La question énergétique est une question politique

2001, dans un état le plus riche du monde, la Californie, 600 000 abonné·es sont privé·es de courant électrique… Aurélien Bernier revient sur les lois de dérégulation et de privatisation des industries de l’énergie, la mise en « concurrence », les processus dits de « libéralisation », le courtage et la spéculation (Enron), les coupures lors des pics de chaleur, le coût de la crise de l’énergie californienne… « Cette histoire pourrait faire sourire. L’histoire d’une libéralisation délirante, d’un gigantesque scandale boursier (les méfaits d’Enron, d’ailleurs, ne se limitèrent pas à la seule spéculation sur l’électricité) et le reflet de la dépendance absolue de nos sociétés aux ressources énergétiques. »

Le livre traite de « la façon dont s’opère la concentration de l’énergie et les modes d’appropriation des systèmes énergétiques » et propose de « penser un autre système énergétique ».

Si comme l’explique l’auteur, la lecture du livre ne nécessite aucune compétence technique particulière, les précisions apportées sur quelques notions simples (production, transport, distribution, fourniture, énergie dite primaire, réseaux transnationaux, client·e final·e, énergies « de réseau », fourniture, équilibrage du réseau, production de base, production de pointe, etc.) me semblent très claires.

Sommaire :

  1. L’émergence privée des systèmes énergétiques industriels

  2. Les pionniers de « l’énergie publique »

  3. Les nationalisations de l’énergie en Europe : un mouvement de masse

  4. Décolonisations énergétiques

  5. Et la contre-révolution énergétique fut lancée

  6. Extension du modèle libéral

  7. Les marchés des énergies et de leurs dérivés

  8. Les perspectives libérales: privatiser encore et toujours

  9. Penser les systèmes énergétiques autrement

Dans les premiers chapitres, Aurélien Bernier détaille l’histoire des systèmes énergétiques privés dans une série de pays, la haute bourgeoise du charbon, les grandes fortunes de l’électricité et du pétrole, le développement des énergies de réseau par le biais de concessions, les régulations publiques, « le secteur de l’énergie est donc très tôt régulé, mais cette régulation répond soit à des problématiques d’aménagement de l’espace public ou de sécurité (notamment pour le passage des réseaux de gaz) soit à des problématiques de concurrence », les pionniers de « l’énergie publique », les firmes battues à leur propre jeu « celui de la concurrence et de l’efficacité » dans l’Ontario, l’exploitation sous licence, les municipalisations, les empires du secteur de l’énergie (les holdings, la surfacturation, les prêts aux filiales à des taux d’intérêt exorbitants, les dividendes, les rentes…), les impacts de la crise de 1929, le New Deal et la constitution de grandes entreprises publiques, les régies publiques, les coopératives, les nationalisations en Europe, les législations, l’étatisation en URSS, les stratégies nationales et les profits privés dans l’industrie du pétrole, les sociétés d’économie « mixte », le programme du CNR… Usa, Allemagne, France, Russie, Canada, Norvège, Suède, Finlande, Irlande, Royaume-Uni, Urss, Autriche, pays de l’Europe de l’est, Grèce, Italie, Portugal, Finlande, Belgique, Espagne, Danemark… Au de là des différences, il ressort que les interventions des pouvoirs publics ont joué un rôle essentiel pour que puissent être constitués des réseaux fiables desservant tous les territoires.

Dans le quatrième chapitre, Aurélien Bernier aborde les décolonisations et le contrôle des ressources énergétiques, Amérique du Sud, Corée, Chine, Afrique, Moyen-Orient, Ceylan, etc., le renforcement de cette dynamique après les premiers mouvements d’indépendance des colonies européennes…

« Comme le montre l’Histoire, les firmes privées et les pouvoirs politiques qui les soutiennent n’ont jamais cessé de se battre contre l’énergie publique ». Difficile cependant d’attaquer de plein front ce qui est efficace et offre des tarifs relativement bas. La contre-révolution énergétique passa donc par le grignotage des fondations des services publics. L’auteur parle de la privatisation des modes de gestion, d’autonomisation des sociétés détenues par l’Etat, « Quoi de mieux, pour saper un service public, que de le faire fonctionner comme une entité privée, de lui faire obéir à une logique de rentabilité à court terme ? », de porosité entre les secteur public et privé. Aurélien Bernier souligne des comportements – que je qualifierais de criminels – en terme de responsabilité sociale et environnementale, des visées marchandes et néocoloniales d’entreprises détenues partiellement par les Etats, sans oublier les choix du secteur nucléaire. Invention de règles et de normes condamnant à terme le secteur public, invention de la production « indépendante », obligation de racheter les productions privées, etc. Je souligne le retour sur l’« expérience » dictatoriale chilienne, les orientation ultra-libérales, la responsabilité des économistes de l’Ecole de Chicago, l’invention du concept de « monopoles naturels », la privatisation des bénéfices et la socialisation des pertes. Augusto Pinochet, James Carter, Margaret Thatcher, le démantèlement de l’énergie publique.

