L’entrelacement des espaces et l’imbrication des rapports sociaux

Je commence par un élément présent dans la conclusion générale, « Danièle Kergoat décrit l’émancipation comme un processus qui aboutit à la prise de conscience par les femmes que leur position sociale est le produit d’un rapport social susceptible d’être modifié ; une prise de conscience qui ne peut se faire, selon cette auteure que dans un cadre collectif ». Je souligne « rapport social ». Sans remise en cause des fondements matériels de ce rapport, les aménagements, réels ou illusoires, ne sont que des expressions de la fragmentation, de la poursuite sous des formes historiques et situées du système de genre… L’égalité n’est-pas-déjà-là. Il convient d’étudier les formes prises, dans chaque configuration, de la domination systémique des hommes sur les femmes. Les tensions et les contradictions (donc aussi les résistances) engendrées par l’imbrication des rapports sociaux (intersectionnalité) doivent être étudiées précisément, ainsi que les formes possibles d’autonomie permises par le jeu des tensions et des contradictions.

J’ajoute, qu’au centre des rapports sociaux de sexe, du système de genre, pour n’en rester qu’à ceux-ci, la question du travail, de l’exploitation de la force de travail des femmes, de l’appropriation du travail des femmes, de la soumission des activités féminines aux besoins des hommes était et reste centrale. Travail invisibilisé et gratuit dans la sphère domestique et l’organisation de la famille. Le travail et son appropriation, l’appropriation aussi des corps des femmes et des possibles enfants.

« Ce livre questionne l’impact des processus migratoires sur le genre : comment le départ de certaines personnes à l’étranger modifie-t-il les rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes dans la société de départ. De quelle façon les positions des migrantes sur leur nouveau lieu d’installation, d’une part, auprès de celles et ceux qui sont restés au pays, d’autre part, se négocient-elles ? La mobilité géographique donne-t-elle lieu à une redéfinition des catégories sociales « hommes » et « femmes » ? »

Il ne s’agit pas ici d’une analyse générale, mais comme le précise Nehara Feldman, « plus spécifiquement sur les relations intrafamiliales au sein d’un segment de lignage dispersé sur plusieurs territoires, dont les principaux lieux actuels de résidence sont un village de la région de Kayes, Bamako et la région parisienne »

Dans son introduction, l’autrice aborde, entre autres, les nouvelles positions et les marges de négociation, la mobilité géographique comme mobilité sociale, les effets contradictoires du multi-positionnement des migrant·es, « la position sociale en tant qu’immigré·e est analysée à partir des dynamiques sociales dans le pays de départ, et le statut d’immigré·e examiné à partir du lieu d’installation, sans que ces deux « facettes d’une même personnalité » soient prise en compte conjointement sur les deux terrains », les multiples configurations des rapports de pouvoir, l’illusion du village comme société « authentique » et la nécessité de le comprendre dans un ensemble dynamique – « comme territoire concomitant et non d’« origine » », les trois territoires : le village, Bamako et la France « comme un seul ensemble social, un tout social cohérent en dépit de sa discontinuité géographique », la sous-scolarisation, l’imbrication des rapports sociaux, la diversité des histoires des femmes, les rapports de domination et d’exploitation qui peuvent exister entre-elles, les règles d’endogamie, les lieux comme espace de ségrégation, la division sexuelle du travail, les dimensions temporelles – « ce que fait le temps » – les normes de la parole, les inconvenances et les tabous, les low-ow, les relations avec l’enquêtrice (considérée comme femme mais blanche)…

Sommaire :

1 – Le genre, une question de lieu ? 

A – « Territoire d’hommes », « territoires de femmes », le silence des anthropologues

B – Les manifestations de la division sexuelle de l’espace à Bamako

C – La division sexuelle de l’espace en France

D – Les « pratiques localisées »

2 – Migrer au féminin, ou la redistribution de la main-d’oeuvre

E – Le principal motif de la mobilité géographique féminine

F – La mobilité géographique des fillettes et des jeunes filles

G – La circulation des « improductives »

3 – Migrantes maliennes en France, l’ambiguïté d’une position

H – Les ambiguïtés de la position d’« accompagnatrice »

I – Entre rupture et continuité

J – Migrantes, une position sociale localisée

Dans la première partie, Nehara Feldman analyse, entre autres, les trois types d’espace, « ceux où les femmes sont assignées ; ceux où leur présence est autorisée ; et ceux d’où, sauf exception, elles sont exclues », la rigidité de la division sexuelle de l’espace, « la question des rapports de pouvoir que reflète et produit cette distribution de l’espace entre les sexes, et son entrecroisement avec d’autres divisions sociales et spatiales », la libre circulation des hommes, les tâches quotidiennes des femmes dont la distribution d’eau, les lieux possibles pour les femmes « la fonction initiale de la présence des femmes sur ces lieux est l’exécution des tâches qui leur sont déléguées »… Comme le souligne l’autrice, il faut démystifier la vision enchantée des « territoires des femmes ». Les droits des hommes, des hommes ainés, l’emprise des hommes sur les territoires occupés par les femmes, les sorties comme exception à justifier…

