Banal·e, quasi normal·e, mais pas encore égal·e

Des droits conquis et la poursuite de la stigmatisation. L’homosexualité reste encore pénalisée – parfois passible de la peine de mort – dans certains pays. Les politiques néolibérales sapent et détruisent les socles de l’égalité. Il ne suffit pas de designer les lois ou les constructions sociales ailleurs faisant de l’homosexualité une « déviance », encore faut-il rendre compte de l’homophobie persistante ici.

Sylvie Tissot choisit de consacrer son livre « à des espaces dont les habitants cultivent la tolérance ». Je souligne que justement « la tolérance » n’est qu’une forme de la non-égalité. L’autrice parle de gayfriendliness, « le fait d’être gayfriendly, ne marque pas une étape aisément repérable dans la progression supposée inéluctable des droits et de l’égalité » et explique pourquoi cela méritait une étude en-soi, « tant elle prend des formes ambivalentes et plurielles, construites à partir de position plus ou moins positives vis-à-vis de l’homosexualité et d’une proximité variable avec des gays et des lesbiennes ».

Quelles sont les normes sociales construites par les « dominants » dans les rapports sociaux asymétriques et leur imbrication, en particulier, celles qui régissent les places des gays et des lesbiennes dans nos sociétés ?

L’autrice contextualise les évolutions en France et aux Etats-Unis, les modifications des traitements juridiques de l’homosexualité, les changements dans les opinions, les luttes contre les discriminations et pour le droit à l’union, la visibilité… « sans pour autant que les hiérarchies aient été abolies »

Tolérance et/ou acceptation, « le progrès de l’acceptation – qui ne résume pas à la fin de la haine et de la peur, mais implique, aussi, comme ce livre le montre, d’importantes contreparties ». Ambivalences et contradictions, « Ce livre décline des comportements qu’on peut qualifier de plus ou moins progressistes, mais il s’attache d’abord à décrire les différents critères qui font la gayfriendliness : avoir des amis gais ? Soutenir le « mariage pour tous » ? Envisager sans effroi que sa fille devienne lesbienne ? Sortir dans des bars gais et même renouveler ses propres pratiques sexuelles ? Les combinaisons sont multiples et variables ». Si les frontières de l’acceptable et de l’inacceptable -, frontières toujours construites socialement – ont bougé, la transformation de l’hétéro-normativité n’en signifie pas sa fin…

Les quartiers du Marais à Paris et de Park Slope à New York, les homosexuel·les et les regards des hétérosexuel·les, les normes historiquement construites et situées de l’hétérosexualité (le pluriel serait probablement plus juste) – et cette hétérosexualité qui semble aller de soi -, les représentations que certains groupes sociaux se donnent d’eux-même – leur prétention morale – dans le dénigrement méprisant d’autres groupes considérées comme moins « progressistes », les déterminants des positionnements (sexe, âge, acceptation des formes conjugales ou familiales…), les changements et le « contrôle serré et parfois anxieux de l’homosexualité autorisée dans les lieux publics et dans la sphère « intime » », les changements des conditions sociales et matérielles de la cohabitation, les exclusions maintenues, les modifications spatio-temporelles…

Je souligne la grande lisibilité de l’ouvrage, l’apport des études comparatives et historiques, le refus d’une sorte de prêt-à-penser de ce qui serait progressif.

Sylvie Tissot analyse le devenir gayfriendly, les réticences, les reconnaissances et les indifférences, les formules autour de « c’est compliqué », les marquages des espaces, les luttes des gays et des lesbiennes, la banalisation et la distinction sociale des discours et des pratiques, la mise à l’écart ou en sourdine des sexualités…

Elle étudie, entre autres, l’« homosexualité acceptable, homosexualité familiale », les nouvelles normes « égalité, liberté, conjugalité », la promotion de la « diversité » et les questions « d’égalité des droits et de discriminations », un certain « libéralisme sexuel », le privé et le politique, l’universalisme républicain et la différence des sexes, les visions maintenues de la filiation biologique, la maternité assignée comme fonction naturelle des femmes, le polyamour, les tracés plus subtiles des frontières entre unions légitimes et illégitimes, les processus d’investissement des espaces (la « gentrification »), les marqueurs sociaux, le déclin des postures et des mobilisations radicales, les questions d’intégration et de la place des enfants, les nouveaux discours « éducatifs », les pressions commerciales, la force du genre dans la définition des rôles, la naturalisation des orientations sexuelles, les garçons manqués et les lesbiennes invisibles, les productions de discours « comme s’il fallait, face à cette réorganisation de l’ordre familial et intime, rebâtir avec une même application les frontières qui jugulent la « souillure » »…