« Pour les énergies de réseau, les choses sont plus compliquées. Puisqu’il serait économiquement aberrant de démultiplier les infrastructures de transport, il faut passer par la « dé-intégration verticale », qui consiste à séparer les activités de production, de gestion de réseau et de commercialisation, puis à introduire la concurrence en amont et en aval du réseau » et des acteurs de premier plan, l’Union européenne, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international…

« L’acte unique européen marque une accélération des politiques de dérégulation dans les Etats membres de la Communauté économique européenne », libre transit de l’électricité, séparation comptable des activités intégrées, production « indépendante », contraintes administratives, ouverture à la concurrence, libre-échange, « les grands énergéticiens doivent se concurrencer entre eux par le jeu des exportations », changement climatique et transition vers les énergies non-fossiles comme paravent aux privatisations. Aurélien Bernier détaille l’histoire de la privation d’abord rampante puis ouvertement assumée en France, les libéralisations forcées au Sud, les programmes dits d’ajustement, les compteurs prépayées et les système de pré-paiement pour les populations pauvres, les attaques aux Usa et au Canada, des actions de réduction de la production pour faire grimper les prix…

Il décrit le fonctionnement des marchés des énergies, la place de produits dérivés, les volumes de transactions, la financiarisation de l’énergie, la spéculation financière, la bourse au carbone, les marchés de capacité, les certificats « verts » échangeables… et rappelle qu’« un service public correctement mis en œuvre est infiniment plus simple, plus performant et plus à même de répondre à la demande sociale »

Les perspectives libérales sont de privatiser encore et toujours, de supprimer les tarifs régulés et donc de permettre une augmentation significative des prix, de permettre soi-disant à chacun·e de choisir son fournisseur d’énergie, de supprimer les péréquations territoriales, de transformer chaque ménage en micro-entreprise, d’achever un « service public » déjà perverti par les « règles » de marché, de généraliser les démantèlements des organisations publiques, de permettre la mondialisation des flux…

Aurélien Bernier propose de penser autrement les systèmes énergétiques. Il revient sur l’incapacité des acteurs privés à créer des réseaux techniquement cohérents, de répondre aux besoins collectifs, d’assurer l’égalité d’accès et de tarification… Il aborde aussi la question de la rente énergétique, les limites de la propriété publique telle qu’elle fut organisée, la stupidité de la concurrence énergétique… Je souligne la paragraphe sur l’imaginaire de l’autonomie contre la solidarité. L’auteur aborde la socialisation de l’énergie, le contrôle public, le service public de sobriété énergétique, les possibilités de production privée pour l’auto-consommation sans possibilité de revente.

Si je partage l’idée de coopération, je reste dubitatif sur l’expression « démondialisation ». Seule la maitrise démocratique et la coopération internationale peuvent permettre de satisfaire les besoins de toustes, en stoppant les extractions de matières fossiles et en développant des politiques de sobriété énergétique. J’ajoute que s’il faut exproprier les industries énergétiques, les filiales localisées dans d’autres pays ne peuvent rester sous le contrôle d’autres états. Elles doivent être disponibles aux choix démocratiques et au contrôle des populations locales. L’expropriation doit donc être accompagnée d’une relocalisation décisionnelle et politique.

« L’ordre énergétique, comme l’ordre économique dans son ensemble, est intégralement à repenser. Autant donc essayer d’être ambitieux »

Un travail remarquable sur l’histoire des systèmes énergétiques, une critique argumentée des fantasmes libéraux du marché roi, de la marchandisation des énergies, et des pistes pour des débats démocratiques autour de nos futurs…

Aurélien Bernier : Les voleurs d’énergie

Accaparement et privatisation de l’électricité, du gaz et du pétrole

Editions Utopia, Paris 2018, 204 pages, 10 euros

Didier Epsztajn

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