La comédie des erreurs se termine par la pantomime de chut chut

« Cette année, nous devrions toutes et tous célébrer le soixante-dixième anniversaire de la Déclaration universelle des droits humains, adoptée le 10 décembre 1948 par l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies à Paris »

Dans son avant-propos, publié avec l’aimable autorisation de C&F Editionsavant-propos-par-nicolas-taffin-a-revolution-paine/, Nicolas Taffin parle de s’installer un moment avec Thomas Paine, citoyen du monde. Il ajoute : « Nous avons souhaité accompagner l’œuvre de quelques documents essentiels, simplement utiles ou inédits, pour mieux nous installer en compagnie de l’auteur, le connaître, et pouvoir examiner avec lui les droits humains, la question de leur application, de leurs prolongements et de leurs limites »

Des mots mais pas seulement. Égalitélibertépropriétésécuritéliberté d’opinionrésistance à l’oppression. Je souligne sécurité et résistance à l’oppression trop souvent oubliés. Je reviendrai sur propriété.

« Mais qui est donc cet homme dont les droits sont établis ou rétablis ? » L’humanité entière ? Mais pourquoi un mot ayant désigné pendant des siècles les seuls mâles pourrait-il nommer l’ensemble des mâles et des femelles ? Une réponse est formulée par Olympe de Gouges dont la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, reproduite en annexe.

Mais nous n’en avons pas terminé avec cette histoire car la volonté très masculiniste française parle toujours des « droits de l’homme » au lieu et place des « droits humains ».

Peter Linebaugh propose une nouvelle introduction à l’oeuvre de Thomas Paine. Il aborde, entre autres, le « révolutionnaire planétaire », les contextes et les communs, la rébellion des Brecks, les ouvriers, les diverses activités et la vie de l’auteur, la fabrication des corsets et leur rôle disciplinaire sur le corps des femmes, la place des seins dans l’érotisme socialement construit des hommes, l’enrôlement forcé et la torture des marins, la peine de mort, le régicide, les révolutions et les constitutions – France et Etats-Unis -, « Pour Paine, la révolution était donc une question pratique et ses moyens (mobilisation populaire) étaient étroitement liés à ses objectifs (souveraineté populaire) » le régime capitaliste naissant en Grande-Bretagne, le corps politique, la confiance démocratique, « les potentialités de l’action démocratique plutôt que la somnolence de l’idolâtrie moralisatrice », l’Irlande, l’Inde, l’Indonésie, l’individu, « l’existence de l’individu est, au fond, un travail collectif pour l’ensemble », la propriété personnelle et celle du capital, la pauvreté créée délibérément à des fins politiques, l’entrelacs de « fausse spiritualité et de technologie meurtrière »…

Quelques éléments de réflexion, sans considération de temporalité.

En premier lieu une magnifique réponse à Edmund Burke, conservateur monarchiste et anti-républicain. « Il n’y a point d’épithète injurieuse que M. Burke n’ait vomie contre la nation française et contre l’Assemblée nationale. Tout ce que la colère, le préjugé, l’ignorance ou la science est capable de suggérer se répand avec la violence d’un torrent dans un volume de quatre cents pages ».

Thomas Paine argumente brillamment sur de nombreux points. Je n’en examine ici que certains.

Postérité, décisions de Parlement, titres, le droit des vivant·es contre l’« autorité usurpée des morts », il ne peut donc y avoir la moindre autorité au présent sur le futur, « L’homme n’a aucun droit de propriété sur un autre homme, ni les générations actuelles sur le générations futures »… Thomas Paine met en cause radicalement le despotisme héréditaire, « un corps d’hommes qui n’est responsable à personne ». Le pouvoir ne peut se transmettre, il doit être constitué.

A noter que cette redouble charge contre le système monarchique héréditaire pourrait/devrait s’appliquer aux transmissions des moyens de production, aux héritages, aux droits d’« auteur », etc.

