Anatomie d’un discours : « l’allié objectif »

Les discussions qu’ont suscitées les crises nicaraguayennes et vénézuéliennes polarisent les courants de gauche, tant sur le continent latino-américain qu’en Europe. Cette polarisation tend à se cristalliser dans l’accusation d’« alliés objectifs ». Retour sur cette étrange figure.

Le débat autour de la situation actuelle au Nicaragua fait rage. Il prolonge la discussion sur la crise vénézuélienne et, plus largement, sur l’évaluation du tournant post-néolibéral latino-américain (1). Au sein de ces questionnements, qui tournent rapidement à la polémique malheureusement, tend à revenir avec insistance l’accusation d’« alliés objectifs ». Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple récent, Maurice Lemoine, écrivait, fin juillet de cette année :

« …ces faiseurs d’opinion estampillés « think tank », ONGs (et bailleurs de fonds), carrières universitaires, chapelles, clans et coteries, se comportent en alliés objectifs des présidents faucons Donald Trump (États-Unis), Juan Manuel Santos ou son successeur Ivan Duque (Colombie), Mauricio Macri (Argentine), de l’Organisation des États américains (OEA), des médias dominants (qui se pourlèchent les babines à chacun de leurs communiqués), quand bien même les plus « purement révolutionnaires » d’entre eux terminent religieusement chacun de leur article ou intervention par un vibrant et surtout très confortable « nous dénonçons autant la dérive autoritaire de Nicolás Maduro que la droite putschiste vénézuélienne et les menaces d’intervention militaire des Etats-Unis, parce que nous défendons l’intérêt des classes populaires face à tous leurs ennemis » (2).

Si les divers qualificatifs et l’entièreté du paragraphe sont dénigrants et polémiques, c’est plus précisément aux termes « d’alliés objectifs » que je veux m’intéresser, comme symptôme d’un discours, dont l’article de Lemoine n’est qu’un exemple parmi d’autres. Il ne s’agit donc pas ici de revenir directement sur le fond du débat – les raisons et enjeux des crises qui affectent le Venezuela et le Nicaragua –, mais bien sur la forme du débat (ou, plutôt, du non-débat). Et de montrer comment celui-ci renvoie bien au contenu des discussions.

Généalogie d’une expression

Compliquant l’opposition des ennemis et des alliés, l’« allié objectif » est celui qui fait le jeu de l’ennemi. Même sans le savoir. Ce qui n’enlève rien au crime de ce complice involontaire ni aux effets dévastateurs de son action. Historiquement, les communistes ont régulièrement accusés les anarchistes, les trotskystes et les gauchistes, de la guerre civile russe au Mai 68 parisien, en passant par la Guerre d’Espagne, d’être des « alliés objectifs » de la contre-révolution (3). Pourtant, loin de disparaître avec la fin de l’URSS, l’expression tend à revenir en force. Son utilisation, comme ses caractéristiques, ainsi que le contexte actuel, expliquent sa fréquence.

Il s’agit en effet d’un terme élastique. L’écrivain péruvien libéral, Álvaro Vargas Llosa, dans une tribune de mars 2018, parlait ainsi des « dissidents » du chavisme comme autant « d’alliés objectifs de la dictature » vénézuélienne (4). De même, nombre d’étudiants français en Mai 68 accusaient les communistes d’être eux-mêmes, par leur refus du « désordre », les « alliés objectifs » de l’État bourgeois. Plus récemment, n’a-t-on pas accusé les Black block d’être les « alliés objectifs » du pouvoir, et les gauchistes ceux des terroristes islamistes ? Cette accusation fonctionne de manière potentiellement systématique et paranoïaque : les sans-papiers ne font-ils pas le jeu de l’extrême droite ? Chaque acteur prête d’autant plus aisément le flanc à une telle dénonciation, que le pouvoir est omniprésent et sournois, et son jeu, occulte et multiforme, toujours difficile à suivre.

L’expression « allié objectif » est le vecteur d’un certain anti-impérialisme. Le pouvoir impérial dont il est question par rapport au Nicaragua et au Venezuela est bien sûr celui des États-Unis. L’alliance avec celui-ci – serait-elle de circonstance, implicite ou involontaire – n’en est que plus condamnable. Et plus explicable également, en raison de sa puissance militaire, politique et médiatique, à même de manipuler et de jeter la confusion dans des têtes que l’on imaginait plus solides.

