Avant-propos par Nicolas Taffin à Révolution Paine

Avec l’aimable autorisation de C&F Editions

Cette année, nous devrions toutes et tous célébrer le soixante-dixième anniversaire de la Déclaration universelle des droits humains, adoptée le 10 décembre 1948 par l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies à Paris. Nous devrions… et pourtant, le cœur ne pourrait être léger à célébrer, quand nous constatons toujours, et partout, des manifestations cruelles d’inégalité et d’oppression ; quand nous voyons notre incapacité à traiter dignement les personnes qui transitent d’un pays à un autre sous la pression de la guerre, de l’économie mondialisée ou des changements climatiques ; quand sont pratiquées des inégalités de traitement ou le harcèlement pour cette moitié de l’humanité que sont les femmes ; quand se manifestent mille autres vexations et privations de ce qui avait pourtant été défini dès 1789, et renforcé ou confirmé en 1948, comme les droits fondamentaux de tout être humain. Toutes ces situations interpellent et révoltent les jeunes citoyennes et citoyens que nous sommes, citoyens pourtant constitués sur ces droits. Jamais la démocratie n’a autant reculé sur le globe que ces dernières années. Afin de mesurer l’écart qui sépare notre présent des intentions initiales, si difficilement constituées en lois, nous avons souhaité remonter le fil des droits humains, jusqu’à une de leurs sources, ou du moins un de leurs plus fervents défenseurs, alors que ces droits faisaient l’objet de violentes attaques dès la Révolution française. Cet auteur est un être surprenant, un écrivain passionnant que notre vocation d’éditeurs ne pouvait laisser dans la pénombre qui l’entoure encore en France, tandis qu’il bénéficie d’une notoriété (certes critique) outre-Manche et d’un rayonnement incontestable outre-Atlantique.

Thomas Paine, premier citoyen du monde

Paine est moins connu en France, il l’est tout de même des férus d’histoire, grâce notamment au travail de l’historien Bernard Vincent, qui en a établi des traductions modernes, clairement documentées, et a beaucoup fait pour nous éclairer sur cet auteur. Il demeure néanmoins beaucoup moins populaire chez nous qu’il peut l’être aux États-Unis (quoique cette popularité repose peut-être, comme l’indique Peter Linebaugh dans son introduction, sur certains malentendus). La question qui se posait à nous était de proposer un nouvel ouvrage, une entrée en matière destinée aux non spécialistes, comme un moyen de briser la glace, tout en allant réellement au cœur de son travail, et en apportant des informations complémentaires aux lectrices et aux lecteurs dont la curiosité en serait piquée.

Nous vous invitons donc à vous installer ici un moment, en compagnie de Thomas Paine, qui n’a cessé, à travers sa perpétuelle quête d’égalité et de liberté, de changer de condition : d’artisan corsetier anglais devenu aventurier indépendantiste américain, puis parlementaire français et rebelle en fuite. Paine se qualifie lui-même de citoyen du monde. Il a choisi le livre comme mode d’expression afin de court-circuiter toute hiérarchie et toute médiation pour toucher directement le peuple. Les obstacles étaient nombreux au XVIIIe siècle. Il lui fallait dompter la langue alambiquée alors en usage dans les écrits anglais, qui servait évidemment de filtre social, mais aussi aiguiser ses arguments sans concession puisqu’il considérait que s’ils ont besoin d’un langage direct, les citoyens du peuple n’en sont pas stupides. Affronter la critique ne l’effrayait pas, restait à contourner la censure et la diffamation. Il alla jusqu’à adapter le prix et le tirage des livres pour faciliter leur circulation dans toutes les classes sociales, notamment en laissant faire les contrefacteurs, qui étaient alors nombreux, dès qu’un ouvrage connaissait le succès, afin de mieux diffuser ses idées… Ses écrits méritent encore toute notre attention, pour leur clarté, leur force de conviction, pour ce tempérament, ce souci de se faire comprendre de tou·te·s.

Paine a écrit quelques textes politiques, courts, percutants, souvent très importants par leur impact sur le cours des événements, et stimulants par leur contenu. Ses œuvres majeures sont Le sens commun, bref pamphlet qu’il adresse aux colons d’Amérique du Nord en 1776, pour justifier et consolider le mouvement de l’indépendance qui les amènera à se séparer de la tutelle britannique ; les Droits de l’homme, essai qui prend la défense de la Révolution française face aux attaques d’Edmund Burke, impitoyable adversaire, et développe les concepts de droits fondamentaux à travers des propositions de mesures sociales originales (1791) ; L’âge de raisonexprime ses idées déistes et sa philosophie personnelle (1791-1807) ; et Agrarian Justice (Justice agraire) qui rassemble en 1797 ses réflexions sur la propriété, les biens communs et développe ses propositions de revenu pour tous. Réunir tous ces textes serait un beau projet, mais demeure à l’horizon ; la contrainte de la réalisation d’un volume unique nous a amené, après hésitations et réflexions, à choisir ses Droits de l’homme.

