Des mouches sur des tas de fumier recouverts des oripeaux de glamour et de la distraction

Dans son éditorial, « Tourisme Nord-Sud : le marché des illusions », editorial-de-bernard-duterme-tourisme-nord-sud%E2%80%89-le-marche-des-illusions/, publié avec l’aimable autorisation des Editions SyllepseBernard Duterme souligne trois illusions sur lesquelles repose le tourisme international : « celles de la démocratisation, de l’exotisme et de la prospérité ».

La foi dans « le rôle modernisateur, libérateur et émancipateur de l’expansion touristique », si elle écrase les doutes et les critiques, n’en reste pas moins, comme tous les articles de foi, insuffisante pour appréhender les aspects de la réalité touristique et ses effets sur les populations. Et au delà d’un fantasme d’une « mondialisation à visage humain », du réductionnisme économique, des représentations de la/du touriste elle/lui-même, l’oubli des aspects matériels, des rapports de domination…

Le tourisme est « un fait social total ». Il s’insère et contribue aux asymétries et aux rapports de pouvoir . « Aborder le tourisme tant comme un marché que comme un rapport de domination, c’est aussi se donner les moyens de le démythifier, de déconstruire les illusions que ses promoteurs et zélateurs entretiennent à dessein pour mieux le vendre. Elles sont trois ces illusions, plus prégnantes que les autres, trois images tronquées de la réalité, trois mirages qui faussent la vue : l’illusion de la démocratisation, l’illusion de l’exotisme et l’illusion de la prospérité »

L’éditorialiste détaille ces « illusions ». Et, entre autres, les déplacement récréatifs limités à une fraction de la population mondiale, les capacités d’absorption écologique du globe, les usages sociaux différenciés des vacances, l’exotisation des destinations par le marché publicitaire, la construction touristique de l’altérité, les idéalisations des vacances, la « touristification » du monde, la concentration des bénéfices économiques et financiers de cette activité, le tourisme d’enclave, les effets d’éviction en chaine, les exclusions sociales et la hausse des inégalités, l’expansion des modèles marchands capitalistes, la fragilisation des économies réceptrices, l’accumulation des bénéfices sur les comptes exonérés des grands opérateurs privés, la mobilisation de fonds publics en faveur de projet sans lien avec les besoins de la grande masse des populations, le délaissement de domaines d’activités cruciaux – comme l’agriculture vivrière et l’alimentation du marché interne, le tourisme sexuel et les industries du sexe, le « consumérisme insouciant et voyeurisme ingénu », la multiplication des émissions de gaz à effet de serre, les politiques des dictatures, la marchandisation généralisée des lieux et des comportements, les « statuts majoritairement précaires, saisonniers et sous-qualifiés » des personnes employées, les dérégulations et la libéralisation des échanges, les soit-disantes vertus « d’un tourisme plus éthique, solidaire, durable ou encore responsable », etc.

Il nous faut revenir aux termes de l’échange, aux contrôles démocratiques, aux choix d’investissements pensés en lien avec les besoins des populations locales, au respect de l’environnement, à la réduction drastiques des gaz à effets de serre, à l’égalité…  « L’« Organisation mondiale du tourisme » n’est plus à inventer, elle existe. Reste à lui conférer le pouvoir régulateur de relever ce double défi, herculéen : démocratiser le droit à la mobilité et rendre son exercice viable ».

Sommaire

Bernard Duterme : Tourisme nord-sud : le marché des illusions

Analyses transversales

Anita Pleumarom : Tourisme, passeport pour le développement ou pour l’exclusion ?

Ángeles A. López Santillán et Gustavo Marín Guardado : Écotourisme, développement et durabilité au risque du marché

Sasha Hanson Pastran : Tourisme solidaire et « volontourisme » : critiques postcoloniales

Asie, Amérique latine, Afrique

Vaishna Roy : La « touristification » de l’Everest

Claude Alvares : La consommation touristique du « paradis » de Goa en Inde

Annelou Ypeij et Tamar Diana Wilson : Tourisme en Amérique latine : dominations ethniques, genrées et sexuelles

Sadais Jeannite et Bruno Sarrasin : Structures du système international et diffusion du tourisme en Haïti

Mimoun Hillali : Du tourisme et de la pauvreté en Afrique : duel ou duo ?

