Préface de Xavier Vigna à l’ouvrage Robert Kosmann : Sorti d’usines. La « perruque » un travail détourné et Avertissement de l’auteur

Avec l’aimable autorisation des editions Syllepse

Un livre, c’est la rencontre, fortuite ou nécessaire, entre un auteur et un sujet. Dans le cas qui nous occupe, je veux croire qu’il s’agit d’une rencontre nécessaire, tant Robert Kosmann correspond à son sujet, tant il l’a connu et travaillé, tant ce livre marque un aboutissement.

L’auteur se révèle dans le livre : ouvrier fraiseur à l’usine Renault de Saint-Ouen, militant politique et syndicaliste, Robert Kosmann a entrepris des études d’histoire à Paris 8 sous la direction de Michel Margairaz et de Michelle Zancarini-Fournel, laquelle me le présenta. En même temps qu’il s’intéressait aux ateliers RATP de la rue Championnet puis aux conventions collectives de la Régie Renault en 1955 pour une maîtrise puis un DEA d’histoire, il lisait beaucoup et sur tout, les historiens assurément, mais les sciences sociales aussi. Il s’est fait depuis contributeur pour le Maitron,rédigeant des dizaines de notices de militants ouvriers (en attendant la sienne !)1.

Le livre qu’on va lire est absolument fidèle à son auteur : on y voit une intense curiosité intellectuelle, mais un travail méthodique aussi, soucieux de déplier un sujet en son entier, et qui discute, c’est-à-dire critique, les travaux des sociologues et des historiens. En outre on y retrouve un goût de la malice et du rire, qui correspond aussi au sujet.

La perruque, en effet, relève de ces thématiques que tout historien des mondes ouvriers a nécessairement rencontrées. Robert Kosmann la traque des origines à nos jours, d’un continent à l’autre, en déplie les formes et les usages. Car c’est un sujet qu’il explore patiemment depuis fort longtemps : je me souviens d’un de ses premiers articles que nous avions publié en 2006 dans la valeureuse revue Histoire & Sociétés.Revue européenne d’histoire sociale, où l’auteur développait déjà ses premières analyses et donnait aussi à voir sa collection personnelle tout à fait exceptionnelle. De fait, parce qu’il fut aussi perruqueur, il faut dire qu’il connaît le sujet sur le bout des doigts. Je n’utilise pas cette expression pour faire un mot d’esprit, mais parce qu’il renvoie au sujet même de l’ouvrage : la perruque, c’est du travail détourné et donc aussi des astuces, un savoir-faire, des mains qui œuvrent et manipulent des outils toujours plus perfectionnés. Il n’est pas si fréquent qu’un praticien se fasse historien et sociologue d’une de ses pratiques propres : le sujet, assurément, y gagne en épaisseur.

Il fallait également la connivence d’un passé ouvrier et militant pour faire parler les perruqueurs, et déplier ainsi les dimensions de cette activité. Robert Kosmann ne cherche pas à réduire son objet. Tout au contraire, il montre les multiples pôles autour desquels la perruque s’ordonne : entre nécessité budgétaire et plaisir, pendant le temps du travail comme pendant les luttes ouvrières, entre travail de réparation et exercice de virtuosité, entre moment d’initiation et occasion de saluer un départ en retraite, entre exercice individuel et réseau de solidarités, etc. La perruque est tout cela à la fois. Le livre étonne et surprend tant les pratiques varient, tant les objets produits charment et parfois stupéfient. Mais l’on rit aussi, tant il y a d’astuce et de savoir-faire, de malice aussi pour perruquer sans se faire prendre. J’y lis en creux, par conséquent, une revendication de respectabilité où l’ouvrier peut se faire artisan voire compagnon en train de réaliser son chef-d’œuvre. Et pourtant, parce que la perruque s’opère le plus souvent dans le dos des patrons et des contremaîtres, parce qu’elle suppose des formes de solidarité et de connivence au cœur des ateliers, elle relève dans le même temps de ces arts de débiner si caractéristiques des cultures ouvrières et populaires.

