Millo, une œuvre à tiroirs

Francesco Camillo Giorgino aka Millo est un muraliste italien dont la pseudo naïveté des fresques « cache » une intéressante réflexion sur notre environnement urbain. 

Regardant une fresque de Millo, « celui qui voit » est d’abord saisi par les dimensions. Ce sont celles de murs « aveugles », sans fenêtre, de hauts immeubles situés dans un environnement urbain très dégradé, dans des quartiers populaires. De plus, la surface des murs est le plus souvent formée d’un vil béton brut de décoffrage, sans apprêt ni crépi. En un mot comme en cent, des murs moches dans des quartiers moches.

Sur ces murs Millo peint des scènes qui ont de nombreux points communs. Le premier est le « fond ». Il représente une ville. Non une ville particulière, mais bien davantage un type de ville. Une ville moderne avec des tours et des blocs, des voitures, des avions, des espaces verts, le tout peint en noir et blanc. Le dessin s’apparente au « dessin d’enfant » ; les proportions ne sont pas respectées (les avions sont petits, les voitures minuscules, les habitants, quand il y en a, trop grands etc.). 

Ce qui est frappant, c’est la surabondance des détails. Millo peint les arbres des espaces verts, les routes, les fenêtres innombrables, les nuages parfois, etc. La ville de Millo ressemble à s’y méprendre à un décor de jeu d’enfant avec des cubes, des grosavions tout petits, des voitures lilliputiennes. Une ville de fantaisie. Une ville qui évoque le Gargantua de Rabelais. On se souvient que Picrochole, roi de Lerne, s’oppose à Grandgousier, le père de Gargantua avec une armée de treize mille six cent vingt-deux soldats. 

En position centrale des personnages gigantesques (rappelons que Gargantua est un géant) interagissent avec la ville. Ils tranchent sur le dessin noir et blanc par des couleurs vives, le plus souvent des primaires. Millo a créé une galerie de personnages qui sont tous des enfants. Ville, personnages et objets racontent des histoires.

Des histoires dont le sens mérite d’être éclairé par l’artiste. Les villes de Millo sont des « villes génériques ». A dessein, les caractéristiques urbanistiques sont gommées au profit d’une ville représentant toutes les villes du monde. Une ville ni belle, ni laide. Une ville contemporaine type.

Les personnages sont pour Millo « sa part la plus pure ». L’enfant ou l’enfant qui continue à exister dans chacun de nous est l’acteur principal d’un discours sur la ville. 

Les scènes imaginées par l’artiste sont souvent drôles et poétiques. Comme si, Millo, ancien architecte, créait une poétique de la ville qui s’oppose à la laideur des villes construites par d’autres architectes. Ce qui est de l’ordre de la démarche est de créer de la beauté, de la grâce, de l’humour dans des quartiers dans lesquels les Hommes sont contraints de vivre dans « l’horreur ». Ajouter sur des murs « affreux » de la « pure beauté » est un acte militant. Une manière de corriger les erreurs des autres, ses anciens confrères. 

Millo ne se borne pas à faire le procès des urbanistes et des architectes, il met le doigt sur le dysfonctionnement d’un système. Pour lui, la ville laide est le produit d’un système libéral qui est régi par la recherche du profit au détriment des Hommes. La classe politique a partie liée avec les entreprises qui s’enrichissent de la construction sans âme des villes. L’argent-roi gouverne la construction de la ville sans prendre en compte les besoins de ses habitants. Ce n’est évidemment pas un hasard si Millo remet au centre de ses villes des hommes. Des Hommes archétypaux comme le sont ses villes. 

Enfants, sujets principaux, se jouant de la Ville. Cela a l’apparence d’un jeu : un jeu d’enfant. Le sous-texte est plus radical : c’est une condamnation sans appel d’une société du Veau d’Or. Comprenne qui pourra. Toutes les lectures sont possibles. C’est la volonté explicite de Millo que ses œuvres soient des œuvres à tiroirs. 

J’aime les artistes qui disent des choses sur notre monde. Millo, architecte et artiste, dénonce haut et fort, un fonctionnement dont les plus fragiles d’entre nous sont les victimes. Millo, avec une extrême élégance, construit des allégories poétiques qui, en elles-mêmes, interrogent le libéralisme économique.

Richard Tassart

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