la lutte n’aura pas été vaine. Nous aurons la confirmation que la protection du maïs de semence, les cadeaux offerts au milieu blême de l’hiver, les sacrifices vus et invisibles, le maintien de la foi, les vigiles solitaires, l’audace de penser, les chansons que nous chantons pour soutenir notre courage et nos rires ont fait revenir le soleil.

Déjà les feuilles d’iris se dressent pour le recevoir, les feuilles d’hellébore s’assombrissent et deviennent brillantes et commencent à s’ouvrir au toucher qui donne vie. Elles fleurissent les premières. Même avant le crocus. Les restes du jardin de l’an dernier se compostent sous la pluie, abritant les semis, les pousses de verdure. Le breuvage enivrant s’infiltre dans le monde souterrain, car la plante vivace aime siroter pendant qu’elle attend son tour pour se relever.

Même à l’intérieur, sur le seuil de la fenêtre de la salle de bain, l’orchidée fleurit pour marquer la fin de l’hiver. Cette nuit, elle ignore le froid à venir, l’improbabilité de survie des êtres déplacés, la solitude à affronter, son perchoir dénué d’oiseau, ses fleurs inodores.

Désormais, notre travail prolonge notre espérance. Je jure qu’il y aura des moments où l’on pourra à nouveau tenir cela comme acquis : il y a « une autre promesse de saison dans le sol »

Lee Lakeman

Lee Lakeman est co-fondatrice d’un des premiers centres de crise et d’hébergement féministes au Canada, le Vancouver Rape Relief Shelter and Women’s Centre. Elle demeure un phare pour la communauté féministe canadienne et québécoise.

Traduction : TRADFEM

https://tradfem.wordpress.com/2019/01/04/solstice-2018-lee-lakeman/

Une réponse à “Solstice 2018

  1. Merci d’avoir relayé ce texte exceptionnel de Madame Lakeman, un pilier du mouvement canadien de libération des femmes.
    Elle a justement donné avant-hier à Vancouver une allocution impressionnante sur ses valeurs, le néolibéralisme et ses dommages chez les femmes. Ce texte est déjà affiché sur TRADFEM (https://tradfem.wordpress.com/2019/01/12/lee-lakeman-speaks-at-the-vancouver-public-library-january-10/) et sa version française sera bientôt mise en ligne.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.