Avant-propos à l’ouvrage de Stéphane Bortzmeyer : Cyberstructure. L’Internet, un espace politique

Avec l’aimable autorisation de C&F éditions

Ce livre est issu d’une idée : rendre accessible à tous les utilisateurs de l’Internet les débats politiques qui existent autour de ce réseau. Aujourd’hui, presque toutes les activités humaines peuvent être (et souvent sont) pratiquées sur l’Internet. Il est donc normal que la politique soit présente, et qu’on parle de politique à propos de ce qui se passe sur l’Internet.

Le lecteur curieux de politique a déjà certainement suivi de tels débats : autour du rôle des puissants GAFA (Google, Amazon, Facebook et Apple), autour de l’espionnage pratiqué par les États sur les communications numériques, autour du partage des œuvres culturelles et de la rémunération des auteurs, voire autour de termes mal définis comme le fumeux darknet, utilisé dans tant d’articles sensationnalistes.

Mais ces débats sont rarement appuyés sur une compréhension du fonctionnement de l’Internet, du point de vue technique, comme du point de vue humain. Cette insuffisance de connaissances ne touche pas uniquement le « grand public ». Prenons l’exemple d’un débat au Parlement quand il y a une composante numérique dans la discussion. Celui ou celle qui connaît le fonctionnement de l’Internet, et qui suit un tel débat, se désespère souvent de voir combien est répandue l’ignorance de ce qui passe derrière l’écran, y compris parmi ceux et celles qui votent les lois. Bien sûr, quand une loi concernant l’Internet est mauvaise, ce n’est pas uniquement par ignorance de son fonctionnement. C’est la plupart du temps le résultat d’un choix politique délibéré. Mais si des parlementaires voulaient voter des lois favorisant le développement d’un Internet libre et ouvert, il serait nécessaire qu’ils connaissent cette entité.

On a l’impression que désormais, tout le monde connaît l’Internet, car tout le monde l’utilise. Mais ce serait comme croire que tout le monde connaît l’agriculture, l’industrie et la grande distribution, car tout le monde va acheter à manger au supermarché. Au contraire, on peut constater tous les jours que même le professionnel qui passe son temps devant un écran n’a en général qu’une faible idée de ce qui se passe derrière. Par exemple, un réalisateur de sites web n’est pas forcément plus au courant du fonctionnement de l’Internet que la comptable ou le professeur des écoles.

C’est même pire : il existe un certain nombre d’idées fausses qui circulent, et qui sont difficiles à rectifier.

Voilà l’ambition de ce livre : expliquer le fonctionnement de l’Internet, aussi bien du point de vue technique qu’humain ; pas uniquement pour le plaisir de la connaissance mais également pour permettre au citoyen et à la citoyenne1de comprendre les enjeux politiques du monde numérique. Ce livre ne s’adresse pas à des spécialistes de la technique mais à toute utilisatrice ou utilisateur de l’Internet, c’est-à-dire en pratique à toute citoyenne et tout citoyen.

La partie technique est évidemment importante car l’Internet est un objet technique. Beaucoup de débats ont une forte composante technique, et, sans un minimum de compréhension de la technique sous-jacente, on risque de dire de grosses bêtises, par exemple comme le font les gens qui réclament des solutions de confidentialité qui soient à la fois sûres et faciles à casser.

Mais la partie humaine du fonctionnement de l’Internet est tout aussi cruciale : contrairement à ce que beaucoup de gens croient, l’Internet ne connecte pas des machines, il connecte des humains.

Ce livre se fonde sur une opinion : l’importance des droits humains et de leur respect, que ce soit sur l’Internet ou ailleurs ; et sur une constatation : tout est politique, même ce qui paraît purement technique. Il repose également sur un idéal, celui d’un Internet qui ne serait pas seulement « pour les marques commerciales et le baratin » (Edward Snowden, « an Internet meant for more than brands and bullshit »2).

