Cheminements d’un gaucher contrarié

Une manière de caractériser le XXsiècle pourrait consister à dire qu’il fut, entre bien d’autres choses évidemment, le siècle de la mobilité heureuse. La passion du voyage, longuement conditionnée par toute une mythologie littéraire d’origine romantique, figurait comme naturellement parmi les attributs obligatoires de l’être civilisé, c’est-à-dire de l’être accueillant à la diversité du monde, curieux de tout ce qui portait la marque de l’ailleurs et dont l’avidité à faire l’épreuve de l’autre, à multiplier les rencontres pittoresques avec l’étranger, l’immunisait contre l’« esprit de clocher », le repli sur soi et les préjugés – autant de travers qui étaient et devaient demeurer l’apanage exclusif de l’arriéré ou du barbare. Le type d’idéologies qui avait rendu possible les catastrophes mondiales de la première moitié du siècle n’a sans doute fait qu’intensifier dans la seconde cette valorisation symbolique du nomadisme ouvert à l’altérité. A tel point qu’il était devenu impossible, en 1955, de prendre le célèbre incipit de  Tristes Tropiques pour autre chose que ce qu’il était, à savoir une boutade : « Je hais les voyages et les explorateurs ».

L’état des technologies préparait alors l’avènement de l’ère des transports de masse et de la communication non-stop. Hormis quelques âmes chagrines, ou hypermnésiques, encore tout imprégnées des déflagrations d’Hiroshima et Nagasaki, la grande majorité des habitants de l’Ouest attendait avec enthousiasme la réalisation des promesses de la technoscience : le doux commerce bientôt globalisé, avec ses vertus pacificatrices ; la civilisation thermo-industrielle des flux diffractés et de la circulation infinie des vivants.

La mobilité heureuse, ce fut l’époque où nous ne savions pas – ou ne voulions pas savoir – que les énergies matérielles indispensables à ces allers-retours frénétiques et ininterrompus ne seraient pas éternellement à la disposition des caprices de notre hédonisme pérégrinant. Jamais l’humanité – du moins cette portion occidentale de l’humanité qui a les moyens de prendre l’avion – n’avait été, dans son insouciance dévastatrice, aussi inaccessible à la recommandation pascalienne de « demeurer en repos, dans une chambre ».

Le livre de Goran Fejić est peut-être avant tout un document qui nous parle de cette époque lumineuse de « l’usage du monde ».

Il s’agit bien entendu, au regard des thèmes auxquels s’attachent les digressions théoriques, ou des divers objets historiques et géopolitiques mis en lumière par ces histoires vécues, d’un livre sur la perte, sur les désillusions. Perte d’un pays aimé – loin de toute velléité patriotarde, faut-il le préciser ? –, le pays de l’enfance, d’abord, puis celui de certains espoirs politiques contrecarrés par la violence de l’Histoire… Désillusions quant au rôle de la diplomatie sur la scène des relations internationales ; quant à sa capacité à traduire dans l’équivocité du réel de la guerre, les vœux pieux et grandiloquents de l’idéologie des Droits humains et de la justice universelle, surtout lorsque cette idéologie est portée par des institutions impuissantes, quelquefois inconscientes des effets pervers qu’elles induisent sur le terrain, ou trop souvent franchement cyniques…

Mais, au-delà de cette lucidité mélancolique, quelque chose empêche d’emblée Goran Fejić de sombrer dans la déploration stérile : le regard bienveillant qu’il ne cesse jamais de poser sur les gens qu’il rencontre, sur les paysages qu’il traverse, sur les situations auxquelles son métier l’oblige à s’affronter. Cette gourmandise de la découverte, c’est dans la langue du mémorialiste qu’elle transparaît avec le plus d’éclat ; une langue directe, parfois lapidaire, dont la clarté nous parle d’un homme qui se tourne vers son passé et, sans fioritures casuistiques, en dépit des aléas, des déceptions, dit un simple « oui » à ce qu’il a vu et vécu.

Il fallait à Goran Fejić cet enthousiasme-là pour maintenir une distance salutaire vis-à-vis des différents costumes que, successivement, sa profession de diplomate l’a conduit à endosser – celui du bureaucrate sourcilleux, ou plus rarement celui du mondain un peu trop choyé, comme il lui arrive de le concéder lui-même ; mais le plus souvent celui de l’homme de terrain, aux prises avec tout ce qu’il y a d’imprévisible et d’inassimilable dans les conflits humains. Rendu ainsi apte à se désidentifier de sa fonction, l’auteur confère à son texte une ambivalence essentielle : le caractère morose du diagnostic inspiré par la fréquentation directe et continue de ceux qui décident du sort des « gens », par leur optimisme déclamatoire, tourné vers un avenir inconsistant, qui est seulement l’une des modalités de la dessiccation simplificatrice de toute idéologie, fait contraste avec une sorte d’optimisme de situation qui, à partir de séquences du passé restituées par les fragments de souvenirs, rappellent, réveillent et réactivent les possibilités intemporelles du concret, que traduit cette légèreté salutaire de la forme.

C’est pourquoi le titre d’un tel ouvrage, en donnant à entendre cette ambivalence qui le parcourt d’un bout à l’autre, ne pouvait être mieux choisi : être « déboussolé », cela ne signifie nullement l’absence de boussole, mais précisément, qu’il y en avait une, qui a disparu, ou dont on a été privé.

