Penser politiquement la militarisation et les guerres

Sale caractère ! Une double remarque préalable.

Je trouve plus que curieux qu’une revue militante, tournée vers l’émancipation n’use pas d’une écriture plus inclusive, – le point médian, l’accord de proximité, les acteurs et les actrices, les militant·es, les ouvrier·es, les employé·es, pour rendre visibles les unes et les autres, les iels et toustes. Reprendre et répandre une langue masculinisée par la force académique me semble aujourd’hui incompréhensible (Voir par exemple le dernier livre d’Eliane Viennot : Le langage inclusif : pourquoi, commentadopter-le-langage-inclusif-est-a-la-portee-de-tout-le-monde-tout-de-suite/)

Mais cela ne saurait suffire si le prisme du genre n’est pas intégré à toutes les analyses. Comment en effet analyser la guerre ou la paix, sous le seul angle de la moitié mâle de l’humanité ? Comment aussi faire politique dans un dossier où seuls des hommes écrivent ?

Ben Cramer dans sa présentation évoque le travail de féministes anglo-saxonnes et scandinaves. Mais comment peut-on oublier les travaux fondateurs d’Andrée Michel (par exemple : Féminisme et Antimilitarismele-systeme-militaro-industriel-pratique-une-politique-de-genre-dynamique/), ceux actuels de Jules Falquet (par exemple, Mondialisation néolibérale : l’ombre portée des systèmes militaro-industriels sur les « femmes globales »mondialisation-neoliberale-lombre-portee-des-systemes-militaro-industriels-sur-les-femmes-globales/ et Pax neoliberaliala-violence-nest-pas-une-entite-transcendante-possedant-un-sens-et-des-effets-universels-et-atemporels/) sans oublier Cynthia Cockburn : Des femmes contre le militarisme et la guerreaffinite-socialement-construite-entre-masculinite-et-militarisme/ ou les analyses de Joelle Palmieri (un certain nombre de textes sont disponibles sur le blog).

Sommaire :

Édito : Antoine Artous, Francis Sitel : Macron : rentrée ratée !

Dossier : Penser la guerre…

Ben Cramer : Pour vouloir la paix, connaître la guerre…

Francis Sitel : 1918-2018 Permanence de la guerre

Ben Cramer : La bande des Quatre et l’insécurité environnementale

Bernard Dreano : Les guerres de dislocation et la « sécuritisation » du monde

Jacques Fath : Sur le « Rapport Kanapa »…

Claude Serfati : La défense, un avantage compétitif de la France dans l’Union européenne

Pierre Walthery : Trident : forcer le débat

François Calaret : Désarmement : Pistes pour une politique de rupture

Alain Joxe : Nouvel espace-temps de la Paix et de la Guerre Pour un nouveau pacifisme

Hommage à Louis Aminot

André Legac : Louis et l’Irlande au coeur

Louis Aminot : Gauche : Hisser le projet au commandement

Idées

Jacques Bidet : Une politique à l’usage du peuple

Andrea D’Urso : Entretien avec Roger Renaud. Critique et contestation de 1968 à nos jours en regard de l’ethnologie de Robert Jaulin

Benoît Borrits : Au-delà de la propriété (entretien)

Michael Löwy : Un refus obstiné de renoncer à l’espérance révolutionnaire. À propos de l’autobiographie de Toni Negri

Culture

Gilles Bounoure : Freud et l’image

Gilles Bounoure : Mirar Miró, regarder celui qui « regarda »

 

Comme habituellement pour les revues, je n’aborde que certains éléments.

Je souligne dans un premier temps, le grand intérêt de l’entretien avec Roger Renaudcritique-et-contestation-de-1968-a-nos-jours-en-regard-de-lethnologie-de-robert-jaulin/Critique et contestation de 1968 à nos jours en regard de l’ethnologie de Robert Jaulin, publié avec l’avec l’aimable autorisation de la revue. L’auteur aborde, entre autres, la complicité entre ethnologie et domination coloniale, « dès lors qu’elle garde le silence à son sujet, qu’elle n’en dénonce et combat pas les principes et les effets », le cheminement d’une autre ethnologie « sur des sentiers en éventail, aux multiples branches », la vie et la mort des cultures, la culture dans la vie, la culture en vie et la culture en mort, les questionnements à reprendre sans cesse, le « en relation à » plutôt que le « savoir sur », la science comme sytème de capture et de pouvoir…

