Leur mari est client de la prostitution : LES FEMMES DE L’OMBRE

Les « femmes de l’ombre » (Schattenfrauen) sont ces femmes que leur mari trahit parce qu’il achète des femmes prostituées. Jusqu’à maintenant, il n’y avait pratiquement aucun intérêt pour les « dommages collatéraux » de la prostitution, ni aucune étude sur cette question.

Pourtant, en Allemagne, 2/3 des hommes ont visité un bordel ou acheté les « services » d’une femme prostituée au moins une fois. Et chaque jour, 1,2 million d’Allemands achètent du sexe. Dans un pays où elle est légalisée, la prostitution affecte toutes les femmes (NDLT).

L’interview suivant, que j’ai conduit avec une femme concernée par ce problème, m’a profondément touchée. Une des raisons est que c’est cet interview qui m’a ouvert les yeux sur l’étendue des blessures causées par la prostitution. En réalité, les blessures causées à une femme dont le mari visite des femmes prostituées sont énormes. Ce type de trahison a des conséquences dévastatrices pour toute la famille, et les victimes ne sont pas prises au sérieux et ne reçoivent pas d’aide psychologique efficace. Et même, contradictoirement, il y a un risque que le thérapeute inverse les responsabilités, traite la victime en coupable et que l’épouse trahie subisse un lavage de cerveau de sa part. En Allemagne, il n’y a pratiquement aucune littérature spécialisée traitant de la question de l’addiction sexuelle, et donc il n’y a aucune possibilité de s’éduquer soi-même sur cette question ni de comprendre ce que vous avez subi.

L’autre raison est que, dans ma capacité professionnelle de psychothérapeute, je rencontre beaucoup de femmes qui sont dévalorisées par leur partenaire. Même si ces partenaires ne vont pas voir des femmes prostituées, tous les hommes ont accès aux représentations pornographiques des femmes, même s’ils n’en sont pas vraiment consommateurs. Dans un pays où la prostitution est légalisée, le fait d’aller voir des femmes prostituées reste un droit masculin – de même que le privilège de refuser de le faire. Et si nous regardons le problème de plus près, finalement toutes les femmes sont des femmes de l’ombre.

L’interview suivant a été réalisé par la Dre. Ingeborg Kraus le 29 Mars 2018.

J’ai vécu avec mon mari pendant 36 ans, et nous sommes mariés depuis 27 ans. Nous avons trois enfants adultes qui ne vivent plus à la maison puisqu’ils ont fini leurs études. Quand tout mon univers s’est effondré, notre fille finissait ses études secondaires. Et l’image de son père, mon mari, s’est écroulée et a été complètement détruite.

Mon mari est auto-entrepreneur et financièrement indépendant, donc il a la possibilité d’avoir du temps libre pour faire ce qu’il veut sans éveiller les soupçons. Tous les jours, il était à la maison pour les repas que nous partagions et il participait à la vie de famille. Et il me soutenait dans tout ce que je faisais. Il se préoccupait tellement de nous que je ne me demandais jamais où il était ou ce qu’il faisait. En fait, il allait toujours voir des femmes prostituées quand il quittait son travail et après, il s’asseyait avec nous à la table familiale pour déjeuner.