Mais Robert Kosmann n’est pas muséographe, et dresser des inventaires, aussi exhaustifs soient-ils, ne saurait le satisfaire. Tout au contraire, son livre montre parfaitement combien la perruque relève d’une « économie morale » du travail ouvrier, dans la lignée des travaux de l’historien anglais Edward P. Thompson : contre la mutilation et la parcellisation que l’ordre usinier impose, les perruqueurs truquent et inventent, mais revendiquent aussi une capacité au bel ouvrage qui, précisément et contrairement à l’économie capitaliste, n’a pas de prix : car la perruque s’inscrit dans un circuit de dons et de contre-dons qui tisse par conséquent un collectif de travail. C’est pourquoi l’auteur est si attaché à rechercher ses formes les plus contemporaines, y compris dans le tertiaire supérieur (où, à ma connaissance, il accomplit un travail pionnier). Surtout, il défend avec beaucoup de conviction, mais de nuances aussi, la thèse que la perruque relève des multiples formes de résistance à l’ordre usinier. Dans cette thèse, que je crois juste et à laquelle je souscris entièrement, -l’historien retrouve l’ancien perruqueur et rejoint le militant.

Rien ne serait plus faux dès lors que de considérer ce livre comme l’évocation folklorique ou pittoresque d’un monde disparu. Ce livre d’histoire, qui repose sur un matériau considérable, ouvre bien des pistes ; je pense notamment à la question complexe de l’articulation entre perruque et sabotage ; à celle des pensées ouvrières sur le travail ; à celle de la qualification du travail et des classifications, etc. C’est pourquoi, il intéressera celles et ceux qui pensent que le travail, sa place et sa reconnaissance, ses qualités aussi, ou l’anthropologie historique des mondes ouvriers sont des questions de notre présent.

L’histoire ouvrière, celle à laquelle je crois et pour laquelle je milite, ne peut pas et ne doit pas se faire sans les hommes et les femmes qu’elle évoque. C’est pourquoi, il faut lire l’ouvrage de Robert Kosmann.

Xavier Vigna2


Avertissement3

Il y a peu de livres sur la perruque. Étienne de Banville, qui fut économiste au CNRS, écrivit (en perruque) l’un de ces rares ouvrages (Banville, 2001). Un petit livre très agréable qu’il terminait par une « invitation à poursuivre », considérant que son parcours n’était qu’une étape.

J’avais travaillé avec lui, à cette époque, à partir d’un texte plus ancien et, malgré des différences d’expérience entre nous, nous avions sympathisé ; je lui ai fourni plusieurs photos incluses dans son ouvrage.

J’avais été métallo en Seine-Saint-Denis, il m’apprit beaucoup sur les verriers et sur Saint-Étienne, son secteur professionnel et géographique de recherche. Il nous a quittés après un accident de la route. Lorsque les éditions Syllepse m’ont contacté pour écrire sur la perruque, j’ai souhaité que le présent ouvrage soit une continuité de L’Usine en douce (2001), son ouvrage joyeux comme lui-même l’était.

Depuis 2001, la société a beaucoup évolué, la perruque reste cachée mais est toujours en pleine activité. Des progrès ont été faits dans sa connaissance : l’exposition qu’Étienne de Banville réalisa dans la Loire en 1996, malgré la présence d’un huissier envoyé par le Conseil national du patronat français, a été suivie par d’autres mises en valeur de ces objets du quotidien. La recherche en sociologie, en ethnologie s’est penchée (doucement) sur ce sujet et les historiens du mouvement ouvrier quittant la seule approche par les grèves, les organisations et leurs dirigeants, ont intégré la perruque comme une composante de l’identité ouvrière. Même certains éditeurs de manuels scolaires (pour les bacs pro) ont associé cette transgression réglementaire à l’apprentissage des futurs jeunes ouvriers !

Ancien fraiseur dans une usine Renault d’outillage-carrosserie à Saint-Ouen et perruqueur confirmé, j’avais pu écrire plusieurs articles éparpillés dans des revues à tirage limité. Le présent ouvrage vise d’une part à actualiser les données de 2001, en particulier sur la tentative patronale de récupérer ce savoir-faire ouvrier, d’autre part à donner la parole à des perruqueurs fiers de leur travail et aux auteurs des recherches universitaires mentionnées. Il s’agit aussi de nuancer ou discuter les points de vue exprimés en 2001.