Les alliées hétérosexuelles, les rapports inégalitaires et la quête de refuges, les coulisses des discours sur l’égalité, la naturalisation des différences, la « biologie » et le consensus, l’idée de l’égalité presque là, la compassion et son genre, le maintien de la masculinité dominante, les combinaisons de distance et de proximité, les rapports à l’homoparentalité (terme qui en dit long sur l’hétéro-normalité), la non-mixité et l’égalité, le poids masculiniste de la filiation, l’idée maintenue de la complémentarité, les injonctions contradictoires, l’hétéro-sexisme et les rapports genrés, ce que dit la notion de « féminité », la figure du gay acceptable, la conjugalité et ses dissidences, la limite de la « modernité sexuelle » et la très faible interrogation sur la domination dans les rapports sexuels, la gayfriendliness et la légitimité sociale…

Les frontières de la gayfriendliness, l’environnement dominant de l’hétéro-normativité et de l’hétéro-sexisme, les supports genrés de l’exclusion, les effets de la réorganisation des modes de vies, les normes de la classe et de race, les normes sexuelles et la construction des « identités sociales », la valorisation de l’éducation dans certaines couches sociales, l’homophobie rejetée comme un « comportement relevant de l’obscurantisme », l’auto-célébration d’un positionnement, les quartiers et les espaces, l’euphémisation des rapports sociaux et l’évacuation des rapports de domination, l’homophobie présumée de certain·es et l’islamophobie, les peurs sexuelles, les cartes mentales du racisme, « une « blanchité » qui serait sans racisme et une bourgeoisie sans privilèges », l’inégalité rarement abordée, les visibilités et les invisibilités, « Mon enquête montre que l’ouverture et le mélange interviennent de façon privilégiée dans cette sphère intermédiaire de la sociabilité amicale et de voisinage, tandis qu’aux deux pôles – public et privé -, et par des moyens fort différents, un contrôle plus ferme s’exerce sur l’homosexualité que l’on accepte », l’espace de vie et sa délimitation, la rénovation urbaine et la construction d’un entre-soi, le « communautarisme » et celles et ceux qui ne peuvent en être soupçonnées car formant une communauté majoritaire, l’entre-soi et les ami·es homosexuel·les, les lieux de sociabilité possibles, la domination masculine et la hiérarchie des virilités, les figures potentiellement menaçantes pour les enfants, les fondements de l’altérité et la privatisation du sexuel…

Je souligne aussi l’épilogue, les bon·nes ami·es, les grand·es ami·es, les fausses et les faux ami·es, le droit d’être visible, le discours universaliste de l’indifférence et les hiérarchies qui demeurent entre les sexualités, la persistance des paroles et des actes homophobes, les ombres et lumières de la  gayfriendliness, les insultes et les discriminations comme autant de rappel à l’ordre…

Le titre de cette note est une adaptation du titre de la conclusion de Sylvie Tissot. L’autrice résume ces analyses et ses propos, ce qui résiste et ce qui se recompose, les revendications égalitaires réduites et rebaptisées identitaires, les différences entre la situation en France et aux Etats-Unis du point de vue de « la banalité, la normalité et l’égalité », les nouvelles normalités, les nouvelles charges morales comme outils de contrôle, la normalisation construite par les hétérosexuel·les, l’égalité pas encore là, les articulations entre égalité et différence, la catégorisation et la hiérarchisation, les classifications réductrices des sexualités, la sexualité et le genre…

Faut-il rappeler ici qu’il ne faut pas confondre le trouble ou la subversion d’une norme et la transformation radicale nécessaire de tous les rapports sociaux pour l’égalité de toustes…

Certains éléments me semblent discutables, la définition sociologique des classes – dont ce que je considère comme les fantasmatiques classes moyennes – sans lien avec les rapports de production (pour moi, l’utilisation des seules catégories socio-professionnelles, du niveau de salaire ou d’études, de la propriété de l’habitation – ce qui est bien différent de la propriété de biens de productions – est un facteur de dépolitisation dans l’analyses de rapports sociaux), l’étirement du concept d’habitus, le silence sur la prostitution masculine homosexuelle et l’objectification du corps ou l’utilisation de la notion de sexualité commerciale qui masque la position externe à sa sexualité de la personne prostituée.

Comme je l’avais indiqué en conclusion de ma lecture du précédent livre de l’autrice : Derrière la valorisation de la diversité, les dominations reformulées, les refus toujours remodelés de l’égalité réelle. Un livre clair contre les croyances de l’égalité-déjà-là et une soi-disant démarcation progressiste et auto-valorisante avec d’autres populations.

Sylvie Tissot : Gayfriendly

Acceptation et contrôle de l’homosexualité à Paris et à New-York

Raisons d’agir – Cours & travaux, Paris 2018, 328 pages, 24 euros

Didier Epsztajn


Extrait à lire sur le site LMSI : http://lmsi.net/Le-coming-out-comme-mouvement-d

De l’autrice :

De bons voisins. Enquête dans un quartier de la bourgeoisie progressistediversite-et-renouvellement-des-formes-de-linegalite/

L’État et les quartiers. Genèse d’une catégorie de l’action publiqueLa création des quartiers sensibles

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