« Le bouquet de tulipes » de Koons, l’enquête. Premier épisode.

Le super cadeau offert par les puissants Etats-Unis d’Amérique à la France et à la Ville de Paris en gage de son amitié après les massacres de 2015, une œuvre phare conçue par Jeff Koons érigée dans le centre historique de Paris et on se contente pour annoncer cet évènement d’une discrète conférence de presse tenue par Christophe Girard, adjoint à la Culture ! L’objectif fut brillamment atteint : la nouvelle fit quelques lignes dans la presse et fut tout aussi discrètement relayée dans les médias.

Moi, j’attendais une signature en grande pompe, retransmise en direct sur France 2, commentée par Stéphane Bern, avec dans les rôles principaux Mr Trump, le président Macron, Mme Hidalgo, et en deuxième plan, mais bien visibles sur un plan large, Mme Nyssen, ministre de la Culture, l’artiste et pour faire « plantes vertes », l’ambassadeur des Etats-Unis, Christophe Girard et pourquoi pas l’ineffable Jack Lang, pour faire consensus national.

La discrétion n’étant pas la principale qualité des protagonistes de cette affaire, j’en viens à m’interroger sur la modestie de l’annonce. De là, une double interrogation, pourquoi une communication à si faible bruit alors que pendant 3 ans le feuilleton du cadeau de Koons a fait couler tant d’encre et usé tant de salive ? Pourquoi parle-t-on si peu de l’œuvre en elle-même, une statue monumentale polychrome de plus de 10 mètres de haut et de 33 tonnes dans le Paris historique ! C’est pas rien quand même !

Tel Tintin, grand reporter, j’ai fait mon enquête et je vous livre mes conclusions en deux épisodes. Le premier sur l’imbroglio politique et la seconde sur « Le bouquet de tulipes », en tant qu’œuvre d’art.

Or donc, Christophe Girard, a annoncé en petit comité qu’après moults péripéties et conciliabules, Koons était finalement tombé d’accord pour que la Ville installe son désormais fameux « Bouquet de tulipes » dans un jardin de Paris. Les précisions apportées valent leur pesant de cacahouètes : « Le lieu, c’est le musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, le Petit Palais, juste derrière le Grand Palais. Il y a, autour du Petit Palais, des jardins municipaux dans lesquels il y a un emplacement possible ».

Pas facile à trouver le jardin même pour un vieux Parisien ! Il est petit, comparé aux Tuileries, caché par le Petit Palais, cerné par les Champs-Elysées au nord, le Cours La Reine au sud et à l’est par la place de La Concorde. A part quelques touristes en quête de bancs pour soulager leur douloureuse plantes des pieds et quelques amoureux qui s’y bécotent, personne ne connait ce petit jardin qui n’a même pas de nom ! Et puis et surtout, ledit jardin n’est pas devant le Petit Palais mais derrière. Les visiteurs du Grand Palais et du Petit Palais ne verront pas l’imposante statue. Pour la voir, il faudra contourner le Petit Palais et pénétrer dans le jardin. Encore faudra-t-il savoir que la statue s’y cache !

Notre affaire a commencé par des drames qui ont profondément traumatisé notre pays et ému le monde entier : les attentats djihadistes de 2015. L’idée d’offrir un cadeau à la France endeuillée pour marquer symboliquement la force des liens qui unissent la France et les Etats-Unis n’est pas de Koons. Elle est de Jane D. Hartley, ambassadrice des Etats-Unis en France depuis 2014. C’était une démocrate nommée par Barack Obama. C’est elle qui sollicite Koons qu’elle connait personnellement et dont elle connait l’œuvre. En effet, peu après sa nomination, elle avait donné à l’ambassade une réception qui a accueilli le Tout Paris des arts et de la culture pour célébrer la rétrospective de Koons au Centre Pompidou qui avait battu des records de fréquentation (plus de 650 045 visiteurs). Un événement pour un artiste étasunien contemporain dont les œuvres attirent les foules et… les polémiques. On se souvient qu’en septembre 2008, il avait exposé 17 de ses œuvres au château de Versailles.

Soyons clair, l’ambassadrice est à l’origine du projet de cadeau d’état à état et Koons « donne » une œuvre spécialement dédiée pour conforter nos relations avec notre allié. Soyons encore plus clair, l’artiste donne une idée de statue, un cahier des charges pour la réaliser et même de jolies images anticipant son installation entre le Musée d’art moderne de la Ville de Paris et le Palais de Tokyo. Pour être encore plus clair (plus clair, c’est transparent !), le gouvernement des Etats-Unis ne donne rien à part sa bénédiction, Koons ne donne pas la statue mais le projet de l’érection d’une statue sur son socle. C’est Koons qui choisit l’emplacement.

Quelques bémols à la clé toutefois, il convient de trouver un financement au « cadeau » via le lancement d’un appel au financement international, coordonné pour le fonds pour Paris créé pour l’occasion. La Ville de Paris doit en amont recueillir l’avis favorable de l’architecte des bâtiments de France et s’ingénier à trouver 3,5 millions d’euros.