Roger Renaud rappelle que, et ce n’est pas inutile de le rappeler fermement, « Toutes les civilisations sont humaines, également humaine », l’unité possible entre elles « ne procède pas de leurs similitudes mais du fait que chacune est unique », les « visions d’identités englobantes et closes sur elles-mêmes » sont des visions de mort, le singulierne veut pas dire solitaire, qu’aucun être humain n’a ni une « appartenance » culturelle unique ni même principale « dès lors qu’on ne dresse pas arbitrairement de hiérarchie entre les différents domaines et champs de l’existence, le proche et le lointain, le matériel et l’immatériel, l’individu et le groupe, la partie et le tout, etc. »… Il ajoute que chaque expression est une « dès lors qu’elle se construit de manière spécifique ; mais, regroupant des individus singuliers, qui entretiennent au-dehors différentes sortes de liens et qui ne se résument pas à elle, chacune est aussi, intérieurement, le lieu d’une diversité » ou dit autrement : « Aucune ne résume la vie, toutes la disent. Toutes font également centre, sont une confluence d’autres expressions culturelles. Toutes confluent vers d’autres centres de vie, d’autres expressions culturelles », la culture totalitaire se construit sur « un mode unitaire au-dedans et négateur au-dehors ». L’auteur aborde aussi les ethnocides, l’ordre « étroit de conformité et de subordination »…

Penser la guerre… les instruments de mort ne sont pas réductibles au nucléaire, qu’en est-il de la militarisation et de l’antimilitarisme, de la défense sociale et solidaire, de la fuite des cerveaux du civil vers le militaire, du manque de scientifiques atteré·es ?

Te souviens-tu mon ami·e de ce cinquième couplet de l‘Internationale si souvent zappé, au nom de la défense « nationale » et de l’ordre « républicain » :

« S’ils s’obstinent, ces cannibales,

À faire de nous des héros,

Ils sauront bientôt que nos balles

Sont pour nos propres généraux »

Ben Cramer écrit à juste titre : « « Si tu veux la paix, connais la guerre » convient donc beaucoup mieux » que le bêlant « Si tu veux la paix, prépare la paix ». L’auteur nous invite a redonner sens à la polémologie, à discuter d’une « transition stratégique », à mettre en relation les problèmes relatifs à « la défense » à ceux relatifs au désarmement, à renoncer à suivre la novlangue institutionnalisée et « de réfléchir aux meilleures façons d’assurer notre sécurité (en partant de la sécurité sociale, eh oui) et s’activer avec les forces du changement pour déjouer ou neutraliser les pires symptômes d’insécurité ».

La cécité en août 1914, la « Grande Guerre », l’illusion de la « der des der »… mais aussi, faut-il le rappeler le silence sur les guerres de colonisation, les massacres et les expropriations ; les guerres hors de l’Europe ne méritaient pas ce nom pour les apôtres de la prétendue supériorité de la civilisation chrétienne…

La Seconde guerre mondiale, une guerre totale, le terrorisme contre les populations, les villes rasées, les camps de concentration et d’extermination, les génocides, les « exactions » de l’impérialisme nippon et ses déclinaisons féminicides, les deux citées atomisées, Hiroshima et Nagasaki… Sans oublier les attaques contre la jeune révolution russe, les différents génocides – suivant la terminologie d’aujourd’hui -, le bellicisme armé des différents impérialismes ou leurs actions de grand banditisme.

Comme le souligne Francis Sitel, la deuxième moitié du XXème siècle est dominée par l’« ombre portée de la Bombe », un certain équilibré de la terreur, la dissémination nucléaire qui se poursuit. Une certaine « accoutumance » qui permet de relativiser ou d’occulter les « guerres répétées qui pour ne pas être globale n’en sont pas moins meurtrières et ravageuses ». Les marchands de « canons » se portent bien, les Etats et leurs industries de mort aussi, pas d’« état d’âme pour alimenter en armes les divers belligérants à travers le monde ». Des « mises en scène », des prétendues justifications, des inventions de toutes pièces de « raison » qui ne peuvent se réduire, à l’encontre de lectures matérialistes étroites, aux seules dimensions économiques. Comment ne pas souligner « la gravité de la tragédie humaine et politique qui se joue », la guerre menée par « un régime dictatorial contre son propre peuple » (Syrie), l’impunité « malgré les crimes contre l’humanité ». Il ne suffit pas – comme il ne suffisait pas hier face aux interventions contre les luttes d’autodétermination – de réclamer la paix, mais bien de « s’engager aux cotés du peuple opprimé se révoltant pour en appeler à sa victoire ». Il est donc nécessaire à chaque fois de comprendre à « quelle guerre nous sommes confrontés », la place des industries d’armements et le rôle des exportations d’armes, sans oublier les multiples créations d’« ennemi·es intérieur·es »…

J’ai particulièrement été intéressé par l’article de Ben Cramer « La bande des Quatre et l’insécurité environnementale », son traitement de la notion de sécurité, du complexe militaro-industriel, de la chasse aux métaux ou terres rares, des opérations guerrières, des recherches de débouchés… « La surexploitation des ressources via l’extractivisme déchaîne à l’échelon planétaire de nouveaux conflits dont le degré d’intensité va s’amplifier en fonction d’autres facteurs, dont la crise climatique qu’elle accélère, la marginalisation qu’elle induit, et avec en toile de fond la militarisation »…