Avec les années, j’ai remarqué qu’il se désengageait émotionnellement de notre famille. Sa sexualité a changé aussi. Souvent, j’ai essayé de lui parler à ce sujet mais il a refusé la discussion. Parfois, la façon dont il me touchait était différente de son comportement normal. Aujourd’hui, je sais que c’est parce qu’il avait été voir une femme prostituée juste avant. Je le sentais mais je ne pouvais pas mettre des mots dessus. Je lui ai dit : « tu me traites comme une prostituée, tu me touches comme si j’étais un morceau de viande ». Il n’y avait plus d’intimité entre nous, il n’y avait plus de tendresse, tout ce qu’il recherchait, c’était l’excitation sexuelle. Ce n’était pas seulement les choses qu’il me demandait de faire, c’était aussi la façon dont il demandait : Il a commencé à me parler sur un ton exigeant, autoritaire, qui me révulsait : « Fais ça, touche-moi comme ça, met toi dans cette position, va là-bas… » Il arrêtait quand je me plaignais mais ça finissait par une dispute. Soudain, il exprimait certaines préférences qu’il n’avait pas avant, ou au moins qu’il n’exigeait pas de façon aussi contraignante, par exemple en ce qui concerne les tenues érotiques. Il faisait beaucoup de commentaires dévalorisants, en particulier sur ma sexualité. Il y avait des moments où il cherchait manifestement à se venger de moi pour avoir refusé ses exigences sexuelles. J’ai pensé de plus en plus : « je ne le satisfais pas sexuellement, il y a quelque chose qui ne va pas » – mais j’étais incapable de savoir quoi exactement. Il faisait répétitivement des remarques bizarres : « j’aime les blondes, j’aime les yeux bleus »… Mais ça ne se produisait pas tout le temps et ce n’était pas assez extrême pour que je songe à divorcer. Pourtant, même si cela me troublait beaucoup, j’étais incapable de deviner la raison de ces comportements.

Parce que, avec moi, il parlait toujours de façon très négative de ces hommes qui lorgnaient les femmes qui passaient et il se mettait en colère quand il découvrait qu’un de ses amis trompait sa femme. Il prétendait être intéressé par les droits des femmes et il me soutenait dans mes ambitions professionnelles. J’étais persuadée qu’il était sincère.

Il était toujours prêt à assumer ses devoirs de père mais émotionnellement, il était devenu inaccessible et il était souvent grognon. Plus les années passaient, plus il devenait émotionnellement insensible. Quand nous avions des relations sexuelles, ça se passait sans vraie intimité, c’était centré sur ce qui le satisfaisait. Je n’attendais plus grand’chose de lui émotionnellement mais je pensais que c’était normal quand vous vieillissez et que vous avez vécu ensemble pendant si longtemps. Quand je parlais de cette situation avec d’autres femmes, elles me disaient la même chose. Je refusais de reconnaître que je souffrais. Je pense que j’ai traversé des phases de dépression sans en avoir conscience. Finalement, j’ai essayé d’obtenir une aide thérapeutique parce que pensais qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas chez moi. Mais comme je ne savais pas ce qui se passait dans ma vie derrière mon dos, cela ne pouvait rien changer au fond du problème, bien que cela ait amélioré mon état de santé et m’ait rendue émotionnellement plus forte.

Mon mari et moi nous communiquions beaucoup mais après coup, j’ai réalisé que nos conversations étaient une comédie, parce que je n’étais toujours pas au courant de ce qui se passait. Avec le temps, je me suis habituée à l’insensibilité émotionnelle de mon mari, et je n’ai même pas remarqué qu’il évitait mon regard. J’ai pensé que tout cela était normal, parce que je ne savais rien de ce qui se passait hors de ma famille et j’étais convaincue que j’avais un bon mariage par comparaison avec les autres femmes. Tout ça n’était que tromperie, illusion et anesthésie émotionnelle.

Plus tard, j’ai décidé de commencer une thérapie combinée pour le corps et pour l’esprit. J’ai regagné mes esprits très lentement, et j’ai enfin réalisé ce qui m’arrivait. Pas à pas, je faisais de nouveau attention à ce qui m’entourait et un jour, j’ai découvert un message d’une femme inconnue sur le portable de mon mari. Ça a été le début d’un processus de révélations qui a duré plus de 4 ans.