Fastoche, l’affaire pilotée par les diplomatie américaine, française et la mairie de Paris semble rapidement pliée. Que nenni ! Des voix s’élèvent pour dire que personne n’a été consulté, ni les riverains des deux musées ni les deux directeurs des deux institutions concernées, Fabrice Hergott [Musée d’art moderne] et Jean de Loisy [Palais de Tokyo]. D’autres déplorent la démesure du projet. Fin 2017, l’Espace 35, un collectif d’artistes de Belleville, lance une pétition titrée « Non au bouquet de tulipes de Jeff Koons à Paris ». Elle recueille 6 159 signatures. Il est vrai que l’œuvre est haute de plus de 10 mètres, large de 8 et pèse 27 tonnes sans son socle. A cela s’ajoute une tribune publiée dans le journal Libération du 21 janvier. Autour de Frédéric Mitterrand et d’Olivier Assayas, une vingtaine de personnalités lancent un appel : « Non au « cadeau » de Jeff Koons ». Pour les signataires, Koons est « devenu l’emblème d’un art industriel, spectaculaire et spéculatif » et « son atelier et ses marchands sont aujourd’hui des multinationales de l’hyperluxe ».

Pas de concertation (elles ont été remplacées par des négociations entre les états et la Ville de Paris), la statue altère la perspective du prestigieux Palais de Chaillot, son gigantisme est contestée par les artistes français et les « intellectuels ». Ceux de droite (les mêmes qui ont hurlé que l’expo de Koons à Versailles était un sale coup porté à la culture française). Ceux de gauche voyant dans Koons le symbole accompli des dérives du marché de l’art et une vaste opération publicitaire.

Fin 2017, notre affaire se complique. L’état qui hérite de la patate chaude doit gérer les relations diplomatiques avec les Etats-Unis et la montée au créneau des intellos. Le bon peuple se gausse du « cadeau » de Koons et l’opinion publique, viscéralement anti-américaine, penche du côté de ses intellectuels ne connaissant de Koons que le scandale (son mariage avec la Cicciolina, une ancienne actrice porno italienne, les homards géants accrochés dans les salles d’apparat de Versailles, etc.). L’architecte des monuments historiques donne un avis défavorable à l’installation entre les deux musées comme le voulait Koons, au motif du poids excessif de la statue (plus de 33 tonnes !). Pourtant, les financements sont trouvés.

Bref, le problème est posé autrement : L’état accepte le cadeau, la Ville de Paris ne peut pas le refuser, l’argent a été trouvé. Reste à trouver un lieu qui peut accueillir l’œuvre et être accepté pour toutes les parties. Pas simple !

Les positions des protagonistes semblent irréconciliables. Les Etats-Unis veulent, pour leur cadeau à la France, un lieu prestigieux. La mairie de Paris voudrait établir un lien entre l’œuvre et les attentats. Koons se satisferait semble-t-il du Grand Palais, juste en face du Petit Palais, pour que son « cadeau » soit bien vu par les visiteurs de la FIAC. L’hypothèse du Grand Palais est rejetée car elle signerait la guerre avec les intellos, surtout ceux de gauche. La mairie pense au 11ème arrondissement, le plus proche des lieux des attentats. Mais allez trouver, un lieu prestigieux dans cet arrondissement populaire ! On pense au parc de La Villette. Pas assez prestigieux, pas proche des lieux des attentats. Aucun rapport avec la Cité des Sciences et de l’Industrie. Et puis dans le parc, y a pas une seule statue ! Mauvaise pioche.

« Le bouquet de tulipes », virtuellement, voyage et finalement, car il faut bien clore ce dossier, un accord est conclu entre la ministre de la Culture, Mme Nyssen, les Etats-Unis, La Ville de Paris et Koons. La réception de Koons par Mme la ministre scellera l’accord. Ce sera dans un « quartier » prestigieux (certes derrière le Petit Palais, mais près des Champs-Elysées).

Pas loin d’un musée (derrière !). On évite les questions qui fâchent : ça ne risque pas d’être une vitrine pour Koons, on ne verra pas la statue de l’avenue du Président Wilson, le Petit Palais fera écran à la fureur des intellos, quel rapport entre le jardin public et les lieux des attentats ? Aucun. Arrêtez de poser des questions idiotes !

Dossier définitivement bouclé. Levez le ban ! Les Etats-Unis célèbrent leur indéfectible amitié avec la France meurtrie, le président Macron ne veut pas pourrir davantage ses relations avec Trump, Mme Hidalgo, maire de Paris, a accepté d’accueillir le cadeau (et prépare les élections municipales !) et Koons se satisfait d’un scandale de plus qui a duré 3 ans. Il a loupé sa reconnaissance par les autorités constituées de son talent, pour graver dans le marbre français son génie, il faudra attendre. Il a cédé ses droits sur l’œuvre quand elle existera. Il est par voie de conséquence généreux. C’est bon pour l’image coco (clap de fin).

A suivre.​

Richard Tassart

Une réponse à “« Le bouquet de tulipes » de Koons, l’enquête. Premier épisode.

  1. Très bon texte. Les ‘estadunidenses’ ne peuvent pas supporter de voir une belle ville comme Paris et ne pas y imprimer un symbole de leur culture regrettable.

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