À mon grand-père Moshé, Juif-Polonais migrant, engagé volontaire en 14, déserteur en 16, rouge jusqu’à ce que la vie le quitte.

Aux lendemains du référent dum-dum en peau de lapin de Calédonie et de la conspiration des ergots du 11 novembre, le bazar faisant bien les choses, j’ai enfourché un vieux clou à guidon chromé datant de « mil neuf cent et quelque chose (1) », certes un peu oxydé, retrouvé sur une étagère couverte des débris de vers qu’une tentative d’infraction y avait semés. J’avais vraiment besoin d’un vers après les motions subies et plus encore après la lecture de plusieurs lectures qui m’avaient fait grincé les dedans.

Perec Georges, bien que défunt, est toujours verre, croyez-moi. Et, toujours le bazar objectif, le petit vélo à guidon chromé méritait aussi d’être décroché après que l’Internationale des forçats de la pédale de chez (Che Che Guevara) Délit-Vairou, Hubert Hits et autre Tourne-France ait décidé de réveiller le spectre. Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?, c’est le changement de braquet mental assuré (MAIF).

La petite reine de Perec Georges est en fait un cyclomoteur. Peut-être sept. Une mob, une Motobécane ou un Solex, on ne sait pas. En quelques 100 tours de pédaliers et grâce à un dérailleur survitaminé qui déraille à toute vibure, le petit vélo te fait tricoter du caberlot. On est maintes fois obligé de freiner, de s’arrêter, de couper le moulin pour vider sa vessie de rire. On oublie alors le général Boulanger, ses alcoolites, ses rodomontades chauvinesques et la bande Mollet-Thiers. C’est la grande évasion, même que si Steve MacQueen manque à la pelle c’est pas (trop) grave passque « Lukasse et Hégueule » sont las. Ça fait bisquer, aurait dit Zazie.

Dopé au deux temps, Perec Georges nous fait valser et carburer du Fort Neuf de Vincennes à Montparnasse où vit « l’intelligenzia française, dans ce qu’elle avait de plus écrémé ». Appelé du contingent, Pollak Henri – pas très cathodique comme nom, mais passons – est margi. Service service le jour, c’est le soir venu un « fringant junomme »ayant troquet le kaki contre le « Djinn ». Quand six heures tape, il démarre au quart de tour, laissant le Fort derrière lui pour gagner son chez lui à Montpar où il est le bienvenu. Descendu de sa pétrolette, il grimpe les étages de sa cambuse pour retrouver les poteaux, les chéries et les frangines. Et là, alors que la pacification rénove les mechtas, on se bécote, on écoute du jase, on refait le monde jusqu’à « des heures aussi avancées que nos idées ».

On fait pas que jaser, on cherche aussi des moyens – dignes du grand Buster – pour aider « un catcheur bulgare, une grosse légume de Macédoine, enfin un type des ces coins-là, un Balkanique, un Yogourtophage », trouffion franchet pour l’heure, à s’escapater du port du « barda arabicide » en s’écrasant la guibole avec une « djip », en se niquant la paluche, en « s’auto-suicidant » à l’aide d’une substance illicite e pericolo sporgersi contenant « 0,001 g de Balzaque » (ça ça craint) ou en se faisant reconnaître siphonné de la cafetière. Tout ça pourquoi ? Alors là, sassavapa plaire, mézalor padutou, aux fanes de la lignebleudesvosges – qui en ce temps là allait de Dunkerque à Tamanrassett (2) – et autres « algéroclastes », tout ça pour pas aller « batifoler dans les djebels ». Vous mendirez tant. Papa triotiques pour deux piastres, les biffins de Perec Georges espèrent que « les Algériens nous flanquerons la pilule ». Des « braves pioupious » qui n’en n’avaient rien à cirer de tenir « bien haut le flambeau sacré de la civilisation occidentale en péril (jaune) », que leur chantait un colonel « mélanophage et erythrophobe ».

Remonté comme une pendule, Perec Georges installe le cantonnement de son régiment au coin de la rue Boris-Vian (3) et du boulevard Teilhard-de-Chardin. Il mobilise les spectateurs des Parapluies de Cherbourg, «l éger anachronisme que l’indulgent lecteur nous pardonnera », « Laverrière dit Brise-Glace », le « grand Blérot », le « grand Karathoustra », Malcolm Lowry, Gaston Leroux, Henri Miller (« à l’époque nous aimions Henri Miller »), « Dostoyewchky », Jules Vallès, Rimbaud, « Falempain (mais ça faisait déjà trois semaines qu’il avait un trou rouge au côté droit, Falempain) », Vincente Minelli (« le garçon de café avait un teint olivâtre et un tablier tirant sur le mauve que on se serait cru dans un film de Vincente Minelli »), Aragon (« comme disent les cantonniers de notre Belle France : s’il était à refaire, ils referaient ce chemin » et de quelques autres dont nous tairons les noms parce que les « bourreaux de poste » sont pleins de barbouzes écoutant aux postes et que Biribi et Tatatouine ne sont pas des copains de régiment.

L’armée française, nous rappelle Perec Georges, est « la meilleure parce que la plus vendue ». Un vélomoteur à l’échappement libre, une « loco émotive » à conduire sans permis avec un vers dans le nez !

Georges Perec : Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?Paris, Gallimard/Folio, [1966], 1982.

Patrick Silberstein


1 Les passages entre guillemets et en italiques sont des citations de Georges Perec.

2 De nos jours, on est obligé à cause de l’Anti-France qui nous les a fait perdre, on est obligé de se contenter du domaine maritime. Mais ça baigne (beigne ?).

3 « Prévenez vos gendarmes / Que j’emporte des armes / Et que je sais tirer » (Boris Vian, Harold Berg, 1956).

Une réponse à “À mon grand-père Moshé, Juif-Polonais migrant, engagé volontaire en 14, déserteur en 16, rouge jusqu’à ce que la vie le quitte.

  1. Bien joli texte. Je le refile à mon petit-fils pour lui montrer que, parfois, les fautes d’orthographe sont bienvenues. Il est fou papy … Bonjour Patrick.

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