Le lecteur informé ou spécialiste ne trouvera pas de révélation dans ce texte, à mon grand regret ; pour cela il aurait fallu élargir la recherche au-delà de l’usine (dans les bureaux, chez les utilisateurs d’internet professionnel) et surtout dans d’autres pays. J’ai essayé, mais la contrainte des moyens financiers nous a interdit d’aller plus loin. Ce sont les principales limites de ce livre, je tiens à le signaler. Une autre limite est celle de la diversité des métiers qui pratiquent la perruque. Je me suis cantonné à la perruque d’usine ; à celle des usines Renault, que je connais le mieux, mais également à travers un réseau large de perruqueurs d’usines, métallos ou verriers principalement, mais aussi ouvriers à statut (personnel des arsenaux, SNCF, RATP). La plupart des ouvriers pratiquant la perruque, on ne saurait se limiter à ces industries qui sont les plus étudiées, mais il ne sera pas non plus question d’une vue exhaustive, par définition impossible, des ateliers qui pratiquent ce travail détourné. Enfin, les militant·es qui suivent les publications de l’Union syndicale Solidaires ne seront pas surpris·es de retrouver, certains des textes déjà publiés dans la presse syndicale (notamment sur les perruques de grèves et de luttes dans le numéro 5 de la revue Les Utopiques).

Faute d’une bibliographie étoffée et en l’absence d’archives papier, ce travail s’appuie donc essentiellement sur des archives orales. J’ai pu me servir de mes souvenirs et de dizaines d’entretiens et de relations entretenues pendant dix-huit années de carrière chez Renault où la perruque était répandue. J’ai pu, par la suite, en tant que salarié permanent de 2005 à 2011 au syndicat Sud-Solidaires-Industrie, discuter et rencontrer des dizaines d’autres salariés perruqueurs. Une fois retraité, j’ai rejoint les contributeurs du Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social. J’ai pu établir une centaine de biographies de militants ouvriers ayant passé leur vie professionnelle dans les différentes usines Renault. L’établissement d’un questionnaire d’entretien comportait toujours une partie sur la perruque. Aujourd’hui, cet ouvrage est surtout un compte-rendu, une précision et un hommage à l’ensemble de ces ouvriers, à leurs productions, leurs émotions, leurs créations.

Je dirai dans les pages qui suivent quelques mots sur la « perruque de bureau » dont les proportions sont inconnues. Pour autant, ce que nous en savons par la presse et les enquêtes forge notre opinion de l’extrême prégnance de cette « flânerie salariale » qui concerne les employés comme les techniciens. De manière comparable, je suis convaincu du caractère international de la perruque et un chapitre lui est consacré mais, là encore, des données plus précises et plus quantitatives manquent. Il faut se résoudre à ce que la perruque soit un sujet fuyant, caché par nature. Il est souhaitable et probable que d’autres auteurs continuent et dévoilent davantage ce travail détourné, l’une des nombreuses formes modeste, parfois non consciente, d’une résistance à un travail prescrit, ennuyeux, parcellisé, en miettes, « aliéné », comme disait le principal fondateur de la théorie socialiste.

Robert Kosmann

Robert Kosmann : Sorti d’usines. La « perruque » un travail détourné

Editions Syllepse, Paris 2018, 182 pages, 12 euros

https://www.syllepse.net/sorti-d-usines-_r_22_i_740.html


1. Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social (DBMOMS), Paris, L’Atelier.

2. Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Paris 10-Nanterre.

3. Le lecteur et la lectrice ont pu constater que le titre de cet ouvrage, obtenu au terme d’une recherche laborieuse, ne contient pas de « e » dans le premier terme et contient un « s » dans le second. Il reflète, en partie, la récupération de la perruque pour les ouvriers sur le temps de travail. Il est bien sûr distinct du roman de François Bon Sortie d’usine (avec un « e ») paru aux éditions de Minuit en 1982. Il est distinct également du témoignage autobiographique Sorti d’usine (sans « s ) mis en ligne sur le site de l’université de Laval (Québec) « Conserveries mémorielles » qui décrit mon licenciement à la fermeture de l’usine Renault de Saint-Ouen en 1991 (https://journals.openedition.org/cm/1053).

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