Passé/présent : mouvement ouvrier et migrants

Alors que la question des migrants divise aujourd’hui les gauches, l’idée d’une immigration qui se transformerait mécaniquement en « armée de réserve » au détriment des travailleurs et au profit des patrons s’avère fausse au vu des faits historiques. Ci-dessous un exemple de 1905, en Lorraine, où des travailleurs italiens signent l’acte de naissance du syndicalisme ouvrier lorrain.

Voici comment Alphonse Merrheim (1871-1925), l’un des dirigeants de la Fédération des Métaux de la CGT et figure de proue du syndicalisme révolutionnaire, raconte en 1905 la naissance du syndicalisme ouvrier dans le bassin sidérurgique lorrain autour de Longwy. Ce texte est extrait d’un article intitulé « Le mouvement ouvrier dans le bassin de Longwy » paru dans le périodique Le Mouvement socialiste, 1-15 décembre 1905.

« Le mouvement commença par l’agitation des ouvriers étrangers, appelés en grand nombre dans le bassin [de Longwy] par les compagnies. Celles-ci les mettaient en concurrence avec les ouvriers français, les opposaient les uns aux autres, et grâce à cette rivalité soigneusement entretenue, les soumettaient tous à la plus dure exploitation. Ce furent les Italiens qui fondèrent les premiers, en 1903, un Comité de propagande, qui adhéra immédiatement à l’« Union socialiste italienne », dont le siège est à Paris. C’est cette même année qu’eut lieu la première grève à Hussigny, laquelle dura un mois et compta 350 grévistes ; elle se termina, grâce à la complicité des pouvoirs publics et de la magistrature, par un échec. Dans le courant de 1904, [le député socialiste Lassalle incite les ouvriers français à créer un syndicat]. Une section fut fondée à Thil et une à Saint-Martin. C’est à cette dernière réunion que, pour la première fois, Cavalazzi [militant italien] prit la parole en public ; il recommanda à ses compatriotes d’oublier plus que jamais les divisions qui existaient et qui avaient à dessein été créées par le patronat, entre eux et les ouvriers français, et il les engagea, pour sceller ce pacte de réconciliation définitif, à entrer au syndicat. »

Au-delà de l’idée socialiste et syndicale que « l’union fait la force » qui imprègne ce récit historique, il importe aujourd’hui de voir dans ces lignes comment les luttes sociales pour l’amélioration de la condition ouvrière portaient aussi en elles une lutte pour la définition des catégories de pensée du débat public. En lieu et place de l’opposition structurante nationaux/étrangers qui sert de point de départ à la fois pour les industriels et les ouvriers étrangers, c’est progressivement le clivage de classe ouvriers/patrons qui structure l’espace public du monde ouvrier. 

Même si le fonctionnement de l’économie capitaliste pèse de tout son poids pour faire des travailleurs immigrés – comme les chômeurs – une « armée de réserve du prolétariat » (Marx) qui sert à tirer vers le bas les conditions de vie et de travail de tous ceux qui dépendent d’un salaire pour vivre, ce récit est un exemple de ce qui peut potentiellement survenir lorsque le mouvement ouvrier et les gauches parviennent à tirer parti des virtualités d’émancipation immanentes aux différentes situations de domination et d’exploitation.

Les appartenances de classe ne sont pas un donné. Elles apparaissent dans ce récit comme le fruit incertain de la lutte pour imposer une vision du monde face à celle des dominants. L’action d’un Cavalazzi, des grévistes italiens de 1903, de l’Union socialiste italienne, du député socialiste Lassalle, des ouvriers français réunis à Thil et à Saint-Martin en 1904 pour fonder des syndicats et mettre un terme à l’exploitation patronale – voilà autant d’exemples anonymes d’une action politique accessible à tous pour barrer la route au nationalisme ethnique des droites, situées à l’échelle micro du collectif local et des individualités.

L’ethnicisation de la question sociale a aujourd’hui procédé à l’inversion contraire, signe des défaites et des renoncements multiples au sein des gauches, au profit des forces nationalistes xénophobes et racistes. L’élection de Fabien Engelmann (Front National) à Hayange en est l’illustration dans une Lorraine ravagée par la désindustrialisation et la mondialisation capitaliste. Le monde de 1905 nous semble à tort – à moins d’en démontrer le contraire – beaucoup plus favorable aux idées d’émancipation que celui d’aujourd’hui. Les rapports de force se seraient dégradés… et nous souffrons, il est vrai, d’une défaite idéologique historique des idées d’émancipation depuis la fin du « court vingtième siècle ». 

Mais, à y regarder de plus près, la république n’était pas en meilleure forme au tournant du XXe siècle. L’Affaire Dreyfus, faut-il le rappeler, avait opposé frontalement une France nationaliste, réactionnaire et militariste à une France démocratique, laïque et tolérante dans un climat d’affrontement sans précédent, aboutissant même à une tentative de coup d’état par la Ligue des patriotes de Déroulède, place de la Nation, lors des funérailles de Félix Faure en 1899. Alors c’était mieux avant ?

Dimitris Fasfalis

https://blogs.mediapart.fr/dimitris-fasfalis/blog/271018/passepresent-mouvement-ouvrier-et-migrants

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