Du coté du jazz (Novembre 2018 – B)

Samuel Blaser et le blues

Trombone qui rit, qui pleure, qui vit !

« Early In The Morning » – titre de l’album du tromboniste Samuel Blaser– est un tic de langage du blues. Tôt le matin, mal réveillé, la gueule de bois après avoir partagé sa couche avec « Mr Blues », les bleus à l’âme se traduisent par du noir et la perte de tout espoir. Tellement dans le 36edessous qu’il ne reste plus qu’à en rire pour commencer une nouvelle journée qui s’annonce semblable à la précédente. Pourtant, la vie est là « simple et tranquille », la vie qui envahit l’espace pour indiquer un nouveau chemin, celui d’un autre monde.

Le blues ne se résume dans les 12 mesures qui semble s’être imposées depuis Robert Johnson, unificateur des blues en 1936/1937. Le blues, c’est plutôt un état d’esprit, une manière de raconter le monde, de narrer son environnement en langage codé. En ce sens, le blues est immortel. La moitié environ des standards est basée sur le blues, sur son architecture.

Samuel Blaser renoue avec les racines, les mémoires du jazz qui passent par le combat permanent pour la dignité, contre le racisme, pour la fraternité et la sororité.

Ses 10 compositions, de « Creepy Crawler » à « Lonesome Road Blues » en passant par une évocation de Mal Waldron, « Mal’s Blues » font entendre un trombone qui se veut résolument de son temps, sans nostalgie, sans copier le passé pour indiquer des balises vers un futur toujours à inventer à partir de ces traces du passé qui restent vivantes. La tradition, pour exister, a besoin d’être bousculée. Et Blaser ne s’en prive pas. Le trombone la conjugue au présent

En compagnie de Russ Lossing– vieux complice du tromboniste – qui se sert de toutes les occurrences du piano et des instruments électroniques pour forger un contexte en phase avec notre réalité étrange, réalité lointaine de la réalité, de Gerry Hemingway, batteur d’ambiance, qui se sert de toutes les capacités de cet instrument emblématique du jazz pour dialoguer avec le trombone et de Masa Kamaguchià la contrebasse, maître du temps, des temps, Samuel Blaser évolue entre Charles Mingus, Miles Davis – par l’adjonction de Wallace Roney à la trompette pour deux thèmes –, Albert Mangelsdorff, sans oublier les trombonistes « wa-wa » et le free jazz via Oliver Lake, saxophoniste lui aussi invité sur deux morceaux, toujours capable de dynamiter n’importe quelle structure tout en laissant entendre le blues comme soubassement à ses envolées.

Samuel Blaser ne cède rien sur son univers tout en forçant le blues à quitter son confort habituel pour s’outrepasser. Ne rater pas cette rencontre qui démontre la nécessité de conserver la mémoire pour ouvrir des pistes d’avenir.

Samuel Blaser : Early In The Morning, Out Note/Outhere.

 

Stéphane Kerecki se dévoile.

Passions musicales entremêlées.

Stéphane Kerecki, contrebassiste, a des amours partagées. Jazz, pop, rock – tout autant, sans doute que des compositeurs modernes – sans oublier le cinéma et ses musiques. Dans son avant dernier album, « Nouvelle vague », il s’appropriait la période des années 1960, révolutionnaires s’il en fut, qui avaient changé à la fois notre regard et nos habitudes. Pour son dernier opus, « French Touch », il se penche avec amour vers la musique électronique des D.J qui composent des environnements étranges et souvent douillets capables d’envahir l’oreille comme celles de AIR, Daft Punk et de quelques autres.

Si cette musique vous est étrangère – il est toujours possible de risquer une oreille sur le Net, c’est nécessaire pour savourer le travail d’arrangements -, vous apprécierez simplement les thèmes chantés par le choix de l’acoustique, une manière de défi. La musique y gagne. Les sons électroniques se plient au quartet pour rendre gorge de leur beauté. Les quatre permettent de leur donner, à ces compositions, d’autres couleurs, bleutées.

Le contrebassiste, sonorité ronde et musclée dans la lignée de Jean-François Jenny-Clark, suscite l’émotion dès l’entrée dans cet album. Il parle de lui tout en participant au chant du monde, Individuel et collectif tout à la fois – et non pas en même temps. Un lien mystérieux unit auditeur et musicien pour partager des secrets. Le saxophoniste, uniquement au soprano, Emile Parisien, prend son envol, se détache de ses influences et arrive encore à étonner par sa capacité à se dépasser et à frôler des sonorités inédites. Le claviériste, Josef Dumoulin, entre piano et Fender Rhodes, entre acoustique et électronique, structure le paysage, dessine le contexte tout en offrant un contrepoint au saxophoniste et au bassiste. Le batteur, Fabrice Moreau, musicien à part entière, superbe, capable de construire un espace-temps spécifique dans lequel se coulent les trois autres. La dernière chose mais non la moindre, c’est l’entente entre les musiciens qui fait du quartet un protagoniste supplémentaire et à part entière pour la réussite de cet album.

Plongez-vous dans « French Touch » sublimée par Stéphane Kerecki et son quartet.

Stéphane Kerecki Quartet : French Touch, D’Addario

 

Jean-Pascal Moget Trio

Avec Monk tout est possible

Les trios piano/basse/batterie ont du mal à se faire une place tellement l’influence du trio de Keith Jarrett est difficile à éviter. L’autre versant est de « tomber » dans la musique minimaliste ou de faire sonner le piano pour faire naître des fantômes de ses entrailles et laisser l’auditeur faire sa propre musique.

Jean-Pascal Moget, pianiste et compositeur, en compagnie de Philippe Monge, contrebasse et Baptiste de Chabaneix, batterie ne renie pas la présence de Keith Jarrett dans son jeu mais la mâtine de celle de Monk – Thelonious reste le maître pour beaucoup – et d’autres pianistes des années Hard-Bop comme Wynton Kelly pour combattre cette allégeance. Ils se servent du passé pour régénérer l’art du trio et forger une voie personnelle. Commencer par une marche – « Mento’s March » – et terminer par la « Sieste » recèle, dans les titres des compositions, une incontestable ironie pour une musique qui cherche à se séparer de ses maîtres. L’entente entre les trois musiciens est un facteur de réussite de « Second souffle », titre de l’album. Le souffle bleu est, ici, incontestable. Le trio lui redonne comme une nouvelle jeunesse. Ils soufflent sur les braises pour, une nouvelle fois, faire surgir le feu. Il n’y arrive pas à chaque fois, mais lorsque Prométhée y met du sien, ce n’est pas le foie qu’ils arrachent mais le cœur.

Jean-Pascal Moget trio : Second souffle, Chanteloup Musique

Nicolas Béniès

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