Le temps de la dispute politique

Dans sa préface, Anthony Mangeon parle de regards croisés, de discussion autour de deux courants théoriques – les études postcoloniales et la pensée décoloniale -, de contours et de différences concrètes, de point de vue nuancé, de lunettes culturelles, de l’exigence d’une décolonisation à parachever, de formes de domination et de discrimination héritées de la période coloniales, de discorde, « dans quelle mesure pouvait-on opérer un véritablement décentrement vis-à-vis de la pensée occidentale, qui avait influencé les fondateurs de la critique anticoloniale eux-mêmes, pour revenir à des traditions de pensée plus autonomes, voir autochtones ; et dans quelle mesure un tel décentrement était-il envisageable ou possible, au sein de la pensée occidentale elle-même ». Je note sans m’y attarder que le choix de certains mots est au cœur de la dispute entre l’anthropologue et le philosophe. Une pensée peut-elle être nommée par une zone géo-politique ? Y-a-t-il des traditions non inventées ? Le décentrement n’est-il pas simplement un « trouble » sans atteinte aux rapports sociaux et à leur imbrication ?

Le préfacier poursuit et présentent certains théoriciens décoloniaux. Je souligne que les théoriciennes sont ici absentes ; il en sera globalement de même dans l’ouvrage, les auteurs centrant leurs débats autour des rapports sociaux de classe et de « race » dans le silence des rapports sociaux de sexe.

Anthony Mangeon aborde, l’eurocentrisme et sa critique, le point de vue de « l’homme blanc occidental » compris comme « seule mesure de toute connaissance possible et universelle » dans le rejet d’autres traditions intellectuelles ou formes de connaissance, les modèles construits de « civilisation » et de « barbarie », la consubstantialité et l’interdépendance entre modernité et colonialité…

Il souligne que les deux auteurs partagent « une critique acerbe de l’eurocentrisme et de son identification abusive à l’universel », leur scepticisme « à l’encontre des prétendues « ruptures postcoloniales » ».

Il présente « une philosophie de la traduction » de Souleymane Bachir Diagne, une réflexion à la croisée des disciplines et des mondes, une double exigence d’enracinement dans des « traditions de pensée « spécifiques » » et de dialogues entre ces traditions, l’histoire du parcours de l’algèbre, le poids de la langue dans les constructions « culturelles », un « universalisme cognitif », l’art africain, la philosophie en islam, la présence ancienne et dynamique de traditions écrites en Afrique, l’hybridation, « toute civilisation humaine n’est telle que parce que métisse » (Léopold Sédar Senghor)…

Il présente « une anthropologie sans concession » de Jean-Loup Amselle, le refus de tout essentialisme, le dépassement des oppositions binaires et des hiérarchies données comme naturelles, le déploiement des identités au sein de vastes réseaux, le « continu » et sa « défaite » au profit du centrage sur le « discret » et l’« identité », le paradigme historiciste de la lutte de classe, la critique de ce qui découpe ou fragmente les corps sociaux – « entailles verticales » -, la question des rapports de force…

Deux styles de pensée, deux modes opposés d’interpellation, des échanges passionnants.

Je ne connaissais pas l’oeuvre de Souleymane Bachir Diagne. J’avais lu certains ouvrages de Jean-Loup Amselle. Je ne vais pas ici discuter des points d’accords ou de désaccords avec l’un ou l’autre. Pour le second auteur, je rappelle, en fin de note, des lectures critiques antérieures.

Les mots et les concepts sont polysémiques. Ils sont utilisés de manière très variable suivant les auteurs et autrices. Sans oublier une certaine magie théâtralisée dispensant d’en faire la critique historique et située, bref d’en discuter la pertinence politique. Les débats ou les disputes ne peuvent contourner les questions de sens, pour leurs utilisateurs et utilisatrices. Iels agissent et parlent dans des rapports asymétriques de pouvoir et de domination dont on ne saurait nier ou relativiser l’importance. Des contraintes et des contradictions. Les analyses théoriques et les prises en compte de l’« épaisseur » de l’action politique nécessitent de plus historicisation et contextualisation des discours des auteurs/autrices, sans oublier ceux des lecteurs/lectrices.

Au passage, il reste prudent de vérifier, au delà des termes employés, ce que les un·es et les autres essayent d’exprimer ou de revendiquer. D’où la nécessité de présentations successives, de débats, d’interpellations, de demandes de précision… sans insultes ou caractérisations à l’emporte-pièces…

L’objet n’est donc pas le consensus mais de rendre compréhensible les termes de la dispute ou du dissensus.

Ce livre, me semble-t-il, permet de mieux comprendre – mais non d’effacer – des accords et des divergences. J’en conseille la lecture, malgré certains « énervements » possibles à certains propos…

Souleymane Bachir Diagne & Jean-Loup Amselle discutent, sans concession, de multiples sujets qui nous intéressent toustes, qui doivent, me semble-t-il, être saisis à bras-le-corps pour avoir de l’émancipation des visions les plus inclusives et les plus larges possibles.

Deux lectures sur la question de l’universel (Pour moi, la prétention des un·es à imposer leur conception de l’« universalisme » doit être combattue, probablement aussi au nom du pluriversalisme, qui ne saurait être confondu avec un relativisme « culturel »), sur les représentions figées, sur les théories postcoloniales et décoloniales, sur les droits humains, sur l’accumulation du capital, sur les religions, sur le panafricanisme, sur l’histoire « en termes de phénomènes sociaux, politiques, économiques, etc. », sur la violence de la réduction en une « essence », sur les barrières réelles et imaginaires qui fragmentent le monde…

Chacun·e trouvera, dans ces dialogues, des points d’appui pour d’autres discussions, des critiques utiles contre les prêts-à-penser, des interrogations aux ombres portées de certaines idées, des divergences (maintenues, atténuées ou exacerbées) et des convergences possibles.

J’ajoute, en forme de contrepoint, que les pratiques d’auto-organisation – y compris dans les choix de non-mixité – pour l’émancipation ne sont pas, contrairement ce que pensent certain·es, une division. Plutôt la condition d’un ancrage social solide – mais non immuable – et de possibles choix démocratiques que seule la prise en compte de toutes les déclinaisons de l’imbrication des rapports sociaux permet. La hiérarchisation des luttes en front prioritaire et en front secondaire, l’oubli ou la relativisation de certaines dominations, concourent à l’affaiblissement de toustes.

Souleymane Bachir Diagne & Jean-Loup Amselle : En quête d’Afrique(s)

Universalisme et pensée décoloniale

Albin Michel – itinéraires du savoir, Paris 2018, 316 pages, 22 euros

Didier Epsztajn


En complément possible :

Echange entre le philosophe africain Souleymane Bachir Diagne et l’historien Benjamin Stora sur la question post-coloniale :

« Les migrations actuelles réveillent la question coloniale »les-migrations-actuelles-reveillent-la-question-coloniale/

De Jean-Loup Amselle :

L’anthropologue et le politiqueil-ny-a-pas-de-purete-originaire/

L’occident décroché. Enquêtes sur les postcolonialismespour-un-universalisme-emancipateur/

Rétrovolutions. Essais sur les primitivismes contemporainspartager-des-valeurs-cest-aussi-discuter-constamment-de-la-valeur-de-ces-valeurs/

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