Vers une dépénalisation sélective du commerce du sexe

Il y a vingt-deux ans, Theresa « Trish » van der Vint a dit au revoir aux autres femmes prostituées aussi exploitées à ses côtés tard dans l’après-midi, sur une partie boisée de Old Faure Road près de la rivière Eerste, au Cap. 

La plupart d’entre elles étaient plus âgées et sont rentrées chez elles pour s’occuper de leurs enfants, mais Trish, 16 ans, est restée un peu plus longtemps au turbin. Au crépuscule ce samedi, un homme s’est arrêté en voiture et l’a fait monter à bord. Une fois à l’intérieur, elle ne pouvait plus lui échapper. 

Quelques heures plus tard, son cadavre a été retrouvé allongé à moitié nu dans le sable, couvert de branches, près d’un sentier longeant la plage de Macassar. Ses jambes avaient été écartées, sa jupe relevée, et sa veste enroulée autour de son cou et de son visage. Elle était la 19e victime du tueur en série des femmes prostituées du Cap. Assassinée le 15 mai 1996, Trish était sa plus récente proie, et aussi la plus jeune. 

Le massacre continue

En 2011, la police a trouvé le corps de Wendy Riketso enfoncé dans une bouche d’égout près de la rue Wessels à Pretoria. Son amant nigérian affirme qu’elle s’est enfuie de chez elle et avait commencé à se prostituer à l’âge de 15 ans. Des sources confirment que son proxénète avait tenté de la kidnapper à plusieurs reprises. 

L’année dernière, le célèbre peintre sud-africain Zwelethu Mthethwa, 57 ans, a été reconnu coupable du meurtre à coups de pied de la jeune Nokuphila Kumalo en 2013. Et en janvier de cette année, une autre femme de 20 ans, Siam Lee, a disparu de ce que l’on croit être un bordel du nord de Durban. Son corps carbonisé a été découvert deux jours plus tard dans une ferme de New Hanover, dans les Midlands du KwaZulu-Natal. Philani Ntuli, l’homme d’affaires accusé de son meurtre, aurait été son dernier « client ».

L’Afrique du Sud parle d’adopter une législation ferme contre l’industrie commerciale du sexe dans les mois à venir. La Commission de réforme sud-africaine du droit a publié un rapport dans lequel elle recommande une décriminalisation sélective – connue sous le nom de modèle nordique ou modèle d’égalité – à l’égard de la prostitution. 

En tant que survivante de l’industrie du sexe, j’ai constaté que nous sommes de plus en plus écoutées. Cependant, nous continuons à nous battre sur d’autres fronts pour que nos voix soient entendues dans tous les aspects du débat en cours. 

Dépénalisation complète ?

Le ministre adjoint de la police, Bongani Mkhongi, a récemment fait une déclaration en faveur d’une dépénalisation complète de la prostitution en Afrique du Sud. Les survivantes conviennent qu’une décriminalisation des personnes aux prises avec la prostitution est essentielle, mais beaucoup d’entre nous s’opposent fermement à une décriminalisation des proxénètes, des propriétaires de bordels et des hommes qui achètent du sexe. 

Le système prostitutionnel est lui-même une incarnation de la violence et de l’exploitation sexuelle. C’est une cause et une conséquence de l’inégalité entre les sexes et une violation de nos droits humains fondamentaux. Ni moi ni les nombreuses survivantes du commerce du sexe que je connais ne nous sommes réveillées un jour et avons « choisi » d’être prostituée. Ce n’est pas un hasard si la grande majorité des personnes prostituées en Afrique du Sud sont des femmes noires pauvres. La prostitution a été « choisie » pour nous à cause de plusieurs raisons, notamment notre passé colonial, l’apartheid, la pauvreté, les agressions sexuelles et physiques subies auparavant et d’autres facteurs d’inégalité qui nous mettent dans des situations vulnérables. 

Certaines personnes nous considèrent souvent comme des « putains » ou pensent que nous gagnons beaucoup d’argent. En réalité, nous avons été déshumanisées, humiliées et dépouillées de notre dignité. Beaucoup d’entre nous qui avons été – ou continuons d’être – piégées dans le commerce du sexe ont été gravement blessées par les proxénètes, les hommes qui nous achètent, et parfois même par des policiers. Beaucoup d’entre nous souffrons d’une mauvaise santé et de traumatismes mentaux, de grossesses non désirées, de cancers du col de l’utérus et de la gorge, ainsi que du VPH [Virus du papillome humain], du VIH et d’autres infections sexuellement transmissibles. 

Je connais beaucoup de femmes qui ont même été assassinées dans des conditions de prostitution. Parfois, les gens croient à tort que la décriminalisation générale ou la légalisation du commerce du sexe signifie que la violence – y compris le meurtre – diminuera grâce à cette approche, mais l’expérience internationale démontre le contraire. 

Une fausse solution

En Allemagne, 55 personnes prostituées ont été assassinées par des acheteurs de sexe depuis que tous les aspects de ce commerce ont été légalisés en 2000. Par contre, en Suède, où le modèle d’égalité a été lancé en 1999, aucune personne achetée ou vendue pour du sexe n’a été tuée par un prostitueur au cours des 19 dernières années. 

La dépénalisation complète du commerce du sexe ne rendrait pas la vie plus sûre ou meilleure pour celles qui sont achetées, vendues et exploitées dans cette industrie. Elle aurait plutôt pour effet de donner un permis d’exploiter davantage les femmes prostituées aux proxénètes, aux acheteurs de sexe et aux propriétaires de bordels, tout en décuplant la fortune tirée de cette exploitation. 

Notre Constitution consacre le droit à la vie, le droit à l’égalité et le droit à la dignité. La prostitution mine fondamentalement l’égalité des sexes et la dignité humaine, et menace la vie des personnes qui sont achetées, vendues et exploitées quand elles sont coincées dans cette industrie. 

La seule façon de contrer ce scénario paralysant est d’écouter les survivantes et de mettre en œuvre le modèle d’égalité. C’est l’unique approche fondée sur le principe d’égalité entre les sexes ; elle seule peut offrir une bouée de sauvetage aux innombrables personnes qui continuent d’être prises au piège du commerce du sexe sud-africain.

Mickey Meji

Mickey Meji est défenderesse des droits à Embrace Dignity, une organisation qui lutte pour mettre fin à l’exploitation sexuelle commerciale en Afrique du Sud.

Version originale : 

https://www.news24.com/Columnists/GuestColumn/towards-the-partial-decriminalisation-of-the-sex-trade-20180809

Traduction : TRADFEM

https://tradfem.wordpress.com/2018/08/19/mickey-meji-vers-une-depenalisation-selective-du-commerce-du-sexe/

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