Les droits humains, comme un dossier

Nous avons souhaité accompagner l’œuvre de quelques documents essentiels, simplement utiles ou inédits, pour mieux nous installer en compagnie de l’auteur, le connaître, et pouvoir examiner avec lui les droits humains, la question de leur application, de leurs prolongements et de leurs limites.

Tout d’abord, nous avons eu la chance de pouvoir proposer une traduction inédite en français de l’introduction magistrale écrite par l’historien américain Peter Linebaugh (à l’occasion de la publication par la maison d’édition new-yorkaise Verso d’un recueil d’œuvres de Paine pour le bicentenaire de sa mort, en 2009). Cet historien des communs – une notion importante qui dans notre langue est restée souvent mal définie jusque tout récemment – ancre les mots de Paine dans une tradition de pensée très ancienne de la révolte et du partage, le commoning. Il nous apprend beaucoup sur la genèse de ces textes essentiels. Nous avons souhaité proposer également un court texte qui présente trois œuvres majeures de Thomas Paine en les reliant pour restituer l’unité et la continuité de sa pensée. Nous avons également joint une brève notice biographique, car au-delà des idées exprimées dans ses pages, les péripéties de la vie de Paine dépassent l’imagination, et leur connaissance peut vraiment contribuer à nous le rendre sympathique… Enfin, le texte intégral de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 étant cité par Paine lui-même (p. 145-148), nous avons pensé utile d’y joindre celui de la Déclaration universelle des droits humains de 1948, qui permet de prendre la mesure des enseignements des cent-soixante ans d’histoire qui les séparent, et de leur formidable extension géographique et juridique. Entre les deux, il y a la réponse éloquente, dès 1791, de la moitié des hommes : les femmes elles-mêmes. Nous publions un extrait de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges.

Tout commence dans les mots

Les droits de l’homme, dont la Déclaration de 1789 forme le premier texte constitutionnel français, présentent des droits fondamentaux : l’égalité, d’abord, suivie par la liberté, la propriété, la sécurité, la liberté d’opinion et la résistance à l’oppression. Le seul pouvoir légitime y est désormais celui de la nation, exprimé par les lois que se donnent les citoyens. Très simple, très court, ce texte est constitutionnel et proprement révolutionnaire puisqu’en peu de mots, il renverse bien des valeurs alors en usage (ou, pour se rapprocher du vocabulaire de Paine, il remet à l’endroit ces valeurs qui étaient auparavant renversées par la société monarchique, il remet de l’ordre là où on trouvait le désordre, car c’est ainsi que Paine voit la révolution : une remise en ordre plutôt que le chaos que dénoncent certains).

Cette Déclaration, souvent représentée sur des tables en contrepoint laïc aux dix commandements, est une icône de la justice qui nous anime toujours. Pourtant qui est assez naïf pour ne pas en percevoir les limites ? On peut dire qu’elle sera critiquée à droite, à gauche et au centre. Sur sa droite par les monarchistes, ou Edmund Burke qui n’admet pas la notion d’égalité, ce pourquoi Paine semble en faire son adversaire principal dans son ouvrage… Sur sa gauche, la Déclaration de 1789 sera critiquée par Proudhon, ou par Marx sur des motifs différents (la propriété, l’abstraction ou l’incomplétude). Mais la critique la plus troublante est celle qui viendra de son centre même : qui est donc cet homme dont les droits sont établis ou rétablis ?

Parler des droits de l’homme, même si on sait bien la signification, par convention universelle, du terme qui est sensé désigner l’humanité tout entière, c’est tout de même encore une fois ne pas nommer les femmes, et cela tombe plutôt mal. Elles ne méritent pas cette anonymisation dès lors qu’on s’intéresse à l’oppression, à l’inégalité. Olympe de Gouges le souligne d’emblée. Déclarer les droits de l’homme et du citoyen lui semble dès le départ insuffisant, elle s’attelle ainsi, dès 1791, à une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Non qu’elle dénie la pertinence de ces droits, mais elle préfère préciser systématiquement ce terme d’homme par l’expression la femme et l’homme, parce que ça va mieux en le disant, n’est-ce pas ?

