Du coté du jazz (novembre 2018)

Du blues qui tâche. Memphis Slim

Memphis Slim ? Le nom de ce bluesman sonne tellement parisien que tout-e amateur-e de piano, de blues, de boogie woogie français semble tout connaître et avoir tout entendu de ses enregistrements et performances. Le concert proposé dans la collection « Live in Paris » vient apporter un démenti et propose une nouvelle pierre – presque une pierre participant de la fondation du mythe Memphis Slim – à la connaissance du périple du chanteur/pianiste.

Le 27 mai 1961, Peter Chatman – son nom pour l’état civil – débarque à Paris venant de Haïfa (Israël) sans le sou. Ténot et Filipacchi organisent ce concert pour le renflouer. 250 personnes suivant la Police, 500 suivant Jazz Hot. Un public qui ne connaît pas le bluesman, raconteur d’histoires, un peu griot.

Ce soir là, il se raconte en passant en revue les bluesmen qui compte, particulièrement de Chicago, ville qui a quasiment vu naître le blues. Memphis Slim fait référence à Jimmy Yancey, l’un des pianistes les plus mystérieux du Boogie avec des fins en forme d’interrogations, à Pete Johnson et à beaucoup d’autres. Il n’oublie pas, dans son tour d’horizon, la Nouvelle-Orléans et « Fats » Domino en particulier. Une sorte de panorama des blues et des villes des Etats-Unis. Plus tard, il les fera connaître par l’intermédiaire des tournées de « L’American Folk Blues Festival ».

Dans ces années 60, le blues n’a pas bonne presse aux Etats-Unis, associé par la jeune génération à l’esclavage. C’est le temps du « Black Power » et des luttes pour les droits civiques. Les bluesmen sont rejetés et végètent. Se profile leur grand retour via les groupes de rock anglais comme les Rolling Stones ou les Beattles.

Ce concert est donc une borne. Il a donc un double intérêt musical et sociologique, sublimé par l’art du pianiste/chanteur.

« Memphis Slim 27 mai 1961 », Live in Paris, notes personnelles de Michel Brillié et un souvenir de Alain Frémeaux, Frémeaux et associés.

Quand un lion rencontre un tigre…

Willie Smith et Jo Jones, un duo pour définir le jazz.

Deux sessions – remastérisées et complétées par des inédits – sont l’objet de ce coffret de deux CD pour une rencontre entre deux mémorialistes du jazz et de Harlem. Le pianiste Willie « The Lion » Smith et le batteur, grand-père de la batterie, Jo – pour Jonathan – Jones. Le premier a marqué de son sceau Harlem et le piano « stride » des années 1920-30, le second a participé au « son » spécifique de l’orchestre de Count Basie via la structuration de la section rythmique marquant les 4 temps à égalité. La naissance d’une nouvelle dimension du swing.

« The Lion », le surnom de Willie Smith, proviendrait de sa participation à la Première Guerre Mondiale, résultat de sa bravoure au front. C’est une possibilité. La troupe d’Africains-Américains conduite par le lieutenant James Europe a été plusieurs fois citée et décorée par le haut commandement français sans être jamais reconnue par les Américains. « Tiger », le surnom de Jo Jones, provient de son premier métier « tap dancer », « sandman », danseur de claquettes lorsqu’il avait l’âge d’aller à l’école.

Les deux larrons se retrouvent d’abord le 16 février 1972 pour évoquer les thèmes qui ont frappé leur histoire personnelle. Aucune nostalgie de leur part, aucun « c’était mieux avant » plutôt une conjugaison au présent de leur art, de leur talent, de leur génie.

La deuxième rencontre a lieu le 6 juin de cette même année 1972 qui sera forcément sous l’égide de l’anniversaire du débarquement. L’album prendra comme titre « Le lion, le tigre et la Madelon » lors de sa première parution, référence aux deux guerres mondiales et au surnom de Willie Smith. Les notes de pochette des deux albums ici réunis seront signées Hugues Panassié.

Ce 6 juin Willie Smith signait son dernier enregistrement – il décédera le 18 avril 1973 – par une de ses compositions parmi les plus célèbres « Here Comes The Band » qui termine le deuxième CD.

Pianiste et batteur évoquent les temps du jazz, leur espace/temps spécifique, qui les envoie ailleurs que dans ce monde dit « réel » qui ne sait plus où il va. Pourtant, cette musique n’est pas hors du temps, elle structure un temps différent, une manière de relire le passé pour ne pas le perdre en route tout en s’inscrivant résolument dans l’esprit des temps. Une sorte de gageure que seul le jazz peut relever.

Personne ne sait définir le jazz avec les mots, ces enregistrements – musiques et dialogues – peuvent en faire office. Une entrée musicale dans cette musique sans nom. Et le plaisir de les retrouver.

« The Lion And The Tiger », Frémeaux et associés.

Ray Charles vivant.