A quoi sert une boussole ? A s’orienter. Métaphoriquement, dans le domaine politique, ou dans celui des « valeurs » – ce qui vaut, en termes de fins, et de moyens pour les atteindre – à orienter les actions individuelles et collectives. La première boussole de Goran Fejić, né à Sarajevo en 1946, ce fut, héritée du père diplomate, la boussole révolutionnaire, sous la forme propre à la Yougoslavie de Tito, celle du socialisme autogestionnaire. Première « cause perdue », une fois l’œuvre destructrice du nationalisme menée à son terme, favorisée par l’immixtion du virus néo-libéral et la dégradation de la situation économique qu’un tel virus devait occasionner fatalement. Puis, après l’exil, la seconde boussole, celle du droit international et de la morale des Droits de l’homme. Mais là encore, les désillusions du « faiseur de paix onusien » s’accumulent, jusqu’à aujourd’hui :

« Europe… Cette grande péninsule au littoral ciselé, à l’Ouest de l’Asie, a dominé le monde. S’était érigée en modèle. Ça ne marche plus. Elle a froid et elle a peur. Elle vieillit mal. Se divise et s’autodétruit. Sous la colère de ses peuples déboussolés. Qui ne comprennent plus ce qui leur arrive. Symptômes qui ressemblent tellement à ceux qui ont emporté mon ancien pays, il y a trente ans. Les bannières de la rue sont rouges dirait-on, encore, dans leur majorité. Mais l’esprit agissant, quelle est sa couleur ? Colère libérée de la pensée. A l’état pur. Disponible. Ce ne serait pas la première fois ! »1

Atmosphère de déclin. La Yougoslavie, la diplomatie, l’Europe – tout s’est défait. Le rouge virant au brun : une sourde douleur avertit le lecteur que c’est bien de « nous » qu’il s’agit, de notre présent – plus seulement celui de l’Europe, mais désormais celui des aires du globe infestées par tout ce que le projet-Occident2a de plus sombre… Alors, à quoi bon des boussoles, dans un monde qui, décidément, a « perdu le Nord » ?3… Le poème de Machado, au seuil du livre, nous offre une réponse : il n’existe pas de boussole, pas de direction préalable, susceptible de nous indiquer le chemin à suivre, puisqu’« il n’y a pas de chemin – le chemin se fait en marchant ». Voilà ce que Goran Fejić nous raconte ; la manière dont, privé de la boussole des grands principes et des certitudes immodestes qu’ils entretiennent, il construit pas à pas le sens de son métier, de ses interventions, au gré des contextes et des rencontres, confronté à la réalité chaque fois singulière de « ses pays ».

Au détour d’un épisode de son enfance – Goran a cinq ans –, alors que son père vient d’être nommé « délégué de la République Populaire Fédérative de Yougoslavie (FNRJ selon les sigles en serbo-croate) auprès du Bureau des Nations Unies à Genève », une confidence, formulée comme en passant, va devenir une sorte de leitmotiv, plus ou moins explicite tout au long du récit :

« J’allais au jardin d’enfants à Versoix et ensuite à l’école maternelle à Genève où nous avions déménagé. Mes carnets de notes de l’époque, dûment signés de la belle écriture de ma mère et miraculeusement conservés, décrivent un garçon timide […]. Rien n’y est dit sur ma difficulté à écrire de la main droite : en ces temps-là, en Suisse, on traitait encore les gauchers de déviants et on les rééduquait jusqu’à ce qu’ils apprennent à écrire correctement de leur main droite. C’est sans doute grâce à cet atavisme pédagogique que je suis devenu ce que l’on appelle aujourd’hui ambidextre : j’écris de la main droite, mais dessine de la main gauche. Un partage des tâches s’est fait entre les deux mains. Je me demande si ma difficulté à énoncer des jugements définitifs n’est pas un effet secondaire de cette ambivalence inculquée. Je réalise toujours trop vite qu’une opinion autre que la mienne peut également être soutenue. Mon opinion initiale s’en trouve alors affaiblie avant même d’avoir été énoncée. »4

Ce leitmotiv du « gaucher contrarié » permet de comprendre la manière dont l’auteur, à chaque étape de son parcours, a su se prémunir contre le pire des écueils auxquels s’expose tout importateur professionnel de la Vérité et du Bien hégémoniques des puissances occidentales – l’écueil de l’arrogance – et se rendre sensible, dans les situations décisives de transition de pouvoir, de tensions ou de guerre, aux caractères singuliers et inédits des différents agencements au sein desquels il se trouvait pris.

Telle est, pour le lecteur profane, pour le lecteur non initié aux arcanes de la « négociation multilatérale », la leçon la plus rafraîchissante de ce livre : la véritable utilité de la présence des institutions transnationales sur les lieux de conflits relève bien moins de la traduction pratique de quelque philosophie politique compassionnelle et formellement valide, que de tâtonnements ressortissant à l’ordre du bricolage.

Quant à nous, qui ne sommes pas diplomates, peut-être devrions-nous apprendre à cultiver davantage notre part ambidextre ?

Goran Fejić : Mémoires déboussolés. Mes pays et autres causes perdues

Diplomate yougoslave, puis faiseur de paix onusien et analyste politique, l’auteur rembobine le film de sa vie pour y voir plus clair. Des interrogations reviennent sur les moments décisifs, les choix et les non-choix qui ont eu raison de son pays natal.

Après un bref exil à Paris, les missions s’enchaînent au gré des offres d’emploi : New York, Haïti, Guatemala, Afrique du Sud, Afghanistan, Suède…

Cédric Cagnat


1 Goran Fejić, Mémoires déboussolés. Mes pays et autres causes perdues, Paris, L’Harmattan, 2018, p. 14.

2 « L’Occident n’est pas à l’ouest. Ce n’est pas un lieu, c’est un projet », écrit Edouard Glissant, dans la première note du Discours antillais, Paris, Gallimard, 1997, p. 14.

3 Faute d’avoir suffisamment regardé vers l’Est, c’est-à-dire vers l’Orient ?

4 Goran Fejić, op. Cit. p. 43.

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