L’esclavage, le Brésil et les Portugais : Bolsonaro a raconté l’histoire qu’il voulait, pas celle qui est documentée

Douze millions d’Africains et d’Africains ont été transportés vers les Amériques pendant toute la période de la traite négrière. Une anthropologue remet les points sur les i à propos des déclarations absurdes de Bolsonaro

On nous ressert régulièrement la théorie selon laquelle l’esclavage n’était pas une idée des Occidentaux, mais des Africains eux-mêmes. Rien de plus lâche et pervers que de transformer la victime en bourreau. Les victimes, soit dit en passant, ont toujours réagi et, sous des formes multiples, à la captivité.

Le lundi 30 juillet, dans une interview avec le programme Roda Viva, c’était au tour du candidat à la présidence, Jair Bolsonaro, de sortir la phrase suivante : « Si vous allez vraiment voir l’histoire, les Portugais ne sont même pas entrés en Afrique. Ce sont les Noirs eux-mêmes qui ont livré les esclaves (…) Ils [les Portugais] ont fait la traite, mais ils n’ont pas donné la chasse aux Noirs. Ils [les esclaves] ont été livrés par les Noirs eux-mêmes. »

Vrai crack en matière de fake news, Bolsonaro a raconté l’histoire qu’il voulait, pas celle qu’on trouve dans les documents. Il a oublié d’expliquer, par exemple, que l’esclavage était déjà présent en Europe. Depuis l’Antiquité, le continent a connu diverses formes d’esclavage, mais moins intenses ou moins répandues que celles qui allaient apparaître à partir du XVIème siècle : l’esclavage mercantile.

À ce propos, rares sont les peuples ont ignoré l’esclavage, sous une forme ou en autre, y compris en Afrique. Mais là, l’institution s’est développée parallèlement aux systèmes de lignage et de parenté. Les esclaves n’étaient pas perçus comme des « choses » ou des « propriétés », et n’étaient pas considérés comme essentiels au fonctionnement régulier de ces sociétés.

Le contact du Portugal avec l’Afrique noire avait déjà une longue histoire, précédant d’ un demi-siècle la découverte du Brésil. En 1455, Zurara, dans sa « Chronique de Guinée », décrit les activités portugaises à l’embouchure du fleuve Sénégal.

À cette époque, l’intérêt du Portugal était davantage axé sur l’or, les esclaves, l’ivoire et le poivre étant des motivations secondaires. C’est avec l’introduction de la culture sucrière que l’histoire a tourné : les êtres réduits en esclavage sont devenus fondamentaux pour la production agricole, l’activité est devenue très lucrative et l’intérêt est passé du poivre au trafic d’êtres vivants avec la pénétration des Portugais dans le continent africain.

Entre-temps, dès le milieu du 16ème siècle, Lisbonne était la ville européenne qui possédait le plus d’esclaves africains : elle comptait environ 100 000 habitants, dont 10 000 captifs.

Au Cap-Vert, à São Tomé et à Madère, des véritables sociétés luso-africaines se sont développées aux XVIème et XVIIème siècles, conditionnées par le commerce transatlantique. En 1582, environ 16 000 personnes vivaient dans ces îles, dont 87% étaient constituées des esclaves.

En 1520, les Portugais possédaient un bon nombre de comptoirs en Afrique, contrôlant les caravanes de captifs provenant du Bas-Zaïre et du Bénin. Les esclaves étaient acheminés à Sao Tomé et, à partir de 1570, vers le riche marché du Brésil.

L’arrivée des Portugais sur la côte atlantique subsaharienne au début du 16ème siècle modifierait radicalement la structure diucommerce à la fois en termes d’échelle et de recours accru à la violence. La nouvelle conquête allait également modifier les modalités de guerre internes et les réseaux de relations au sein des États africains. Tout cela avec l’intervention directe des Portugais, qui ont fortement « foulé » (aux pieds) le continent.

Avec la culture de la canne à sucre, parmi les principaux produits de l’empire portugais, la situation changerait encore plus, en particulier en ce qui concerne les relations stables avec les Congolais. À cet endroit, les Portugais se distinguaient par leur présence forte et stable, agissant sur place comme prêtres, trafiquants et soldats.

En outre, le nombre d’âmes humaines victimes de la traite par les Portugais a considérablement augmenté : alors que dans la première moitié du XVIème siècle, le nombre d’Africains amenés au Brésil n’était que de quelques centaines par an, 3 000 importations par an étaient enregistrées dans les années 1580.

Un rôle clé a été joué par la conquête d’un nouveau comptoir à Luanda, qui, à partir de 1576, deviendrait un lieu actif dans ce type de commerce. Pendant deux siècles, les Portugais se sont solidement maintenus à Luanda, dans la région du fleuve Cuanza et de Benguela.

Il est vrai qu’à ce stade les Lusitaniens étaient bien familiarisés avec les populations africaines asservies. De plus, avec l’augmentation du commerce de l’or et de l’ivoire en Afrique de l’Ouest et la croissance de l’activité économique portugaise en Asie, les relations sont devenues encore plus banales.

Enfin, l’efficacité croissante des trafiquants transatlantiques portugais dans l’offre de main-d’œuvre, la régularité de l’offre de captifs de ce continent et la baisse de leurs prix firent que les Africains, au XVIème siècle, deviennent de plus en plus synonymes de travail forcé et les Portugais de grands spécialistes de la traite des êtres humains en et hors d’ Afrique.

Douze millions d’Africains et d’Africains ont été transportés vers les Amériques pendant toute la période de la traite négrière, dont 4,9 millions eurent pour destination finale le Brésil.

La traite humaine était une activité complexe et dominée par les Portugais, qui ont fini par provoquer de nombreuses guerres et ont modifié la structure interne des États africains, avec des conséquences graves jusqu’à aujourd’hui. Les Lusitaniens ont beaucoup « foulé » (aux pieds) le territoire africain, et il n’y a pas lieu de les décharger de leur responsabilité sur on ne sait qui.

Lilia Schwarcz 

Traduit par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فا

Source : https://www1.folha.uol.com.br/poder/2018/07/bolsonaro-contou-a-historia-que-quis-nao-aquela-dos-documentos.shtml

http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=24570

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