Bamako, « La division sexuelle de l’espace bamakois se manifeste d’abord par la concentration des femmes sur les marchés alimentaires. Les femmes y sont beaucoup plus nombreuses que les hommes, à la fois comme commerçantes et comme clientes », la multiplication des sorties « justifiés », l’ordre villageois installé en ville et les dissimulations, la transformation des endroits en territoires masculins du seul fait de leur présence, le non-droit à l’espace pour les femmes et l’extérieur/intérieur, « La représentation de l’intérieur comme « territoire féminin » est donc illusoire », l’apparition d’espaces ambigus, l’usage genrée des moyens de transport…

En France, les formes de division sexuelle de l’espace, le racisme et le durcissement des politiques migratoires, la réduction du statut des femmes au rang d’épouses de, l’absence de chambre propre, le monde extérieur et ses « potentialités subversives », la question de la « réputation », l’isolement, la pénurie de logements et les cohabitations, les aménagements…

Les pratiques liées à la circulation entre les lieux, la distinction dans les séjours au village, les possibilités de circulation au « pays », les hiérarchies entre femmes, le poids de la catégorie « immigrée » et celui de la catégorie « femme » suivant les lieux…

Les migrations au féminin, les divisions sociales du travail, les redistributions de la main d’oeuvre, « Les logiques sexuées des mobilités géographiques sont étroitement liées à la division sexuelle du travail au sein des unités domestiques », la détermination des lieux de résidence des femmes par leur mariage (virilocalité), la conformité aux normes sociales, la disponibilité permanente exigée des femmes, la division sexuelle du travail en ville comme réorganisation complète des emplois du temps de chacun·e, le travail domestique central dans le rôle d’épouse, le mariage avec un migrant, le mythe cultivé de l’Occident comme un eldorado et les mensonges rejoués, l’autonomie financière comme seule garantie de la pérennité de l’« aisance » de femmes, les transferts de main d’oeuvre féminine entre unités domestiques… 

Je souligne le chapitre sur « la mobilité géographique des fillettes et des jeunes filles », le déterminant du sexe des enfants, les placements, le genre des scolarisations (la scolarisation des filles considérée, sauf exception, comme secondaire), le manque de main d’oeuvre, les filles placées en ville pour aider les épouses (je rappelle l’auto-exemption des hommes des taches), le travail gratuit et minimisé des filles, les violences physiques, « ni « filles de la maison » ni « bonnes » », la préservation de l’« ordre social », la circulation sexuée des enfants, celles qui sont considérées comme « improductives ». L’autrice souligne que les moyens d’autonomisation pour les femmes sont réduites, et que « tant en partant du village, elles y restent… »…

La troisième partie est consacrée à l’« ambiguïté » de la position des migrantes maliennes en France, les formes d’« être au monde »… Nehara Feldman souligne les contradictions et les tensions qui traversent les expériences migratoires des femmes, les ambiguïtés de la situation d’« accompagnatrice » (elles n’ont pas migré d’une manière indépendante), les situations matrimoniales et les stratégies migratoires de célibataires (le mariage ave un migrant et l’installation auprès de ce dernier comme situation à double tranchant : « cette pratique la libère effectivement des corvées quotidiennes au lou-o  familial, mais l’isole auprès de son mari car elle réduit les possibilités d’une médiation »), les droits du mari et l’absence de lieu de refuge légitime, la réactualisation des rapports hiérarchiques et les divisions du travail entre femmes, l’accès aux revenus, la circulation d’argent avec celles et ceux resté·es au pays, le puzzle patrilinéaire (l’autrice reprend une formulation de Nicole-Claude Mathieu), les représentions et les « gaspillages ostentatoires » (les mensonges et le mythe cultivé de l’Occident comme un eldorado, déjà cité)….

Nehara Feldman interroge les ruptures et les continuités, le mariage « entre affaire familiale et « lien d’amour » », le poids des images télévisuelles (ici, les feuilletons télévisés brésiliens), les dynamiques de couple entre réaffirmation et remise en question des normes, l’obligation de procréation et la non-reconnaissance du viol conjugal dans la législation malienne, la contestation de la violence masculine, « une nouvelle manière de percevoir la violence masculine », la polygamie et l’imposition d’une coépouse, l’accès à l’emploi, les représentations et les réalités, le recours à la contraception « avec ou sans l’accord du mari », les apparences et l’« appartenance » ou les significations sociales des choix vestimentaires, « les femmes doivent prouver constamment à travers leur corps leur appartenance à la communauté », le genre et l’âge social…

L’autrice termine par l’importance de prendre en compte le temps et le lieu, les positions sociales localisées, la loi du silence, les réinventions, la volonté d’afficher une réussite financière, les écarts « entre la réalité en France et la performance au Mali », les « transgressions » comme actes de distinction… Pour les migrantes, la « sortie » de la catégorie « femmes » aux yeux de la population locale, la catégorie « immigrée » versus la catégorie « femme »…

« Le choix de parler tout au long de ce livre de négociations de positions sociales n’est donc pas anodin et résulte de la volonté d’insister sur la perception des rapports de genre comme un processus de dominations, de résistances et d’accommodements toujours révisés »

Nehara Feldman : Migrantes : du bassin du fleuve Sénégal aux rives de la Seine

La Dispute, Paris 2018, 208 pages, 18 euros

Didier Epsztajn

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.