D’abord, il a tout nié – même durant les sessions de thérapie de couple, il n’a admis que les choses que j’avais déjà découvertes. Dans ces thérapies de couple, son comportement sexuel a été considéré comme un problème de couple auquel nous avions tous les deux contribué. Il a aussi essayé de continuer sa stratégie de mensonges durant cette thérapie, il a systématiquement banalisé et minimisé. Même s’il y avait des contradictions évidentes dans son discours, les psychothérapeutes n’étaient pas intéressés par une investigation approfondie de la situation. Ni ses mensonges évidents, ni les violences émotionnelles, ni le pouvoir qu’il utilisait contre moi n’ont été considérés comme importants, ni ses tentatives systématiques pour me rendre folle (le terme exact ici est « gaslighting », un type de terrorisme émotionnel et psychologique et d’abus systématiques au cours duquel l’abuseur fournit des informations fausses à sa victime, de façon à la faire douter de ses propres perceptions et de sa capacité à raisonner, pour la plonger dans la confusion, le découragement et l’insécuriser jusqu’à ce qu’elle questionne sa propre santé mentale). Au lieu de ça, j’ai été traitée comme une femme jalouse qui avait développé des fantasmes anormaux et qui devait apprendre à accepter son mari tel qu’il était. Mais mes fantasmes étaient nettement moins dangereux que la réalité, parce que la magnitude de sa trahison était quelque chose d’inconcevable pour moi. C’était comme un lavage de cerveau. Il s’obstinait dans le déni, et le psychothérapeute est entré dans son jeu. C’est seulement au bout de 4 ans que j’ai eu une vision claire et complète de la situation, quand j’ai trouvé des nouvelles adresses de bordels et de prostituées dans son historique de navigation, par accident. Après ça, il n’avait pas d’autre option que de tout avouer.

Pour moi, ça a été une période terrible. Durant toutes ces années, nous nous traumatisions mutuellement sans arrêt. Pour lui, chaque nouvelle révélation était une expérience traumatisante-et pour moi aussi. Ce n’était même plus possible de regarder la télévision, ou d’aller au cinéma, ou d’aller n’importe où ensemble. Quand il marchait ou était assis à côté de moi, il était constamment et obsessionnellement occupé à regarder les femmes de façon lubrique : il avait développé une addiction sexuelle aigüe et était convaincu que c’était son droit de regarder les femmes comme des objets sexuels. Il n’était plus présent dans notre relation ; il n’y avait pas que la perte d’intimité et de proximité, mon mari était émotionnellement vide. Je m’inquiétais et j’essayais à l’amener à prendre soin de lui, mais il devenait de plus en plus absent et léthargique et semblait ne plus prendre de plaisir à rien.

Au moment où je ne me doutais encore de rien, peu après avoir commencé ma thérapie corps/esprit, je lui ai dit : « il faut que les choses changent entre nous, sinon, je vais te quitter ». Alors il a aussi commencé une thérapie mais il mentait à son thérapeute. Il m’a dit qu’il m’avait négligée, qu’il avait commis des erreurs mais qu’il allait se battre pour donner une deuxième chance à notre relation. Mais au moment même où il faisait ces promesses, il continuait à voir des femmes prostituées. Il menait une double vie – à la fin, il voyait même plusieurs femmes en même temps, et l’une après l’autre. Ça a été horrible, ce moment où j’ai enfin ouvert les yeux quand j’ai tout découvert, un moment de torture et de trauma. Je voulais savoir la vérité sur ma vie – en fait, la vie que je pensais être la mienne n’existait pas. Je continue à avoir des réactions extrêmes quand je découvre de nouvelles contradictions. Mes pensées reviennent continuellement à ce qui s’est passé ou ce qui aurait pu se passer.

Je suis devenue active et j’ai cherché des groupes de self help et des psychothérapeutes spécialisés dans le traitement de l’addiction sexuelle. En Allemagne, il n’y en a pratiquement pas, et c’est même difficile d’être entendue. C’est pourquoi je suis allée en Grande-Bretagne – dans ce pays, ils traitent l’addiction sexuelle de façon différente et il y a des groupes et des institutions pour les « sex addicts » et leurs partenaires. Dans ces groupes, j’ai trouvé des amies merveilleuses avec qui j’ai gardé le contact. J’ai rencontré des femmes dont le mari avait complètement perdu le contrôle de son addiction à la prostitution et avait contracté des dettes importantes : sans que leur femme le sache, ils avaient ruiné leur famille. Certaines femmes en prostitution coûtent très cher et veulent que leurs « clients » leur achètent des cadeaux coûteux – elles affichent même une liste de cadeaux sur leur site. Les hommes veulent apparaître à ces femmes comme des gentlemen généreux qui peuvent leur offrir les cadeaux dont elles rêvent, ou les aider à sortir de soi-disant crises financièresC’est très dur de voir des femmes qui, en plus de subir le trauma et l’humiliation infligées par leur compagnon, doivent en plus rembourser ses dettes. J’ai au moins eu la chance de ne pas attraper de MSTs.

