Guy Denning, le retour des Poilus

« Je l’ai rencontré par hasard », et tout de suite ça a été le coup de foudre. D’abord son dessin, son trait, la spontanéité du geste juste, son expressivité, sa violence, l’économie des moyens, sa force. En quelques traits, sur des supports aussi différents que le papier à dessin, le papier craft, le papier journal, les pages d’un magazine, bref sur tout ce qui ressemble de près ou de loin à du papier, j’ai été saisi par ses dessins et, comme disent les germanopratins, interpellé. En effet, sans le plus souvent recourir à la couleur, Denning avec quelques traits que l’on croirait jetés à la diable parvient en moins de temps qu’il ne faut pour le dire à créer l’émotion.

Le maître mot de l’Art est « émotion ». C’est cette correspondance entre moi qui regarde et un être de papier. C’est cet être qui m’inspire de la colère, de l’empathie, de la souffrance, du plaisir, etc. Entre lui et moi se noue une relation secrète, intime, oserais-je dire « interpersonnelle ». J’avoue que cette communion est pour moi chose rare. Je reste le plus souvent au niveau de la surface du papier analysant les techniques, regardant la relation entre le trait et le grammage du papier, évaluant le niveau d’expertise de l’artiste, son adresse etc. Somme toute, j’observe l’œuvre comme le maquignon les dents d’un cheval. Une prise d’indices. Une évaluation. Une approche savante de l’œuvre et de son sujet. Les dessins de Denning sont immersifs. Un regard suffit pour entrer dans une bien curieuse relation entre quelques traits et mes émotions.

Curieux de l’œuvre j’ai été séduit par le personnage. Un physique raccord avec ce que j’en savais. Un gaillard chauve, moustache, bouc, anneaux noirs dans les oreilles. Un artiste engagé qui a participé à la seconde vague du punk avec des groupes comme Crassus, The Dead kennedys, Poison Girls. Un anarchiste qui a collé sur les murs du Somerset des pochoirs flirtant avec le surréalisme et la critique sociale et politique. 

J’appréciais de Denning les toiles, ses interventions urbaines, mais j’étais surtout fasciné par la puissance évocatrice de son trait.

Un artiste atypique certes que je classais mentalement dans ma catégorie des pourfendeurs des valeurs bourgeoises, des révolutionnaires nihilistes, des dynamiteurs du néolibéralisme, un défenseur des Droits de l’Homme, un ultra de gauche. Ce n’était pas pour me déplaire. Et, le 11 novembre dernier, j’apprends par raccroc que mon anar s’est associé au centenaire de l’armistice ! Dans le village dans lequel il habite, La Feuillée, dans le Finistère, il a collé sur les murs 112 dessins grandeur nature de Poilus ! 

Caramba ! Un punk qui célèbre la fin de la guerre de 14-18, celle-là même que Georges préférait à toutes les autres ! Il fallait que j’enquête ! Je vous livre mes conclusions tout de go.

C’est la découverte des champs de bataille de l’est de France qui a eu un impact formidable sur le petit anglais. Dans un entretien, il confie que « La Première Guerre mondiale est devenue obsédante pour moi lorsque mes parents m’ont emmené à Verdun découvrir les lieux des champs de batailles et visiter les cimetières militaires alors que je n’avais que 12 ans. », « J’ai le souvenir que cette visite à Verdun, a tout changé pour moi. » « Mon besoin d’essayer de comprendre ce que pouvait représenter dans la réalité ces cimetières, m’a permis de me forger les convictions sociales et politiques qui m’animent aujourd’hui ».

Je peux comprendre le parcours du gamin qu’il fut. Les paysages torturés, les ossuaires, les alignements des milliers de tombes des soldats morts, la « boucherie héroïque », la saignée de Verdun, la mise en scène de la mort. Comment ne pas faire porter la responsabilité de l’hécatombe non sur tel ou tel belligérant mais sur le système économique et politique qui a contraint les empires à s’affronter ! La Révolution d’Octobre est fille de la guerre, comme l’émergence des partis communistes. Pour instaurer la paix et le communisme, les stratégies étaient diverses : par la voie démocratique, par l’insurrection populaire. Les anarchistes de l’entre deux-guerres choisirent la violence pour aller vers le socialisme.

Reste que célébrer l’armistice est un apparent paradoxe ! 

Remettons les choses dans le contexte. Depuis plusieurs années, Denning vit en France, dans un village du Finistère, à La Feuillée. En baladant son chien, Denning s’arrête devant le monument aux morts. Il lit les 112 noms des « morts pour la France » gravés dans le modeste obélisque breton. Ces 112 garçons du village représentaient 10% en 1918. Les guerres de la République et de l’Empire français n’ont pas prélevé le même tribut. 112 hommes qui ne reviendront pas au village, qui ne feront plus d’enfants. Qui laisseront derrière eux des familles décimées, un océan de douleur, une vague immense de rejet de la guerre. C’était la der des ders. Après celle de 70, celle de 14 qui avait « ensauvagé » les hommes, clôturait le cycle infernal des guerres fratricides. Une voix terrible s’élevait de toutes les gorges : « Mort à la guerre ! »

Denning ne voit pas dans les noms des morts des soldats mais des hommes, des pères, des frères, des oncles. Les noms d’un arrière grand père d’un habitant de La Feuillée, d’un arrière petit cousin. Des parents non des combattants. Tous les soldats, quel que soit leur camp, ont été des victimes. La fin des combats, l’armistice n’est pas la fête de la victoire, mais la fin d’un drame qui a marqué à jamais l’histoire du village. L’armistice n’est pas une fête, c’est la célébration de toutes les victimes.

Curieusement la démarche du président français a été comparable. Contrairement au rite républicain, ce n’était pas le triomphe des vainqueurs passant sous l’Arc de Triomphe, tels les empereurs romains en d’autres temps. Les militaires l’ont bien compris. On entendit alors La Grande Muette crier très fort au sacrilège. 

Il est vrai que le temps n’est plus à l’exacerbation du nationalisme ; des partis politiques en ont fait leur fonds de commerce, il s’agit de préparer les élections européennes, de renforcer le couple franco-allemand, de se poser comme le chantre du multilatéralisme, comme le héraut du pacifisme. 

Denning, tout seul, avec ses mains comme des battoirs, a pris ses fusains et ses craies blanches, fit des croquis et dessina dans son atelier des soldats en pied, grandeur nature, colla avec quelques volontaires les 112 dessins sur les murs du village. 112, sauf quelques-uns qu’il colla sur la place du village le jour de la célébration de l’armistice. Le crachin breton estompera les contours, effacera lentement les traits des hommes. Comme s’effacent les mémoires des villageois. 

Les soldats de Denning sont des Poilus, gamelle et bardât sur le dos, prêts à monter au front. Ils ne « posent » pas dans des postures guerrières, chargeant à la baïonnette, brandissant au-dessus de la mêlée le drapeau, tuant d’un coup de pelle aiguisée un gamin allemand. Pas des guerriers, des hommes qui vont mourir. Des militaires ramenés à leur humanité. Regardez-les, ce ne sont pas des héros. Point de geste glorieuse, pas de patriotisme, pas davantage de nationalisme

Denning s’est bien gardé de dessiner les portraits des morts. Il dessine des hommes anonymes car tous les morts se ressemblent et tous ont la même dignité.

L’artiste rend à son village d’adoption ses morts. Il ne commémore pas. Il ravive la mémoire collective. Ce n’est pas « un devoir de mémoire », c’est la remémoration qu’offre un artiste aux habitants de son village. C’est utile, beau et généreux.

Richard Tassart

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