Les paroles et la mémoire des Kanak

« A quoi bon raconter si on ne connait pas le destin de ses propos après enregistrement et notation ? » Wéniko Ihage, dans son avant-propos.

Celui indique : « Le mérite des auteurs de cet ouvrage est d’extraire du contexte de la Guerre de 1917 la capacité des kanak à inventer des façons originales de dire l’histoire, selon des procédés littéraires et stylistiques pertinents, riches de sens et de symboles et sans cesse renouvelés »

Dans le premier chapitre, Nouvelle-Calédonie 1917 : les armes et les mots, Alban Bensa revient sur la guerre qui sévit en Europe et aux portes de l’Asie d’aout 1914 à novembre 1918, les impacts sur les populations « malmenées par les entreprises coloniales occidentales », des peuples dominés se posant « en cœurs légitimes du monde » – une position à penser comme « des foyers à partir desquels un ordre non uniquement européo-centré entend être rétabli ».

L’auteur précise : « Ce livre est consacré aux usages de la Grande Guerre que firent les premiers occupants de cet archipel, les Kanak »

L’état francais voulait enrôler des Kanak pour participer au massacre organisé au nom d’un nouveau partage du monde. Ils furent nombreux à « refuser la conscription » et une véritable guerre éclata sur la cote ouest de la Grande Terre. Celle-ci fit « environ 300 morts dans une aire qui comptait alors tout au plus 6 000 Kanak ».

Alban Bensa souligne quelques éléments de l’histoire de cette région du monde, les premiers locuteurs et locutrices de langue austronésienne, les marchands occidentaux, la prise de possession par Napoléon III, la mise en place d’une colonie de peuplement via l’instauration d’un bagne, le grand soulèvement de 1878, les mesures de cantonnement des population indigènes dans des Réserves, la spoliation systématique, le cadre législatif particulièrement discriminatoire – le code de l’Indigénat (jusqu’à la loi Lamyne Guède de 1946), ceux qui refusèrent l’enrôlement dans l’armée française et les « chefs » nommés par l’administration coloniale…

Que les représentant·es de l’Etat parlent de « révolte », de « rébellion » voire d’« événements » plutôt que de guerre, cela est bien dans la logique coloniale. Que des historien·nes ou anthropologues adoptent les mêmes discours en dit long sur la « neutralité » scientifique. Les un·es et les autres refusent « aux Kanak leur manière de faire la guerre » et dénient aux colonisé·es de développer un « projet propre ». Alban Bensa insiste « Le conflit de 1917 ne fut pas une révolte à mater mais une Guerre avec un majuscule dont la logique profonde perdura chez les Kanak par-delà la défaite, tant ils eurent alors le sentiment de n’avoir perdu qu’une bataille ». Au delà du temps long de la colonisation et de ses effets sur les populations, des éléments de cette Guerre, l’auteur analyse ce qu’il en est de la mémoire kanak résistante, les cadres sociaux et politiques de la mémoire, la transmission pour perdurer, les processus de formulation et de mobilisation de narration et leurs caractères toujours incomplets, la polyphonie construite de la « mémoire politique kanak de 1917 »…

De la note sur la traduction, je souligne qu’il n’y a pas ni « grandes » ni « petites » langues (L’importance sociale d’une langue ne peut-être déterminée par le nombre de locuteurs et locutrices), l’importance des références spatiales, que « toute traduction est une interprétation », la place dans l’oral des tons, « Le jeu sur les tons introduit une musicalité et aussi des effets de polysémie dont le créateur doit nécessairement jouer ».

La première partie est consacrée à « Que s’est-il passé ? », le 20 avril 1917 à Pwënäki, le 28 à Cémû, les sources (les traditions orales et les documents), l’ombre de la violence coloniale et kanak, les peurs réciproques, le recrutement et le volontariat comme fiction, la main-d’oeuvre kanak et la force répressive de l’Indigénat, les réflexions sur la violence et la guerre et la reconsidération de l’autorité de l’Etat français, la minimisation de leur responsabilité par les administrateurs coloniaux, les danseurs et leur arrestation, les dynamiques locales…

La guerre à Koné, Tipindjé et Hienghène. Le spectre des violences récentes, les déroulés, derrière le vocabulaire policier des opérations de contre-insurrection, les morts et les récits oraux…

« La guerre causa, directement et indirectement, la perte de deux à trois cent vies humaines. Une statistique officielle estimant à soixante le nombre de « rebelles » tués, minimisa au moins de moitié le nombre de personnes éliminées dans le cadre des opérations ». Les migrations imposées et les bouleversement de la géographie humaine, les représentations européennes du conflit, le procès… Je souligne les analyses des « relations publiques indigènes » et de la « monnaie de guerre », des aspects ubiquistes de la vie sociale kanak, des arrangements de guerre et des alliances potentielles, l’héritage de « Goodu » et des guerres de 1878 et 1897, le sens politique de la communauté incarnée dans la personne du « chef ». Sont aussi abordés, le peuplement européen et les délimitations des Réserves, les regroupements contraints, le cadre administratif colonial, la « politique des affaires indigènes », le maintien de l’Indigénat, « Les années 20 allaient connaître une intensification de la domination coloniale sur l’île principale », l’extension de la « prestation » obligatoire, en 1924 chaque Kanak en âge de travailler devait « fournir douze jours de travail per annumaux travaux d’intérêt général », les évangélisations catholique et protestante…