Après ces révélations, notre cercle d’amis a changé. Presque tous nos amis nous ont laissé tomber, parce que je n’avais pas envie de sauver les apparences pour qui que ce soit, et que les réactions – y compris celles des femmes – étaient souvent très dénigrantes à mon égard. Une amie a dit : « c’est naïf de croire que les hommes ne font pas ça, c’est pourquoi je veille à ce que mon mari ait du sexe régulièrement, comme ça ce genre de choses ne m’arrivera pas ». L’attitude était : « c’est votre faute ».  Et ça me met très en colère. Peut-être parce que, avant que ça m’arrive, je pensais la même chose et je ne pouvais même pas imaginer que ça puisse m’arriver. Aujourd’hui, je suis en colère parce que ça arrive tout le temps et que c’est la société qui à la fois rend possible ce genre de situations et fait tout pour les cacher. Le consensus social à la prostitution est évident, et ce sont les femmes qui sont blâmées : si un homme va voir une prostituée, c’est parce que sa femme n’est pas assez sexy ou assez « bonne » au lit.

Pour moi, cela m’a pris des années pour récupérer ma force, pour retrouver le sentiment d’être suffisamment attirante, pour être sûre que rien ne cloche chez moi et que ma sexualité est normale.

Pendant très longtemps, j’ai pensé qu’aucune partie de mon corps n’était assez bien. Avec le temps, mon mari a complètement cessé de me faire des compliments et de me dire des choses gentilles. Quand j’ai découvert qu’il choisissait des femmes en ligne, ma réaction a été : qu’il s’agisse de n’importe quelle partie de mon corps, de mes ongles de pieds à mes cheveux, il pourra trouver beaucoup mieux, plus beau ailleurs. Et cela concernait aussi mes organes sexuels, ma poitrine, mon visage, mes genoux, mes mains, ma peau, mes yeux, mes lèvres… et même mes postures, ma façon de bouger, ma voix, ma tendresse… Il n’y avait rien en moi qu’il ne puisse pas trouver en mieux, en plus beau, en plus agréable ailleurs. Cela a déterminé l’image que je me faisais de moi-même – pendant longtemps, je ne pouvais plus me regarder dans un miroir. Tout ce que je voyais, c’était : je suis vieille (bien qu’il ait 10 ans de plus que moi), mes cheveux sont moches, mes yeux ne sont pas aussi beaux que ceux d’une femme de l’Europe de l’Est aux yeux bleus. Ces pensées me sont entrées dans la tête avec la révélation qu’il allait voir des prostituées, et elles devenaient plus obsédantes à chaque nouvelle révélation, c’était une expérience de re-traumatisation. Ce sentiment, je ne pouvais pas l’ignorer. C’était: il n’y a rien de joli ni d’aimable en moi, rien de spécial, rien de précieux. Je me sentais comme un magasin de pièces détachées.

Ça a pris une éternité pour que les choses changent ; j’en ai souffert pendant des années et pendant des années, je me suis obsédée sur mon image. Pendant cette période, je ne pouvais plus sortir, plus regarder un film, plus lire des magazines sans re-déclencher le trauma, parce que partout il y avait ces images de femmes avec les lèvres entr’ouvertes, des décolletés vertigineux, etc. Sur chaque route, il y avait des affiches avec ces images sexualisées, et sur chaque trottoir, je passais devant des publicités pour des bordels. Je ressentais un mélange de rage et d’humiliation. Quand je voyais des femmes en ville, j’imaginais qu’elles avaient peut-être fait une fellation à mon mari.

Je pense que c’est très important que nous parlions de ces sujets : nous devons surmonter la honte et arrêter de considérer comme normal que les hommes voient des prostituées. Les femmes ont été persuadées de tolérer la prostitution comme normale, et si elles osent la dénoncer, elles sont traitées de prudes.