L’ouvrage se compose de trois parties. Dans la première, « L’Internet aujourd’hui », on regarde les usages actuels de l’Internet, et les problèmes tels qu’ils sont perçus par les utilisateurs. Dans la seconde, « L’Internet derrière l’écran », on explique comment fonctionne l’Internet, du point de vue technique, bien sûr, mais également sous l’angle de la gouvernance (qui décide ?), du financement et des interactions humaines qui s’y déroulent. Enfin, dans la troisième et dernière partie, « Questions de droits humains », on parlera surtout de politique, en détaillant des débats autour de l’utilisation de l’Internet.

Pour finir cet avant-propos, un mot sur l’écriture inclusive. L’écriture inclusive, ce n’est pas uniquement mettre des points médians dans les mots (par exemple « les citoyen·ne·s »). Cela désigne tous les moyens utilisés pour compenser l’absence d’un genre neutre dans la langue française, et pour éviter d’exclure la moitié de la population. Dans ce livre, j’utilise donc parfois le masculin, parfois le féminin, et parfois les deux, toujours en supposant que le terme désigne toute l’humanité. Donc, quand j’écris « les ingénieures », cela ne signifie évidemment pas que les ingénieurs (hommes) soient exclus.

Stéphane Bortzmeyer : Cyberstructure

L’Internet, un espace politique

C&F éditions, Caen 2018, 270 pages, 22 euros


1 Dans ce livre, le terme de citoyen fait référence à son implication dans la vie de la cité. Il n’implique pas de nationalité particulière, et concerne les étrangers autant que celles et ceux qui ont le droit de vote à toutes les élections.

2 réponses à “Avant-propos à l’ouvrage de Stéphane Bortzmeyer : Cyberstructure. L’Internet, un espace politique

  1. Notez que le commentaire sur les gros rézosocios centralisés n’a pas grand’chose à voir avec mon livre. Je précise bien que je parle peu de ces services dans mon livre car il y a une abondante littérature à ce sujet. (À titre personnel, je dirais même qu’elle est trop abondante, avec la plupart des livres n’ayant aucune originalité et répétant juste que ces rézosocios sont méchants. Aujourd’hui, taper sur les GAFA est à la mode. Il faudrait aller plus loin.)
    Ceci dit, ce qui a un rapport avec mon livre, c’est de noter que les gros services centralisés possédés par une entreprise à but lucratif ne peuvent que mal finir. (« Code is law » : un truc qui concentre le pouvoir va forcément mal l’utiliser.) D’où l’intérêt, plutôt que de chercher un Facebook gentil ou un Twitter éthique, de travailler à des systèmes différents, par exemple fédérés au lieu d’être centralisés.

  2. Bonjour et merci de cette recension!
    On trouve également sur l’excellent site HYPATIE (blog féministe et anti-spéciste – http://hypathie.blogspot.com/) des extraits d’un livre révélateur, non encore traduit, de Sara Wachter-Boettcher, TECHNICALLY WRONG (W.W. Norton éditeur) sur les coulisses des réseaux sociaux.
    L’autrice écrit notamment:
    « Voici une industrie qui recrute une bande de jeunes hommes blancs qui travaillent ensemble dans la journée, se bourrent la gueule ensemble le soir, et pensent « parfait, c’est à cela que ressemble un lieu de travail sain. »

    Entre autres, Wachter-Boettcher nous apprend ceci sur le réseau TWITTER (propos résumés par la blogueuse):
    « (…) Twitter, site d’updates et de listes non réciproques par défaut (les abonnements se font sans autorisation) : c’est son talon d’Achille car ils permettent le harcèlement et les conduites abusives. Mises en copies de la moitié de la planète, par le biais des partages vos notifications peuvent vite devenir ingérables et incontrôlables, truffées d’insultes voire de menaces. Plusieurs féministes ont dû fermer leur compte. Twitter est de plus truffé de faux comptes et de robots ; un grand ménage vient d’être fait ces dernières semaines à la demande de leurs annonceurs publicitaires (!) via des algorithmes, et je vous promets que c’est très étrange ! Ces algorithmes réagissent à des mots-clés, et finissent par évincer des comptes tout à fait décents, en les suspendant ou les restreignant. Des comptes féministes notamment, en ont fait les frais. (…) »
    On y parle aussi de FB, Reddit, Google et même Uber…

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