L’ordre du genre, les masculinités et leurs violences

Dans sa préface Raewyn Connel indique : « Son questionnement sur les masculinités noires est un révélateur de la fabrique de la blanchité et de l’hégémonie de la masculinité blanche. Sa lecture offrira une compréhension approfondie de la violence sociale, de la culture populaire et du racisme, ainsi que des changements contemporains dans les relations de genre ». Il n’y a pas une masculinité a-historique (de tous temps comme disent certain·es) mais bien « une pluralité de masculinités que dessine et redessine l’histoire ». La préfacière parle, entre autres, de l’ordre du genre, de vision « statique, culturaliste et essentialiste de la féminité et de la masculinité », d’intersectionnalité comme « une dynamique historique plutôt qu’une géométrie statique », des conditions de mobilisations de femmes dans les communautés indigènes et afro-colombiennes, des conséquences toujours actuelles de « l’histoire effroyable de l’esclavage et de la violence raciale », d’histoire des transformations sociales en Colombie, d’histoire des savoir – « sur le genre, sur les masculinités, sur la colonialité » et d’histoires plus particulières, d’examen critique de l’idée de « multiculturalisme » (et l’oubli des questions de pouvoir et d’exploitation), d’analyses des masculinités blanches et de ses inscriptions dans l’« empire » – non comme simple opposition « entre colonisateur et colonisé » mais comme « ensemble de transformations qui mènent de la colonisation au présent », de peau et de chair, de résistance au changement, d’articulation « entre la race, la peur et la virilité en politique »…

En introduction, Mara Viveros Vigoya explique son parcours, la déconstruction de la catégorie abstraite « femme », la diversité des expériences du sexisme « suivant la classe sociale et le lieu de résidence, mais aussi l’âge et la génération », la dimension relationnelle du genre, l’illusion de la symétrie, « Si le genre est bien relationnel, c’est en tant que rapport de pouvoir », l’historicisation et la contextualisation des rapports inégaux, la masculinité comme « un élément au sein d’une structure et d’une configuration de cette pratique sociale qu’on appelle genre », la nécessité de prendre en compte les rapports entre les sexes mais « aussi entre les hommes », (« les différences de classe, d’ethnicité ou de race, d’orientation sexuelle et d’âge traversent la catégorie « hommes » et distribuent entre eux les coûts et les bénéfices de manière inégale »), la profonde complicité que partagent les hommes dans le « modèle hégémonique de masculinité » et leur grand manque d’écoute…

La masculinité est donc un thème d’étude légitime en tant qu’« élément de la structure de genre ». Des hommes, des corps, des participations et des responsabilités dans « l’ordre du genre »…

L’autrice aborde, entre autres, les apports du Black Feminism, le genre en rapport avec d’autres ordres de pouvoir comme le racisme ou le rapport de classe, le point de vue situé, la justice épistémologique, l’ambition de créer et de partager un espace de solidarité et de transformation sociale, les conséquences pour des hommes des systèmes (esclavagiste, colonialisme et impérialisme), l’extension des normes de masculinité, la co-production des rapports sociaux, l’imbrication de multiples variables sociales qui ne font pas que s’additionner, la racialisation comme processus social…

Elle prend des exemples dans l’histoire de certains pays de l’Amérique – dont la Colombie – pour souligner des configurations concrètes, « le contrôle de la sexualité des femmes et la subordination des hommes racialisés », les rapports ethno-raciaux et de classe, les comportements dans le travail et la famille…

Mara Viveros Vigoya montre comment et par qui s’est construit l’idée de « latino-américain » ou d’« Amérique latine », les fictions fondatrices, l’effacement ou la dévaluation des indigènes et des afro-descendant·es dans les nations, la réappropriation de l’histoire avec « Notre Amérique », « Parler de Notre Amérique plutôt que d’Amérique latine, c’est finalement choisir une dénomination qui n’a pas été créée dans les contextes universitaires hégémoniques métropolitains pour rendre compte d’expériences sociales particulières ».

L’autrice insiste aussi sur les épistémologies « féministes et décoloniales de la « connaissance située » », la nécessité de questionner la « neutralité » scientifique, la complexité – dont les ambiguïtés et les contradictions – provoquée par l’imbrication des oppressions sociales, les violences et les féminicides, les controverses persistantes en terme d’analyses entre féministes, les impacts des politiques néolibérales. Le pari de ce livre est « d’essayer d’écrire en évitant les pièges du sexisme, du racisme et de l’homophobie dont l’entrelacement étouffe sans cesse nos vies ».

La première partie de l’ouvrage est consacré aux théories féministes, aux hommes et aux masculinités. Mara Viveros Vigoya aborde, entre autres, « la prétention masculine à s’approprier le sens universel de l’humanité et à désigner les femmes comme l’autre », les différentes théorisations sur et autour de la domination des femmes, les bases matérielles de cette domination, la division sexuelle du travail, la dimension relationnelle du concept de genre, les interactions entre rapports (de pouvoir, de production et de cathexis (lien émotionnel)).