Adrian Muckle indique qu’« insister sur les explications culturalistes tend à vider le conflit de ses dimensions politiques et à nier ou ignorer son contexte historique ». Cette guerre ne fut pas une révolte de « sauvages », il faut prendre en compte à la fois le contexte international et le contexte régional, les antagonismes locaux, les alliances, les migrations, la répression coloniale, la colonisation, la politique indigène et les évangélisations, et « c’est à l’échelle micro-locale que bien des épisodes et des événements de la guerre peuvent le mieux se comprendre – et c’est à cette échelle qu’ils étaient expliqués par la plupart des acteurs kanak et dans les récits postérieurs ».

La seconde partie « La mémoire kanak de la guerre de 1917 » est présentée par Alban Bensa, Kacué Yvon Goromoedo et Adrian Muckle. Les auteurs indiquent que « L’histoire e la Guerre de 1917 telle que l’élabore la mémoire kanak à travers des expressions orales ou écrites, formalisées ou non, et selon les genres narratifs choisis, fabrique des événements de référence ». Ils abordent l’exigence du droit de vivre des Kanak, leurs droits bafoués depuis soixante-cinq ans (1853-1917), les spoliations foncières, le code de l’Indigénat et les politiques de l’état colonial et des églises, les « manières de faire de l’histoire tout en faisant l’histoire »…

Les récits et leur transmission, la construction de son histoire, le passé reconstruit « par les Kanak à travers leurs propres modalités d’expression ». J’ai trouvé passionnant les analyses et les textes présentés. Une plongée dans le passé/présent, les relations sociales des Kanak, les cadres politiques de la mémoire, la mémoire de resistance et son actualisation dans la construction d’un « destin national », le temps et les lieux, « le sujet singulier est sans cesse rapporté à ce qui le fonde, à ses noms, ses sites d’émergence et de circulation », les pays cèmuhi et paicî, le dispositif nominal dense, les chefferies, les savoirs « qui circulent entre les personnes liées entre elle », les chemins de la parole, le deuil et les commémorations, les cérémonies et les codes sociaux (qui ne peuvent être réduits à des « croyances »), les logiques mémorielles, les outils sémantiques et rhétoriques, l’intelligibilité et l’écoute des autres paroles, la totalisation du passé pour « poser un nouveau départ », la réactualisation des savoirs, l’importance des lignages, l’intériorisation des liens à un aïeul, le chemin des morts, l’arrimage de « la revendication contemporaine de souveraineté de son peuple à un socle ancien de récits kanak », le passé pris par le présent, les manières kanak de « faire passer la mémoire dans l’histoire », les « digressions, ajustements et jugements », les mises en abime, les formes particulières de rayonnement, les relations à l’invisible, la présence troublante et rassurante des ancêtres, les arrachements au nom d’une conception euro-centrée de l’« universalisme », les mémoires enchevêtrées, la violence de la perte, l’aigle pêcheur…

Dans la troisième partie, Alban Bensa, Kacué Yvon Goromoedo et Adrian Muckle présentent la « poétique politique kanak ». Ils interrogent « le statut historique, politique, littéraire et sociologiques » des énoncés. Les auteurs discutent, entre autres, du maintien vivant des « récits, poésies, contes, savoirs, etc. », des arts kanak de la mémoire, des écarts entre « l’oralité immédiate et l’expression travaillée », de la captation de l’écriture par les colonisé·es, « l’usage des signes alphabétiques pour constituer dans leurs propres langues les traces écrites de leur histoire ». Ils présentent aussi la parole rebelle des hauteurs de Koné, des auteurs et récitants, l’art poétique et les scansions, la coupure « entre le « nous » inclusif () et le « ils, eux » (», les horizons d’attente…

Alban Bensa, Kacué Yvon Goromoedo, Adrian Muckle : La sanglots de l’aigle pêcheur

Nouvelle-Calédonie : la guerre Kanak de 1917

Partie historique d’Adrian Muckle traduite de l’anglais par Frédéric Cotton.

Récits traduits du paicî par Kacué Yvon Goromoedo et Alban Bensa.

Livre accompagné d’une création sonore sur un CD de 40 minutes, Les Sanglots de l’aigle pêcheur. Récits et poésies sur la Guerre kanak de 1917, réalisée par L’Orage.

Editions Anacharsis, Toulouse 2015, 720 pages, 30 euros

Didier Epsztajn

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