Phlegm, J’adooooore, ce mec !

Vous ne connaissez pas Phlegm ? Tant pis pour vous ! 

Dessinateur de bandes dessinée et illustrateur, ayant une réputation internationale, c’est aussi un très atypique street artist.

Il est né « il y a un certain temps », au nord du Pays de Galles et réside à Sheffield, la capitale anglaise de l’acier. Il a choisi de s’appeler Phlegm, comme une des humeurs de notre corps dans la médecine antique grecque (1). Blaze peu ragoutant qui prend une toute autre signification si nous l’écrivons « flegme » ! Eh bah oui, ce mot grec a deux orthographes et nous privilégierons la seconde signification qui fait référence à ce que l’artiste dit de lui-même, de son ardeur si particulière au travail. 

Pourquoi, j’adoooore ce mec… vous interrogez-vous ? Parce qu’il coche toutes les cases de ce que j’attends d’un street artist.

Parmi ces cases, sa volonté de peindre des fresques en rapport avec leur environnement urbain. Phlegm considère, en effet, que le street art est un élément constitutif de l’architecture d’un quartier. C’est à mettre en lien avec le travail du Portugais Vhils à qui j’ai récemment consacré un billet. En lien également avec les collages d’Ernest Pignon-Ernest. Quoique les projets artistiques soient différents, ces artistes réfléchissent sur les rapports thématiques et formels qu’entretiennent les œuvres de grandes dimensions avec leur contexte. Vhils grâce à ses sculptures évoquent « ceux qui ne sont plus », les anciens habitants des quartiers voués à la gentrification. Ernest Pignon-Ernest relie la profondeur historique d’un lieu avec la représentation d’un personnage. Les murs choisis par Phlegm ne sont pas de « beaux murs ». Des murs situés dans le centre-ville des agglomérations, bien visibles par les badauds. Des murs qui valorisent la fresque par sa situation et son exposition, voire la nature du support peint. Ces critères ne valent pas pour Phlegm. Le « bon » mur est celui qui, peint d’une fresque, va s’intégrer à l’architecture et concourir à donner du sens au couple fresque(texte)-contexte. L’artiste refuse le cursus honorum de nombre d’artistes : trouver un galeriste, peindre ce qu’on peignait sur le mur sur la toile d’un tableau dans des dimensions favorables au commerce de l’art, peindre en fonction de la demande du marché. Quand il peint dans la rue c’est parce qu’il en ressent le besoin et/ou lorsqu’il est invité à des festivals.

Le muralisme de Phlegm intrigue et étonne. Il n’a rien à voir avec le muralisme « décoratif » que nous trouvons un peu partout dans le monde ; de certaines tours du 13e arrondissement de Paris, en passant par le Brésil, le Mexique, les Etats-Unis ou l’Ukraine. 

Ses sujets viennent directement de ses bandes dessinées. Phlegm publie quand il a du courage, environ tous les 4 mois, un album de ses bandes dessinées. Ce sont elles qui l’ont fait connaître. Dans ses fresques, le plus souvent monochromes, nous retrouvons tout l’univers de l’artiste : ses personnages, leurs maisons, leurs villes, leurs drôles de machines. Les « murs » de Phlegm sont le prolongement de ses récits illustrés. De la même manière ces illustrations, sont des « arrêts sur images » sur sa galerie de personnages et de leurs aventures. 

En résumé, illustrations, bandes dessinées et « murs » sont des pièces d’un même récit composite. Une unité formelle et thématique totale.

Regardons de plus près les images que Phlegm nous montre de son univers. Bizarre, cousin vous avez dit bizarre ? Comme c’est bizarre. L’ange du bizarre a visité l’esprit « dérangé » de l’artiste. Ce qu’il représente ressemble à ce que nous connaissons mais s’en écarte par de nombreux traits.

Ce monde est peuplé d’êtres, d’animaux, de machines, d’animaux-machines, de machines-animaux, de maisons, de châteaux, de villes, de navires etc. Les êtres sont très grands, ils ont des membres démesurés, des visages réduits au front et aux yeux, le corps couvert d’un vêtement à capuche, les pieds chaussés de bottes. Ils font ce que font les hommes : ils se reposent, regardent la rue d’une fenêtre, tirent sur des cordes. Ils sont parfois la proie d’animaux fabuleux et gigantesques. Avalés par des poissons, mangés, dépecés. Ils portent sur leurs épaules des villes entières, pliés sous le poids.

Les animaux ressemblent aux animaux qui peuplent notre terre. Du moins certains. On reconnait des poissons, des oiseaux, des zèbres, des kangourous, des serpents. Comme pour les êtres qui ressemblaient aux Hommes mais qui s’en distinguaient, les animaux ressemblent à notre bestiaire mais sont tous différents. Ce sont ces écarts par rapport à nos images mentales qui créent le sentiment d’étrangeté. Des figures d’un monde inventé mais cohérent.

Tous ces êtres sont faits de bribes et de morceaux. Comme les drôles de machines. Les créations s’entremêlent : la chair avec le métal, le vivant avec l’inanimé. Choses et gens, gens et animaux donnent naissance à d’authentiques scènes. Des interactions se tissent entre les objets et les êtres. Ces scènes sont terribles. Au sens où elles provoquent bien davantage la terreur que le rire. Elles sont cruelles, douloureuses. La mort et son cortège sont omniprésents. Leur caractère dramatique est renforcé par l’utilisation majoritaire d’une palette presque monochrome. Le détail et la simplification du graphisme évoquent la peinture du moyen-âge et de la Renaissance et s’apparentent, à mon sens, à l’art du grotesque. 

Quel remarquable projet artistique que celui de Phlegm ! Il prolonge un courant artistique qui date de l’époque médiévale en l’adaptant aux lieux dans lesquels il peint. L’ensemble des ses productions, les bandes dessinées, les illustrations, les murs, sont les pages différentes d’un même livre. 

Il rompt avec le courant apologétique du moyen-âge et se rapproche des mondes de Rabelais, des univers où ne règne pas la raison, comme celui de Lewis Carroll. Un monde entier avec des êtres et des espaces inscrits dans une temporalité, qui vit et poursuit son chemin. A côté de nous, pour nous divertir au sens pascalien. Pour nous faire oublier la misère de la mort sans Dieu.

Richard Tassart


(1) Dans le cadre de la théorie des humeurs, la pituite (ou lymphe, ou phlegme) est rattachée au cerveau (humidité du cerveau). La glande pituitaire (ancienne dénomination de l’hypophyse) était considérée comme le filtre de cette humidité qui, croyait-on, pouvait s’écouler par le nez (dont la muqueuse est toujours appelée muqueuse pituitaire) (2) lors d’un rhume, populairement toujours appelé « rhume de cerveau ». Cette pituite peut s’assécher et se déposer en formant des croûtes (croûtes de nez).

(2) De nombreuses maladies chroniques s’expliquaient comme des dépôts de pituite en différents endroits du corps, en particulier les articulations, d’où le terme de rhumatismes, de rhume de hanche, de goutte (dépôt en goutte à goutte). Ces dépôts expliquaient aussi certaines tuméfactions et des abcès froids, comme ceux de la tuberculose (écrouelles). Les troubles d’écoulements de pituite pouvaient expliquer des maladies comme la migraine, l’épilepsie, la sciatique, les hémorroïdes, etc.

Wikipédia

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