Bernard Dréano parle de « guerres de dislocation », de la multiplicité des acteurs « armées plus ou moins « nationales », de milices diverses, forces armées extérieures (régulières, miliciennes, privées) » (j’ajoute que ces acteurs sont presque uniquement masculins dominés/mus le plus souvent par des idéologies masculinistes), de cessez-le-feu indéfini, de prétendus processus de paix tout aussi indéfiniment prolongés, de pathologies sociales, « La société guerrière pénètre dans la vie quotidienne de chacun, sans que, pour autant, un ordre politique ne la domine » (comment ne pas souligner aussi que les effets de la société guerrière sont profondément genrés), des interventions étrangères, de purification « ethnique/confessionnelle » (il faudrait ajouter les viols de masse dont sont victimes des femmes), de non respect du droit et de la protection des populations, de transformation des problèmes socio-politiques en « sécurisation », du complexe militaro-sécuritaire, de technologies de « communication, de surveillance et de contrôle », des armements, des actions « sécurocratiques », de la place de l’Etat d’Israël au « cœur du complexe militaro-militaire mondial », de guerre aux migrant·es…

Jacques Fath aborde le « Rapport Kanapa » et sa réception, la politique du PCF sur la l’armement et la paix. Je reste très dubitatif sur la notion d’« indépendance nationale » pour un Etat colonialiste et impérialiste, l’idée de « dissuasion » face à des « menaces d’agression » pour un pays familier d’agressions envers d’autres nations ou populations, de « légitimité de l’action pour la paix ». Le PCF, contrairement aux légendes qu’il colporte, s’aligna, dès avant Jean Kanapa sur les intérêts de l’Etat francais et ses industriels militarisés ou non (multinationales dénommées parfois fleurons du patrimoine), sur les intérêts de l’Etat soviétique plutôt que sur les droits des classes ouvrières et des peuples sous contraintes internes ou externes. Ce parti, mais heureusement pas toustes les militant·es, préféra le mot d’ordre de « paix » à celui de soutien et de victoire des peuples algérien ou vietnamien, pour ne pas revenir sur le vote des pleins pouvoirs pour la sale guerre, la négation de la nation algérienne jusque fort tard, et autres formes d’un « internationalisme » aux couleurs cocardières et/ou soviétiques… Je n’oublie pas non plus le soutien au nucléaire civil et militaire – je souligne civil – malgré leurs caractères anti-démocratique et mortifère…

Claude Serfati discute des lois de programmation militaire, des budgets dédiés à l’armée, de la place de l’Etat français dans l’Europe, des ventes d’armes – entre autres aux dictatures, des dynamiques d’accumulation et des transformations des systèmes inter-étatiques, des revenus rentiers, de la place des industries d’armement, des effets de la militarisation…

François Calaret propose quelques pistes pour une politique de rupture, de désarmement, de transformation sociale. Je souligne le démantèlement du complexe militaro-industriel, la diminution de la dépense publique pour l’armée, le contrôle et la réduction des exportations d’armes, la reconversion des industries militaires, le choix de la protection de l’environnement, des énergies renouvelables et de la transition énergétique, le désarmement nucléaire unilatéral (mais pourquoi en rester au seul nucléaire ?), la sortie du nucléaire… Mais qu’en est-il de l’intervention des citoyen·nes et des salarié·es des secteurs nucléaires et militaires ? La soi-disant défense de l’emploi dans les industries de mort reste une atteinte aux possibles émancipateurs de l’ensemble des salarié·es et des populations…

Alain Joxe prône un « nouveau pacifisme offensif (non bêlant) » dans le « nouvel espace-temps de la Pais et de la Guerre ». L’auteur aborde, entre autres, la guerre totale, la guerre policière, la souveraineté des entreprises, le nouveau militarisme civil belliciste et délocalisé, le système belligène…

Outre les ouvrages déjà cités, en complément possible : 

Grégoire Chamayou : Théorie du drone, un-regime-de-violence-militaire-a-pretention-humanitaire/

Claude Serfati : Le militaire. Une histoire françaisela-main-invisible-du-marche-doit-disposer-dun-bras-arme/

Un hommage est rendu à Louis Aminot qui vient de mourir. « Arracher et garantir le plaisir de vivre en paix, libre, d’égal à égal, pour chacun des êtres humains et peuples constitués, imposer la protection en tous lieux de Terre-et-Mer, notre globe bien aimé, par les « grands » si maltraité, n’est ce pas le plus bel idéal à partager ? »

Et comme dans chaque numéro, chacun·e pourra apprécier les notes de Gilles Bounoure, ici sur Freud et l’image, sur Mirar Miro…

Contre Temps n°39 : Dossier : Penser la guerre

https://www.syllepse.net/penser-la-guerre-_r_94_i_753.html

Editions Syllepse, Paris 2018, 192 pages, 13 euros

Didier Epsztajn

2 réponses à “Penser politiquement la militarisation et les guerres

  1. Cher Didier, ton intro sur la langue inclusive tape sur le bon clou. Merci!

  2. Et oui! Comment analyser les guerres, la militarisation et les processus de paix sans analyser la division sexuelle en leurs seins et les rapports de domination de sexe qui s’y jouent?

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