Bruno Sarrasin et Haja Ramahatra : Écotourisme et modèle de développement néolibéral à Madagascar

Mamadou Diombéra : La station balnéaire de Saly au Sénégal : développement ou déséquilibre ?

Les différentes contributions abordent le tourisme industriel et ses conséquences. Les auteurs et les autrices dissèquent les argumentaires, rappellent les conséquences des rapports sociaux asymétriques, dévoilent des pratiques d’expropriation – appropriation privative -, soulignent des mécanismes d’accroissement des inégalités…

Quelques éléments. Des financements internationaux et des conditionnalités visant à déréguler et à privatiser – au nom du roi marché -, les dégradations de l’environnement, les tour-opérateurs, la privatisation de terrains publics ou de communs – et de zones protégées -, l’accaparement de terres, le déplacement de populations, le tourisme immobilier, les nouvelles villes de luxe, la constitution d’une « vaste classe ouvrière internationale de migrants », les projets de méga-infrastructures, la polarisation des flux financiers et l’aggravation des inégalités…

Les mythes autour de l’écotourisme et de sa participation au développement durable, la hiérarchie des lieux réduits à des espaces de consommation, les imaginaires et les fantasmes de l’exotisme, les fragmentations engendrées par le capitalisme néolibéral mondialisé, la destruction des sources de subsistances locales, le fétichisme et les espaces marchands, les contrôles de territoires, les mécanismes d’accumulation par spoliation, le déni des communautés locales et de leur droit d’usage sur des richesses « naturelles » et de l’exercice démocratiques des institutions collectives…

Les liens entre le tourisme et le colonialisme, les tendances néocolonialistes du tourisme dit solidaire, le tourisme et les droits des femmes, la marchandisation des corps et le développement de la prostitution, les effets inflationnistes des formes de dépenses des touristes, le gaspillage de l’eau pour les jeux de quelques-un·es…

Je souligne les exemples analysés sur l’Everest – les simulacres d’aventures et l’invisibilité des sherpas, Goa et le tourisme de type « la planète est à vous », l’Amérique du Sud et les dominations « ethniques, genrées et sexuelles », les inventions de authenticité, le sexisme exotisé, les effets des structures du pouvoir internationalisé à Haïti, les institutions internationales et la levée de tout obstacle aux implantations touristiques, l’importation des biens alimentaires et la destruction des cultures vivrières, les pays émetteurs de touristes et l’Afrique, Madagascar et le développement néolibéral, Saly au Sénégal – les mauvaises utilisations de l’espace et les expropriations de terres… et des résistances qu’il faut ici faire connaître.

Le tourisme est bien un rapport social qui s’articule, s’imbrique avec les autres rapports sociaux. Les mythes et les promesses d’une conception marchande d’une certaine liberté ne saurait remplacer une conception pluriversaliste de l’égaliberté valide pour toustes. Cet ouvrage devrait susciter des débats dans les organisations syndicales implantées chez les « voyagistes » et plus généralement dans les Comités d’entreprise dont les offres de voyages, dans le cadre des activités sociales et culturelles – ASC, contribuent au tourisme de masse.

La taxation du kérosène, l’interdiction des subventions aux sociétés de transport aérien favorisant une artificielle baisse nominale des prix (de fait payée par les contribuables), le refus de subventions aux sociétés aéroportuaires – une forme de soutien aux compagnies à bas prix, le respect des conventions de l’organisation internationale du travail (OIT), le démantèlement des industries de sexe, la suppression des zones franches, l’expropriation des sociétés trans-nationale, le contrôle démocratique par les populations locales… autant de pistes de travail de remise en cause de la « touristification » du monde.

Alternatives sud : La domination touristique

https://www.syllepse.net/la-domination-touristique-_r_24_i_733.html

Editions Syllepse, CentreTricontinental 

Paris, Louvain-La-Neuve (Belgique), 2018, 168 pages, 13 euros

Didier Epsztajn


Autres numéros : revue/alternative-sud-revue/

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