Quels sont les processus et les rapports « à travers lesquels hommes et femmes déploient une existence organisée par le genre » ? La masculinité n’est pas une essence ni une « qualité » statique, mais bien une manifestation historique d’une construction sociale (j’inclus les créations culturelles dans les constructions sociales). Il faut donc étudier les multiples masculinités, leurs relations, la masculinité hégémonique et les évolutions, sans oublier que « les hommes, en tant que groupe social, ont bénéficié de la subordination des femmes en tant que groupe social » ou dit autrement « leur position dominante dans l’ordre de genre ». Par ailleurs qui dit construction peut envisager « la possibilité d’abolir la masculinité en tant que forme de subjectivité et de pratique d’oppression » (cela est aussi vrai pour la féminité et plus généralement pour le genre en tant que système). L’autrice insiste sur les apports du Black feminism, « la nécessité de lutter contre la domination sexiste des hommes noirs sur les femmes noires dans et hors des familles, et sur l’importance de le souligner dans les écrits des femmes noires », les espaces politiques d’alliances et de luttes communes, l’imbrication des rapports sociaux, les dynamiques qui lient colonialisme et nationalisme, l’histoire des ordres de genre pré-coloniaux, l’imaginaire colonial persistant…

J’ai particulièrement été intéressé par les études consacrées aux hommes et aux masculinités de Notre Amérique, le concret des transformations, les impacts des politiques économiques néolibérales, les « identités » construites sur « des référentiels sociaux et non sur des dimensions biologiques », les liens entre le « machisme » et les contextes d’inégalités sociales très fortes, les violences historiques, les liens entre le militarisme et la masculinité hégémonique, le rôle de la culture militaire et des logiques guerrières pour gérer les conflits sociaux, les violences de groupes de supporters et de bandes de jeunes, « la violence n’est pas tant la destruction du lien social qu’une forme de rapport social qui construit d’autres liens », la socialisation par la violence et les violences dans les espaces domestiques, la santé sexuelle et reproductive, les transmissions par les hommes de pathologies contractées lors de voyages, les affects et les sexualités dont les pratiques et cultures homo-érotiques, les pratiques et les représentations de la paternité, les corps des femmes et les affirmations de masculinité, le narcissisme de l’individu néo-libéral, les espaces d’homo-sociabilité (des espaces non mixtes), les contestations et les résistances…

Je souligne les termes de justice sociale, de pluriversalisme, de colonialité, mais aussi l’absence de traitement des violences envers les enfants.

Dans la seconde partie, l’autrice analyse les corps noirs masculins « au delà et en deçà de la peau », les bénéfices de la masculinité blanche, les masculinités dans le continuum de la violence en Notre Amérique. Elle aborde, entre autres, les effets du langage et des imaginaires racistes, l’imbrication de la sexualité et de la race dans la représentation des hommes noirs, la simplification de la réalité à partir d’un nombre réduit d’éléments spécifiques – les clichés, l’association chrétienne du noir avec le mal, les hiérarchies racistes défendues et légitimées par des scientifiques, les « autres » considéré·es dans leur « manque »… et des expériences musicales et performatives…

Les hiérarchies ne sont pas séparables des privilèges engendrés par les rapports de pouvoir. Mara Viveros Vigoya discute de la blanchité et son invisibilité pour celles et ceux qui l’habitent, ce qui permet à la blanchité de se réaliser, des histoires de « pureté de sang », des processus d’ascension sociale par métissage et blanchiment, de blanchiment comme promesse d’intégration « dans la communauté des citoyens », d’honneur et de morale sexuelles, des conceptions exclusives de la modernité. Je souligne les chapitres consacrés à la Colombie.

L’autrice analyse le continuum de violence particulier à l’histoire de Notre Amérique, les catégories de violences, l’impact des conflits armés, les effets de la colonialité du pouvoir, la violence comme « élément constitutif de la masculinité hégémonique mais aussi des masculinités subordonnées », les causes multiples des violences sociales, les violences sexuelles et leurs rapports au « statut constitutif du genre », la violence comme acte disciplinaire et vengeur, la violence « comme acte moralisateur et restaurateur des hiérarchies et des ordres du genre et de la sexualité », les résistances – y compris violentes – des hommes aux changements sociaux – dont les exigences de liberté et d’égalité portées par le féminisme, les dimensions terroristes de la violence masculine…

En conclusion, Mara Viveros Vigoya revient sur le colonialisme comme « ennemi intime », les rapports sociaux de sexe et leur imbrication avec les autres rapports de pouvoirs, l’instrumentalisation d’une « identité masculine virile, forte et hétérosexuelle », les conditions des privilèges, la mobilisation de l’ordre de genre et de la sexualité dans des « processus d’une grande violence », les nécessaires prises en compte des différentes temporalités et des contradictions dans les dynamiques sociales, le refus de l’obscurité et de l’invisibilité. Le genre n’est ni naturel ni nécessaire…

« la violence de genre n’est pas un problème de femmes mais un problème pour les femmes ».

Mara Viveros Vigoya : Les couleurs de la masculinité.

Expériences intersectionnelles et pratiques de pouvoir en Amérique du Sud

Traduit de l’espagnol (Colombie) par Hélène Bretin

Editions La Découverte, Paris 2018, 232 pages, 19 euros

Didier Epsztajn


Lire un extrait : http://www.contretemps.eu/couleurs-masculinite-race-genre/


Autres livres publiés dans la série Bibliothèque de l’IEC :

Carole Pateman : Le contrat sexuelLe contrat sexuel est une dimension refoulée de la théorie du contrat

Anne Fausto-Sterling : Corps en tous genres. La dualité des sexes à l’épreuve de la scienceApposer sur quelqu’un-e l’étiquette « homme » ou « femme » est une décision sociale

Ann Laura Stoler : La chair de l’empire. Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime coloniallintimite-domestique-et-familiale-comme-site-politique-intrinsequement-critique-ou-setablissaient-les-affiliations-raciales/

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