Il n’y aura pas de dissuasion efficace si les acheteurs de sexe ne sont pas criminalisés. Les hommes pensent que c’est leur droit d’acheter du sexe et se persuadent que c’est aussi ce que veulent les femmes. Je suis sûre qu’ils ressentent des sentiments de honte et de mépris d’eux-mêmes après coup. Mais même si c’est le cas, c’est toujours nous les femmes qui devons souffrir à cause d’eux ; c’était évident dans la façon dévalorisante dont mon mari parlait des prostituées quand il en voyait régulièrement et quand nous en parlions ensemble. Et cela se manifestait aussi dans la façon dont il me dévalorisait, insinuant qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas chez moi. C’est comme ça qu’il pouvait justifier ses actions.

Faire quelque chose qui contredit vos valeurs génère – même secrètement – un malaise extrême. Le terme pour cela est « dissonance cognitive ». Pour réduire cette dissonance et la tension inconfortable qui lui est associée sans renoncer à leur addiction sexuelle, les hommes développent une sorte de pensée décalée, une division interne de leur auto-perception, affectant une partie de leur personnalité qui ne s’exprime que quand ils évoluent dans certains cercles. Cette partie est déconnectée des autres, ce qui leur permet d’«oublier » qu’ils ont une femme et des enfants quand ils sont avec des femmes prostituées, et d’oublier leurs visites à ces femmes quand ils sont avec leur famille. En termes psychologiques, cette division interne inconsciente est appelée « compartimentalisation ». D’une part, il y a la le père et mari loyal et aimant, de l’autre, il y a le « tombeur » arrogant et audacieux qui transgresse les limites et qui a compulsivement des relations sexuelles tarifées avec des femmes qui sont aussi jeunes que sa fille. Quand ces hommes se font prendre en flagrant délit dans ces comportements d’addiction, leur attitude est en contradiction totale avec ce qu’ils sont dans leur vie normale où ils contrôlent leurs comportements addictifs. C’est ça, leur division interne. Et c’est pourquoi essayer de recoller ces différents morceaux a un effet si traumatisant—pour eux aussi : ces deux parties sont séparées dans leur personnalité. Ils croient vraiment que leur virilité est un cadeau pour les femmes prostituées – parce que c’est pour ça qu’ils les payent et c’est ce que les femmes prostituées leur font croire – et c’est pour préserver cette illusion qu’ils doivent se dissocier. Mon mari – en même temps – idéalisait les prostituées et les méprisait. Et pour moi, c’était pareil : d’un côté il m’idéalisait, de l’autre il me dévalorisait complètement.

Dans la relation de ces hommes avec les prostituées, il s’agit de pouvoir, de manipulation et d’illusion, mais en fait il s’agit surtout de peur : la peur d’avoir une relation intime, proche, authentique et égalitaire avec une femme. Mon mari a commencé à voir des prostituées quand j’ai fini mes études, que j’ai acquis plus de confiance en moi et que je n’étais plus aussi dépendante de lui qu’auparavant.

Récemment, j’ai lu une lettre ouverte d’une prostituée aux femmes des clients. Elle soulignait avec mépris que, bien sûr, chaque femme qui la lirait penserait que cette lettre ne la concernait pas, et à quel point cette attitude féminine est illusionnée, compte tenu du nombre de clients de la prostitution qui sont mariés. Et elle donnait une liste des arguments qui prouvaient, selon elle, que les femmes mariées ou en couple bénéficiaient de son « travail » et devaient l’accepter et en reconnaître la valeur : parce que, comparé avec une partenaire avec qui leur mari les tromperait et dont il serait amoureux, une femme prostituée ne veut pas vous prendre votre mari, ne veut même pas avoir des relations sexuelles avec lui, et donc ne représente pas un danger pour les épouses – comme si la prostitution était un mal anodin que nous devrions accepter parce que « les hommes sont comme ça » – image des hommes très dévalorisante. Cette femme ne voyait pas – peut-être parce qu’elle n’en a jamais fait l’expérience directe – que la tromperie, le secret, la trahison et le fait de ne voir les femmes que comme des objets sexuels – ce qui est déshumanisant – sont le vrai problème avec les maris acheteurs de sexe.