Antibes Les 18, 19, 21 et 22 juillet 1961

Le « Genius » – ainsi dénommé aux Etats-Unis – était déjà connu, en cette année 1961, des passionné-es de jazz via l’émission de Franck Ténot et Daniel Filipacchi « Pour ceux qui aiment le jazz » et même de « Salut les Copains » – les deux émissions phares de Europe N°1. Les albums Atlantic de Ray Charles envahissaient les « surprises-parties », des albums enregistrés en 1958-1959. En 1961, comme le rappelle Joël Dufour dans les notes introductives, Ray Charles était parti à la conquête du public blanc via le label ABC et une tonne de violons. Avec un sens du contexte, il livrera au public français de Juan-les-Pins des prestations, des performances marquées du sceau du hard bop – on oublie souvent que l’orchestre de Ray est un orchestre de jazz – et du soul avec des Raelets, dont la soliste Margie Hendrix, au mieux de leur forme.

Même si les enregistrements, réunis de manière complète pour la première fois, ne sont pas tous d’une qualité technique haut de gamme, retrouver le chanteur, pianiste, chef d’orchestre entouré des solistes comme Phil Guilbeau ou Joe Hunt à la trompette (aussi au flugelhorn), Hank Crawford au saxophone alto (arrangeur et directeur musical tout autant) comme, bien sur, la vedette incontestée de l’orchestre, le saxophoniste ténor/flûtiste David « Fathead » Newman. Chaque set, ici chaque CD de ce coffret de 4, commence par des thèmes de jazz comme Ray Charles le fait aux Etats-Unis à Atlanta – pour citer ce 25 cm à l’époque publié par Atlantic – ou à Newport permettant à chacun de prendre la lumière.

L’intérêt du coffret est donc de livrer l’intégralité des performances réalisées ces quatre jours de juillet, même si la répétition des thèmes, de leur enchaînement lassent un peu si vous vous décidez à les écouter à la suite mais l’étincelle est toujours là tapie dans la voix, dans le piano de Ray. L’intégrale est nécessaire pour rendre compte de la sensation produite par chacun des concerts. Pour avoir vu Ray Charles à Nîmes par exemple – ainsi qu’à Marciac pour une de ses dernières prestations – le miracle se produisait à chaque fois. Il suffisait qu’il paraisse et tout était transformé.

Le deuxième cadeau tient dans les « Bonus », des sessions d’autres musiciens auxquels Ray a participé permettant aussi d’entendre des artistes un peu oubliés comme Tommy Ridgley ou Guitar Slim, de remettre les pendules des discographies à l’heure par l’intermédiaire de cette session conduite par Joe Williams – la présence de Ray au piano a été contestée – et, plus encore les performances de la chanteuse Lulu Reed (avec l’orchestre de Ray Charles) dans la lignée de Dinah Washington.

Ray Charles apparaît ici dans toute sa plénitude, la réponse du public est à la hauteur de la musique proposée, mélange de jazz, de blues et de soul. Un grand moment que ce coffret permet de faire revivre encore et toujours.

« Antibes 1961, Ray Charles », présenté par Joël Dufour, coffret de 4 CD, Frémeaux et associés

Stan Getz, le retour.

Paris pour le jazz.

Janvier 1959, la Ve République fait ses premiers pas, la guerre d’Algérie se poursuit et Paris se donne des airs de capitale du jazz. Stan Getz in Town, « The Sound » en personne est à Paris. Les concerts sont, comme d’habitude, organisés par Franck Ténot et Daniel Filipacchi sous l’égide de leur émission pour Europe N°1 « Pour ceux qui aiment le jazz » et à l’Olympia comme il se doit.

Pour ne rien gâcher, Stan – appelez-le Stanislas et pas Stanley – fait appel au plus parisien des batteurs américains, Kenny Clarke, au guitariste Jimmy Gourley, un autre expatrié, à Martial Solal et Pierre Michelot, respectivement au piano et à la contrebasse. Des musiciens qui partagent, à l’époque, une même esthétique et une même admiration pour le saxophoniste. Le batteur et le contrebassiste ne se quittent guère en cette in des années 1950, ils font partie du trio du Bud Powell.

Bientôt Stan Getz voguera vers les cieux du Brésil et de la Bossa Nova. Pour l’heure, comme il est logique pour une telle rencontre, les standards sont le matériau adapté. Getz sait les caresser à rebrousse poil pour faire surgir l’inattendu de ces lambeaux de culture.

Stan, lorsque la maladie lui laisse quelque vacance, peut se révéler un hôte agréable qui sait reconnaître le talent comme il le fait, ici, avec Martial Solal. Le saxophoniste ténor est, pour ce concert, en forme. Il se permet même de citer indirectement Lester Young – lui aussi à Paris dans ce début 1959 – en se surnommant « Miss Stan Getz », en référence à la manie du « Président » – surnom de Lester – d’appeler tout le monde « Lady ».

Trois plages, toujours des standards et avec les mêmes, seront enregistrés dans les studios de Europe N°1 pour parfaire le retour de Stan Getz avec cet album, un Stan Getz qui ne sait pas se faire oublier.

« Stan Getz 1959 », Live in Paris, Frémeaux et associés.

Nicolas Béniès

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