Masculin, féminin, s’agit-il simplement de pinailler vainement sur les mots, comme on voudrait parfois nous le faire croire (et encore si récemment) ? Regardons-y de plus près : certains articles de la Déclaration d’Olympe de Gouges font des femmes et des hommes réunis explicitement, donc, des alliés (« Article 2 : le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de la Femme et de l’Homme… »), mais d’autres défendent aussi exclusivement les femmes (« Article 4 : l’exercice des droits naturels de la femme n’a de bornes que la tyrannie perpétuelle que l’homme lui oppose »), désignant clairement l’oppresseur, qui n’est plus le monarque tyrannique, mais… l’homme lui-même. L’universalisme consensuel présumé dans la dénomination unique et générale d’homme semble bien avoir trouvé ses limites. Olympe de Gouges souligne ainsi les droits naturels bafoués et les droits acquis qui ne la concernent malheureusement pas en tant que femme (le droit de vote en premier lieu) et donc la réelle nécessité qu’il y aurait eu à amender ce jeune texte constitutionnel.

Ce qui se joue dans les textes

La proposition d’Olympe de Gouges ne sera pourtant pas adoptée. Les femmes gagneront de 1789 le droit de divorcer, mais se verront interdire dès 1795 le droit de participer à une assemblée ou une réunion politique. On évacue la question comme si les choses allaient s’arranger par la capitale que porte le mot Homme pour désigner le genre humain. Les Anglais traduisent Declaration of the Rights of Man and of the Citizen pour la Déclaration de 1789. Le texte de Thomas Paine, lui aussi, s’intitule Rights of Man, entrant donc sans ambiguïté dans cette définition universaliste qui empêcherait de le traduire autrement que par Droits de l’homme. Les femmes ne sont d’ailleurs pas spécifiquement prises en compte par Paine qui défend l’idée de citoyenneté avec ferveur. Il les prend néanmoins comme exemple de travailleuses domestiques ainsi doublement opprimées, qui se retrouvent rapprochées des esclaves.

En 1948, les Nations unies comptent 58 États membres et presque autant de langues. Elles proposeront une nouvelle déclaration différente, étendue, certainement plus précise et explicite, nommée : Universal Declaration of Human Rights. Déclaration que nous publions en annexe, et que la version française s’obstine à traduire Déclaration universelle des droits de l’homme… passant à côté de ce qui est sans doute plus qu’une nuance. « Rights of man », droits de l’homme ; « human rights » droits de l’homme aussi ? Quelque chose cloche vraiment dans l’esprit français, même si on conçoit la volonté de l’ancrage historique et de la continuité. Quelle occasion ratée de s’amender. Déclaration universelle des droits humains : nous nous sommes permis une correction de traduction ici, en espérant que nos lectrices et lecteurs parvenus au terme de ce dossier en comprendront le motif et la portée. Il a par ailleurs été proposé d’utiliser les termes « droits de la personne », qui nous semblent moins adaptés, persona désignant initialement un rôle, un masque, moins incarné qu’humain. Nous ne sommes ni les premiers ni les seuls à discuter de tout cela. Une consultation des débats toujours vifs sur le réseau permettra aux indécis·e·s de prolonger leur enquête…

Notre travail d’édition de ce volume Révolution Paine s’est déroulé jusqu’à ce point donc, durant notre année de formation de master 2 Métiers du Livre et de l’Édition. Nous avons travaillé à partir de la traduction de François Soulès des Droits de l’homme, édition F. Buisson de 1791, d’après la saisie qui en a été faite par Jean-Marc Simonet pour Les classiques des sciences sociales (http://classiques.uqac.ca/). Pour la seconde partie, édition Buisson et Testu, de 1792, d’après la réimpression amicalement réalisée par Éric Muller (http://efele.net/ebooks/). Loin du simple copier-coller, elle a donné lieu à un travail d’établissement, de pointage sur les numérisations en mode image des tirages de l’époque, de correction, d’harmonisation et de très légère modernisation de l’orthographe, de situation et d’édition. L’introduction de Peter Linebaugh a été traduite par nos soins avec son aimable autorisation. La structuration des données en XML-TEI et la mise en forme des textes ont été élaborées au moyen de la chaîne de publication Métopes élaborée par le pôle Document numérique de la Maison de la Recherche en Sciences Humaines de l’université de Caen Normandie. Les enseignants du master ont pour cela coordonné et articulé leurs enseignements à notre projet et nous les remercions vivement. Nous remercions également l’UFR des Sciences de l’Homme de l’université de Caen Normandie pour son soutien à cet ouvrage.

Nicolas Taffin

 

Révolution Paine

Thomas Paine penseur et défenseur des droits humains

C1F Editions – Emém des textes, Caen 2018, 384 pages, 16 euros

https://cfeditions.com/paine/

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