Une telle accusation a un effet dissuasif ; qui, en effet, au sein des gauches, souhaiterait se faire le complice du néocolonialisme ? Mais cela dissuade aussi d’interroger concrètement les politiques nationales et les rapports de pouvoirs au niveau international. L’impérialisme se réduirait à la présence d’un seul bloc, les États-Unis ; et l’anti-impérialisme, à la situation géographique de pays dans l’hémisphère Sud. La notion même d’« allié objectif » entérine une vision campiste du monde : il n’existe que deux camps possibles. Et c’est au nom de cette vision – « un « campisme » sans camp et sans alternative anti-impérialiste réelle » – que d’aucuns défendent la Syrie d’El-Assad et d’autres pays « au nom de leur résistance supposée à l’impérialisme hégémonique états-unien et occidental (…), de présupposés géopolitico-idéologiques » (5).

Cela dispense en tous les cas d’analyser les rapports sociaux de classes, les politiques mises en place, les échanges commerciaux, et d’interroger l’action de la Chine ou, à une moindre échelle, celle de la Russie, de la Turquie, ou encore celle de l’Afrique du Sud en Afrique, et du Brésil en Amérique du Sud et en Afrique lusophone. La clé d’explication est donnée d’avance et une fois pour toute : le pouvoir états-unien (6).

L’expression « allié objectif » s’inscrit par ailleurs dans le champ intellectuel du complot, de la manipulation et de l’« antisystème » (7). Par son flou et par sa posture, il permet une « simplification » confortable, dresse un clivage commode entre ceux, d’un côté, qui sont manipulés par les médias et le pouvoir dominant, et, de l’autre, ceux qui ne s’en laissent pas conter. La naïveté, voire la bêtise, des premiers met d’autant mieux en lumière la lucidité des autres ; ils sont comme la démonstration de leur évidente supériorité intellectuelle.

Les médias seraient ainsi le double de cette clé d’explication unique. L’impérialisme et le pouvoir médiatique convergeraient dans la mécanique de la manipulation. Les faits seraient tronqués, les images falsifiées, les paroles ensilencées. Même lorsqu’une once de vérité, un fait réel passeraient l’écran de cette manipulation, ils seraient instrumentalisés par le pouvoir nord-américain. D’où l’inopportunité de toute critique de gouvernements du Sud, victimes a priori de l’impérialisme sécuritaire et médiatique, et toujours potentiellement instrumentalisée par et au profit de l’ennemi. D’où aussi le travail incessant de dévoiler cette manipulation, de démonter ce « schéma de propagande redoutable » (8), de dénoncer l’ennemi à la manœuvre et d’ouvrir les yeux aux critiques crédules et égarés.

Enfin, la dénonciation des « alliés objectifs » consacre l’impossibilité de toute discussion. Il n’y a pas différend, mais malentendu et manipulation. L’accusation opère ainsi une classification unique et hiérarchique ; non entre divers courants politiques, y compris au sein des gauches, mais entre le « vrai » et le « faux » révolutionnaire, nationaliste, citoyen, etc. Ces derniers ont perdu toute autonomie et sont les objets, les instruments (certes, parfois involontaires) aux mains de l’ennemi. Aveuglés et manipulés, c’est le pouvoir qui parle et agit à travers eux. Malgré eux. Manière commode de « nier les voix indigènes » (9).

En guise de conclusion

Il n’y a pas d’« alliés objectifs ». Et tous les idiots sont inutiles. L’accusation d’« alliés objectifs » participe du registre de l’ordre et de la domination, en refusant de reconnaître que la gauche se conjugue au pluriel ; en fonction de rapports sociaux de classe, de genre et de race, qui alimentent des intérêts, stratégies, projets et visions divergents. La prétention d’une manipulation, à sens unique – c’est toujours l’autre qui est manipulé –, tient de l’opération magique où sont démontrés et réaffirmés l’unicité du peuple (réel) et le consensus de la gauche (véritable), par le biais de ses (seuls) représentants légitimes, la clairvoyance du dénonciateur et la défaillance du public.

