13 septembre 2018 : Un événement considérable. La reconnaissance officielle de l’assassinat de Maurice Audin et du caractère systématique de la torture en Algérie

De l’assassinat à l’« affaire Audin »

Le 11 juin 1957, dans le contexte de la « Bataille d’Alger », Maurice Audin, jeune enseignant de mathématiques à l’université d’Alger et par ailleurs militant du PC algérien engagé dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, est arrêté dans la nuit à son domicile par les parachutistes. Henri Alleg, directeur d’Algerrépublicain, est également arrêté le lendemain au domicile des Audin qu’il venait prévenir. Torturé il écrira plus tard « La Question »). On ne reverra plus Maurice Audin. Alors que le directeur des cabinets du ministre Lacoste avait assuré Josette Audin qu’il était en bonne santé, le 1er juillet l’armée informe sa femme qu’il s’est évadé le 21 juin au soir au cours d’un transfert et que des rafales ont été tirées dans sa direction. Bref il aurait disparu sans laisser de traces !

La « disparition » de Maurice Audin devient l’« affaire Audin » à partir du mois d’août 1957. Lettres d’intellectuels, articles dans l’Humanité, puis, en novembre 1957, à l’initiative de Jacques-Fernand Cahen, création du « comité Audin » présidé par les mathématiciens d’abord Albert Châtelet puis Laurent Schwartz, réunissant, entre autres intellectuels, les historiens Madeleine Rébérioux, Henri-Irénée Marrou et Jean-Pierre Vernant, le géographe Jean Dresch etc. Une étape importante est franchie avec la publication en mai 1958 du livre de Pierre Vidal-Naquet, « L’affaire Audin », qui avance que Maurice Audin est mort sous la torture. Cette version sera cependant corrigée par les aveux du général Aussaresses. Après avoir révélé d’abord – en mai 2001 – qu’il avait effectivement ordonné d‘interroger Audin, il reconnaît enfin – le 8 janvier 2014 – qu’il avait donné l’ordre de le tuer. Restait à faire en sorte que les faits soient reconnus par l’État … qui ne reconnaissait toujours pas la responsabilité des militaires dans la « disparition » de Maurice Audin.

Un coup de tonnerre attendu

Si François Hollande avait fait un pas en se rendant devant la stèle élevée à Alger à la mémoire de Maurice Audin, puis en reconnaissant (18 juin 2014 ) qu’il ne s ‘était pas évadé mais qu’il était mort en détention, l’essentiel restait à faire. La ténacité des militants de l’« Association Maurice Audin » à voir reconnus les faits, la lettre ouverte signée par de nombreuses personnalités (Médiapart, 2018), la mobilisation du mathématicien Cédric Villani (par ailleurs député LREM), trouve un écho auprès d’Emmanuel Macron. Après en avoir parlé avec le Président il peut en effet déclarer qu’Audin avait été exécuté par l’armée (12 janvier 2018).

C’est ce qu’établit enfin officiellement la déclaration du Président de la République (13 septembre 2018) qui « reconnaît au nom de la République française, que Maurice Audin a été torturé puis exécuté ou torturé à mort par les militaires qui l’avaient arrêté à son domicile ». Aboutissement de soixante-et-onze ans de luttes pour Josette Audin, 87 ans, à qui le Président est venu remettre une lettre – un geste fort qui renforce le caractère solennel de sa déclaration -, pour ses enfants et pour tous ceux qui avaient fait de cette « affaire Audin » une question d’honneur et de justice.

Mais cette reconnaissance va beaucoup plus loin que le cas Audin. Le communiqué de l’Élysée reconnaît que « si la mort de Maurice Audin est, en dernier ressort, le fait de quelques uns, elle a été néanmoins rendue possible par un système légalement institué : le système arrestation-détention mis en place à la faveur des pouvoirs spéciaux qui avaient été confiés par voie légale aux forces armées. » L’essentiel est donc désormais sur la place publique. La démission des pouvoirs civils et le caractère systématique de la torture conçue comme un élément clé de la mission confiée à l’armée, – nombreux cependant dans l’armée furent ceux qui n’y cédèrent pas – gagner par tous les moyens une guerre de libération soutenu par tout un peuple.

Au-delà du cas Audin, cette déclaration du 13 septembre, même attendue, est un coup de tonnerre. S’ouvre désormais, ou du moins peut s’ouvrir, un temps où le voile du mensonge désormais déchiré, place sera faite à une vérité – vérité qui avait déjà établie grâce au travail des historiens (Benjamin Stora, Raphaëlle Branche, Sylvie Thénault en particulier) – désormais reconnue par l’État et où nous pourrons regarder en face un passé qui ne « passait pas », un passé qui avait vu la République fouler aux pieds son récit fondateur.

Alors oui, au-delà de toute autre considération, il y a lieu d’être satisfait par cet événement, de s’en réjouir sans partage et de s’en servir comme d’un levier pour aller encore plus loin et renforcer l’indispensable dialogue entre citoyens des deux rives.

Jean-Paul Bruckert

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