A cause de ces comportements masculins, le respect mutuel, la confiance et une intimité véritable deviennent impossibles : la prostitution a un effet destructeur sur ce qui est la base même d’un vrai partenariat. C’est différent si un homme a une liaison avec une femme « réelle » avec des sentiments réels. Bien sûr, c’est très douloureux pour sa partenaire, mais cela ne détruit pas complètement notre système de valeurs et la possibilité même d’aimer.

Je nous appelle « les femmes de l’ombre » parce que nous sommes dans l’ombre du système. Nous n’avons pas le choix et nous n’avons pas de voix dans le débat sur la prostitution. Une des raisons est que la majorité des femmes espère ne jamais se retrouver dans cette situation, et l’autre raison est que celles qui y font face ont très peur d’être stigmatisées et attaquées si elles osent en parler. C’est une pensée insupportable quand on prend en considération les expériences extrêmement traumatisantes résultant de la tromperie à long terme, de la trahison, des abus sur les épouses et partenaires et de l’état psychologique désastreux qui en résulte. De nos jours, il est plus acceptable de faire son « coming out » comme prostituée et d’exercer la prostitution comme « travail » que d’être la femme ou la partenaire trompée. Et c’est une autre caractéristique du trauma qui nous est infligé : l’humiliation est subie par la victime et c’est sur elle que pèse la honte.

Dre. Ingeborg Kraus

Traduction Francine Sporenda

Version anglaise de cet article : https://www.trauma-and-prostitution.eu/en/2018/10/19/shadow-women/

https://revolutionfeministe.wordpress.com/2018/10/27/leur-mari-est-client-de-la-prostitution-les-femmes-de-lombre/

De l’autrice :

La prostitution est incompatible avec l’égalité hommes-femmes, https://entreleslignesentrelesmots.blog/2018/08/07/la-prostitution-est-incompatible-avec-legalite-hommes-femmes/

3 réponses à “Leur mari est client de la prostitution : LES FEMMES DE L’OMBRE

  1. Geneviève Garrigues

    C’est évidemment un témoignage très troublant qui exprime une souffrance aiguë renforcée par le fait que la société cautionne implicitement ce comportement masculin justifiant ainsi la prostitution qui aurait pour fonction de juguler les soi-disant pulsions masculines incontrôlables.
    Mais ce témoignage soulève quelques interrogations. D’abord sur les thérapies qui semblent plutôt cacher les difficultés de la situation sous une terminologie pseudo-savante que soutenir psychologiquement une femme en souffrance qui s’interroge sur le consentement, la honte sociale, l’image idéalisée du couple etc. et les ravages qui s’ensuivent. Ensuite, on attendrait une réflexion sur la prostitution et plus précisément les prostituées et l’image d’elle-même qu’elles lui renvoient en négatif: prostituée /vs/ épouse, clandestinité /vs/ mariage, sexualité tarifiée et débridée /vs/ sexualité contractuelle et supposée consentie. Enfin, et cela est évoqué, la prise en charge d’une addiction qui reste d’autant plus problématique qu’elle n’est pas toujours perçue comme telle, voire peut être encore considérée de nos jours avec une certaine bienveillance (la réaction à l’addiction avérée de DSK, par exemple) et le fait que la justice pénalise ces comportements est essentiel mais ne suffit pas.

  2. Psycho-sexologue, je constate les dégâts collatéraux, également de la pornographie qui s’immisce dans les couples et dont les conséquences délétères pèsent sur les femmes, sur la relation de couple et sur leur sexualité.

  3. Une phrase du texte : »Je nous appelle « les femmes de l’ombre » parce que nous sommes dans l’ombre du système. Nous n’avons pas le choix et nous n’avons pas de voix dans le débat sur la prostitution ».
    Si ces femmes sont aussi victimes du système prostitutionnel comme les personnes prostituées et peuvent refuser ce système, lutter contre cette double domination par l’argent et domination masculine, lutter contre cette chosification des femmes en militant pour l’abolition de la prostitution et contre cette banalisation et organisation de masse de la prostitution en Allemagne.
    auteure de « Non au système prostitutionnel, une analyse féministe et abolitionniste… », 2016

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