La lecture policière des mouvements sociaux – « suivez l’argent ! » (10) ; « à qui profite le crime ? », etc. – ne signifie pas une radicalisation de la politique (11), mais sa négation. Il faut se dégager de cette mystification, et partir des divergences et des conflits, y compris au sein des gauches, et « des voix indigènes ». Soit adopter un regard politique. Et plutôt que de postuler un bloc social déjà-là, qui s’admirerait, pur et intact, dans le miroir de ses représentants, reconnaître la pluralité de forces, et tenter d’accompagner l’institution de processus de luttes sociales convergentes.

Frédéric Thomas

https://www.cetri.be/Anatomie-d-un-discours-l-allie


(1) Le site du Cetri s’est largement fait écho de ce débat. Lire notamment Edgardo Lander, « El fracaso del proceso bolivariano » ; Ociel Alí Lopez, « Venezuela y el debate postelectoral » ; Bernard Duterme, « Amérique latine : des pouvoirs et des luttes » ; Frédéric Thomas, « Un modelo alternativo de desarrollo o atrapados en el extractivismo ? ». Sur la situation plus générale du Nicaragua aujourd’hui, on lira notamment Bernard Duterme, Toujours sandiniste, le Nicaragua ?, Bruxelles, Cetri – Couleur Livres, 2017 ou El poder Ortega-Murillo, Cetri, 2018.

(2) Maurice Lemoine, « La voix dissonante du Forum de São Paulo », Mémoire des luttes, 27 juillet 2018, http://www.medelu.org/La-voix-dissonante-du-Forum-de-Sao. C’est moi qui souligne.

(3) Citons un seul exemple ; exemple caractéristique, issu d’un groupe d’intellectuels maoïstes français des années 1970, auquel Alain Badiou appartenait : le projet Yenan. Ses objectifs étaient de : « dénoncer le révisionnisme et ses alliés objectifs, l’éclectisme sans principe des intellectuels qui affichent chacun, dans leur vitrine, un petit morceau de marxisme pour mieux en escamoter ce qu’ils imaginent être un autre, de ceux qui croient pouvoir dépecer en toute quiétude le cadavre du marxisme pour fabriquer leurs nouvelles philosophies au goût du jour, leurs positivismes inquiets, leurs synthèses spéculatives, loin de l’histoire et loin des luttes », Marxisme-léninisme et psychanalyse, Cahier Yenan n°1, Paris, Maspero, 1975.

(4) Álvaro Vargas Llosa, « Venezuela : ¿Abstenerse o participar ? », La Tercera, 3 mars 2018, https://www.latercera.com/opinion/noticia/venezuela-abstenerse-participar/85329/.

(5) Bernard Dreano, « Le « campisme ». Une vision idéologique des questions internationales », Entre les lignes entre les motshttps://entreleslignesentrelesmots.blog/2018/08/19/le-campisme-une-vision-ideologique-des-questions-internationales/.

(6) On se tromperait en y voyant le simple reflet d’une lecture marxiste, car nombre d’auteurs s’en réclamant ont offert et continuent de proposer des lectures autrement plus complexes de l’impérialisme que ne le font la plupart des prises de position actuelles, y compris celles d’organisations communistes.

(7) Christophe Mincke, « L’antisystémisme est un nombrilisme », La Revue nouvelle, n°4, 2017, http://www.revuenouvelle.be/L-antisystemisme-est-un-nombrilisme.

(8) Alex Anfruns, « Au Nicaragua, l’opération “Contra bis” est-elle en train d’échouer ? », Investig’Action, 13 juillet 2018, https://www.investigaction.net/fr/au-nicaragua-loperation-contra-bis-est-elle-en-train-dechouer/.

(9) Leila Al-Shami, Syrie : l’anti-impérialisme des imbéciles, 24 avril 2018, https://www.cetri.be/Syrie-l-anti-imperialisme-des.

(10) Alex Anfruns, « Le Journal Notre Amerique : le Nicaragua sous le feu des projecteurs » Investig’Action, 3 juillet 2018, https://www.investigaction.net/fr/le-journal-notre-amerique-le-nicaragua-sous-le-feu-des-projecteurs/

(11) Au sens où Marx entendait la radicalité : « Etre radical, c’est prendre les choses par la racine. Et la racine de l’homme, c’est l’homme lui-même  ». Karl Marx, « Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel » dans Philosophie, Paris, Gallimard, 1982.

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