Black lines, le graffiti politique.

30 mai 2018, rue d’Aubervilliers. La rue relie deux quartiers pauvres de Paris. D’un côté, le quartier de La Chapelle situé dans le 18ème arrondissement. De l’autre, le quartier Flandre dans le 19e arrondissement. Le mauvais côté du canal de l’Ourcq, frontière symbolique entre les très pauvres Orgues de Flandre, les 14 tours de la rue Curial, des Français laissés sur le bord du chemin et des étrangers. De l’autre, leurs frères de misère, confinés dans des HLM en briques rouges des années 30, d’autres des années 60 et quelques bobos arty attirés par les eaux glauques du canal de l’Ourcq, le parc de La Villette, les Buttes-Chaumont et le mètre carré le moins cher de la capitale.

Depuis l’inauguration de la gare RER Rosa Parks, l’ancien mur SNCF du dépôt Paris-Nord, est un spot de street art. Le mur est long, plusieurs centaines de mètres, et les apprentis graffeurs peuvent y faire leur apprentissage. Surtout l’entrée principale du 104, un des très rares établissements culturels ayant su prendre en compte les intérêts des adolescents et des jeunes adultes de l’arrondissement, est pile poil en face du dit mur. C’est la garantie d’être vu par des jeunes et des amateurs de street art, et, à défaut de se faire un nom (le chemin est encore long et semé d’embûches), de se faire une petite place, de prendre rang dans le « game » des crews. C’est ce lieu,fréquenté par des jeunes issus des milieux populaires du nord et de l’est de la capitale, traversé par des milliers d’automobiles allantd e la porte d’Aubervilliers au boulevard de Rochechouart, qu’a choisiI tvan Kebadian pour y peindre, avec d’autres, le deuxième volet de Black Lines.

Deux graffeurs du crew TWE, Itvan Kebadian et Lask, ont créé des événements (comment les nommer autrement !) en réaction à la violence des conflits sociaux qui secouent la France depuis plusieurs mois : le vote de la loi travail, perçue comme un démantèlement du code du travail et une atteinte sans précédent aux droits sociaux, les bavures policières et la violente répression des mouvements sociaux, la politique du chef de l’Etat faisant payer les dégrèvements d’impôts des très riches par les retraités et les classes moyennes.

Les deux artistes du « deep graffiti » ont organisé la réalisation de grandes fresques politiques. Le première, rue Ordener, dans le 18e arrondissement de Paris, à la limite de la Goutte d’Or, a été consacrée à la critique du néolibéralisme triomphant. Celle de la rue d’Aubervilliers établit une relation de cause à effet entre les excès du capitalisme et ce qu’il convient d’appeler les « violences urbaines ».

Itvan et Lask ont choisi le mur, ont médiatisé via les réseaux sociaux la réalisation de la fresque, ont choisi un thème ouvert permettant à toutes les sensibilités du street art de l’exprimer, peint le mur en blanc. Pas de « sélection » des artistes. Vient qui veut. Chacun est libre et responsable de son intervention.

Au pied du mur, à côté d’Itvan et de Lask, des artistes sont venus apporter leur concours : les frères Péronard, le pochoiriste Brice du Dub, S7TH Vixi. Tous ont préparé leur intervention. Lask a fait un croquis d’un dictateur de fantaisie, drôle dans sa raideur jupitérienne, Itvan a imprimé des images d’émeutes urbaines, Michaël Péronard (Torpe) a dessiné sur une simple feuille une esquisse, son frère Martin a fait de même, Brice du Dub a préparé plusieurs pochoirs en lien avec le thème.

Itvan qui a roulé (peint le mur en blanc), le premier arrivé, place les artistes. La centration sur leur travail est remarquable. Malgré les voitures qui les frôlent, les vélos, les passants qui, souvent,les questionnent, tous essaient de très bien faire. Tous pourtant savent que leur fresque est condamnée à disparaître. C’est la loi non écrite du street art. Elle sera peut-être toyée dans la nuit ou le lendemain. Si ces fresques sont en soi des œuvres d’art contemporain, elles n’ont vocation à durer. Il est surprenant de constater le niveau d’investissement des graffeurs, le temps qu’ils passent à réfléchir à leur travail, l’extrême souci de bien faire et l’idée de l’impermanence des œuvres. La fresque précédente, celle de la rue Ordener, peinte sur un mur appartenant à un autre crew, a été toyée le lendemain : le crew s’est approprié l’œuvre en bombant leur nom.

A la réflexion, le caractère provisoire des fresques ne soucie pas les street artists. Tout d’abord parce qu’ils ont accepté les règles du « game ». Ils s’autorisent à recouvrir une fresque, acceptant d’être à leur tour recouvert. Ensuite parce que les graffeurs ne se sont jamais posé la question de la permanence des œuvres dans l’espace urbain et a fortiori de leur patrimonialisation. Il est d’ailleurs étonnant d’observer leurs relations avec leurs créations. Ils peignent, photographient… et se désintéressent de la suite. La seule trace est une mauvaise photo prise avec un smartphone. Photo qui sera le plus souvent postée sur Instagram. A vrai dire, cela ressemble à la prise d’une photographie. On prend une photo, on sait qu’elle est stockée quelques part (dans la mémoire du téléphone, sur le disque dur de l’ordinateur etc.), et bien peu souvent regardée. L’acte photographique est condensé dans le « moment décisif » où le photographe appuie sur le déclencheur. Symétriquement, l’acte créatif de l’art urbain est dans le moment de la création. Ce qui suit n’est pas l’affaire de l’artiste. Mais ça peut être l’affaire d’autres ! Comme les photographes !

Bizarrement, la dimension communicationnelle des fresques échappe à de très nombreux artistes. C’est, me semble-t-il, lié à l’idée qu’ils ont de la création. Le souci de nombreux graffeurs est le moment où ils peignent. Leurs graffitis, leurs fresques, sont destinés à être vus par les autres graffeurs des crews concurrents. La compétition entrel es crews, la conquête des murs, la lutte pour la reconnaissance dele ur puissance par leurs concurrents et par la presse spécialisée, est le nœud gordien du graffiti. Le « contenu » du graff est intégré dans la compétition entre les crews : il s’agit d’une surenchère dans la violence des images. Histoire d’être plus agressif que les autres,d’être violent, d’être plus subversif. C’est la seule condition pour être distingué des autres crews et d’acquérir un statut particulier.

Ce n’est pas la « qualité » intrinsèque des images qui est un « élément de distinction » mais le buzz qu’elles font sur les réseaux sociaux. Par voie de conséquence, les graffeurs en « en remettre » une couche ! Au fond, ce sont des images. De la peinture sur un mur.

Pourtant quelques artistes sortent du lot et proposent un authentique engagement au service d’objectifs politiques. Les graffeurs de TWE Crew, proches idéologiquement des black lines (Les événements blacklines sont des traductions graffiti des black blocks) sont sincèrement à la gauche de la gauche, voire ailleurs dans une mouvance anarchiste. Mahn Kloix, avec talent, apporte son concours à des initiatives citoyennes et politiques. Il est soucieux de l’impact de ses œuvres et considère que ses collages, ses fresques, sont une manière de mettre l’Art au service des luttes.

Les street artists comme beaucoup d’artistes avant eux sont divisés entre une conception de l’Art pour l’Art et un Art au service d’un projet social et politique.

C’est là qu’il convient pour éviter de faire de graves erreurs de lecture de distinguer le graffiti et le street art. La lutte pour la Renommée est une des clés de compréhension des œuvres des crews. Les autres productions qui relèvent du street art obéissent à d’autres lois.​

Richard Tassart

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