En effet, nul·le ne devrait pouvoir prétendre à un droit transmis et non acquis comme citoyen·ne. Il y a là une source d’inégalité fondamentale, « les talents et la capacité ne sauraient être héréditaires ». La remise en cause radicale de la transmission héréditaire de la souveraineté vaut aussi comme remise en cause radicale de la propriété…

La critique de la royauté, de ses conséquences, des dérisoires défenses de celle-ci par Edmund Burke pourrait valoir aussi contre des pouvoirs institués. L’auteur argumente sur la constitution, une chose nécessairement antérieure à un possible gouvernement au sens plein du terme, la nécessité d’« une convention pour faire constitution » donc d’un représentation élue dont l’objet politique est limité à cette élaboration constitutive, « Le droit de réforme appartient à la nation dans son caractère originel ; et la méthode constitutionnelle de la faire serait par une convention ad hoc. Il y a, outre cela, un paradoxe dans l’idée que des corps viciés puissent eux-mêmes se réformer ».

La défense de la constitution étasunienne, qui n’en pas vraiment une, n’en ressort que plus paradoxale. Mais jusqu’à nos jours l’illusion du caractère démocratique de cette « constitution » demeure, ses fonctions sociales sont éludées au nom, entre autres, d’une liberté d’expression qui n’est pas celle de toutes et tous.

« Chaque génération est égale en droits aux générations qui l’ont précédée, par la même règle que tout individu naît en droits à son contemporain ». Egalité, « unité de l’homme », la charge subversive dans son actualité révolutionnaire. L’auteur s’appuie sur la notion de « droit naturel ». (Pour approfondir sur ce sujet, Florence Gauthier : Triomphe et mort de la révolution des Droits de l’homme et du citoyen (1789-1795-1802)https://www.syllepse.net/triomphe-et-mort-de-la-revolution-des-droits-de-l-homme-et-du-citoyen-1789-1795-1802–_r_65_i_582.html et un entretien paru dans le dernier n° de Contretempstransition-pistes-pour-un-autre-futur/ ; pour utile que soit cette notion comme socle pour penser et revendiquer l’égalité, je reste plus que sceptique sur une quelconque fondation du droit en nature). Si l’égalité se comprend comme coextensive à la liberté, l’égalité réduite à l’égalité de droit ne saurait suffire, même contre la notion au rabais de l’équité néo-libérale. Outre que des actions positives (positive action), pour compenser des inégalités de fait, peuvent être temporairement adoptées, l’émancipation ne peut en rester au droit égal (et à l’égalité abstraite) mais bien définir les moyens de l’égalité réelle. L’émancipation des un·es ne saurait être réelle sans l’émancipation de toustes les autres.

Chacun·e pourra aussi trouver des argumentaires sur la pleine liberté de conscience et sa différence avec la tolérance, « La tolérance n’est point l’opposé de l’intolérance ; elle n’en est que le déguisement », la critique du « mulet engendré par l’Eglise et l’Etat », le droit à la sureté et celui à la résistance à l’oppression, le pouvoir délégué comme simple « dépôt », la « vérité » contre la tradition ou l’ancienneté…

Certains points sont discutables – qu’ils aient été discuté ou non à l’époque de l’auteur – comme, les clichés anti-juifs, une existence humaine naturelle considérée comme préexistante à celle en société, les louanges du « mâle », la survalorisation de la « production domestique » et de l’individu hors des rapports sociaux, l’illusion que la forme républicaine de pouvoir et la défense du commerce soit des éléments de pacification ou de rupture avec « ces bandes de brigands ayant partagé le monde », les liens supposés entre représentation et démocratie, les rôles de l’imposition fiscale, les droits sociaux non compris comme droits politiques, le silence sur les amérindien·nes…

« L’humanité est l’horizon, non pas le terreau »

Révolution Paine

Thomas Paine penseur et défenseur des droits humains

C&F Editions – Emém des textes, Caen 2018, 384 pages, 16 euros

https://cfeditions.com/paine/

Didier Epsztajn

Une réponse à “La comédie des erreurs se termine par la pantomime de chut chut

  1. Merci beaucoup pour cet article et votre lecture ! Oui je pense que ce qui compte c’est que ces travaux sont un point de départ, pas un achèvement. Paine semble en avoir conscience, qui s’attelle immédiatement à calculer le coût d’une sécurité sociale, d’une retraite… etc 🙂 Il parle de la révolution comme le fait mettre les choses à l’endroit, qui étaient bouleversées par la monarchie, pour commencer à vivre en société…

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