CIRFF2018 : entre optimisme et dépolitisation

Nanterre, banlieue autrefois très prolétaire de Paris en France, aujourd’hui envahie par des bureaux. Cinq jours de Congrès international de recherches féministes dans la Francophonie viennent de s’écouler à l’Université Paris  Ouest. Selon les organisatrices, 1 400 participant.es (très majoritairement des femmes) de 47 pays / 44 États (Palestine, Martinique… incluses)se sont rencontré.es des 27 au 31 août 2018 derniers.

22 ans après le 1er événement à Québec en 1996, ces rencontres universitaires se sont illustrées par leur affluence – le nombre de participant.es ne cesse d’augmenter malgré les difficultés administratives rencontrées (beaucoup de problèmes de visas) –, par la diversité des thèmes abordés, leur coexistence, par l’absence de clivages entre les différents courants du féminisme. Les organisatrices, dont Anne-Marie Devreux se faisait porte-parole, voulaient cette 8édition « très large », d’où son titre – « Espaces et enjeux des savoirs féministes : réalités, luttes, utopies» –, et son intention de « laisser interagir savoirs féministes, militants et universitaires, de déconstruire les savoirs établis, de corriger les erreurs scientifiques dues aux points de vue singulier des dominants et de s’engager sur le caractère interstatutaire » du congrès, en s’assurant la présence de jeunes chercheur.es et de personnes ayant des statuts différents.

On compte ainsi 850 contributions2, éparpillées en 49 colloques, 45 ateliers thématiques, 21 tables rondes, 25 sections thématiques, 16 débats transversaux et autres expositions ou performances (une quinzaine)3, qui tiennent compte des « priorités locales spécifiques ». Toutefois, la violence demeure un thème majoritaire, une « priorité absolue », liée au retour de bâton global. D’autres thèmes sont apparus comme la production artistique, le rôle des résistances, les notions d’espaces, de mondialisation, de post-colonialisme, de militarisation, d’échanges « Nord-Sud »…

Dès la plénière d’ouverture, le ton était donné : les enjeux des savoirs féministes s’examinent à la lumière des modalités d’oppression diversifiées, des expressions des savoirs du « Sud » et en particulier de l’Afrique, des moyens de lutte adaptés aux différents contextes, si bien qu’on parle désormais de « féminismes » au pluriel. Compte-tenu du contexte délétère, ces enjeux s’apprécient surtout, complètera Pinar Selek, à la capacité d’« inventer des miracles féministes » et de « dépasser la tragédie ». Par ailleurs, assurer une « continuité » entre les différentes éditions devient une question-clé.

Lors de sa clôture, les organisatrices ont estimé la rencontre « très réussie » notamment parce qu’elle a permis une grande mixité des âges. Son futur devrait être africain.

Au-delà de l’enthousiasme, quel apport ?

Cet événement est à l’image de son intention : à vision large, riches en thèmes de contribution, les activités on connu de très faibles audiences, les participant.es devant se répartir entre les innombrables programmes proposés. De plus, cette multiplicité a forcé un timingserré. Au final, peu de temps a été consacré aux débats. Hormis les rencontres informelles dans les couloirs, l’échange était peu au rendez-vous.

Le cadre globalement positif et optimiste, c’est-à-dire avec peu de regard critique, s’est illustré par la faiblesse des mises en perspective historique ou géopolitique des différentes interventions. Les contributions sont restées majoritairement académiques – retours sur travail de mémoires de maîtrise ou de thèse – avec peu de recul sur l’apport à la théorie féministe, sur les concepts mis en jeu.

Les éditions avançant, on assiste à une invisibilisation de concepts majeurs au profit d’enjeux personnels de carrière : les étudiant.es ont tendance à mettre les acquis sous le tapis pour mieux exister. Beaucoup de mots sont ainsi devenus des fourre-tout sans pour autant qu’ils soient redéfinis : genre, intersectionnalité, colonialisme, écoféminisme, Nord/Sud… Par ailleurs, même si elle a été discutée, l’institutionnalisation du genre, notamment conduite lors de ce type de rencontres, n’a pas été interrogée selon son histoire et selon les contextes où elles s’appliquent, notamment en Afrique.

Le manque de fil rouge, de synthèses ou de rapports succincts des différentes activités, a renforcé l’absence de cohérence au profit de la mise en exergue d’outils. Au final, la diversité a minoré l’expression des résistances, y compris au sein des universités, et a fait place à l’absence de vision politique.

Joelle Palmieri,3 septembre 2018

https://joellepalmieri.wordpress.com/2018/09/03/cirff2018-entre-optimisme-et-depolitisation/


1 Le budget s’est voulu solidaire si bien qu’il a permis de financer la participation de plus de 180 personnes dont la quarantaine venue d’Afrique : Maghreb, Bénin, Burkina Faso, Sénégal, Côte d’Ivoire, Cameroun, Mali, Guinée-Conakry… On déplore encore l’absence totale d’Asiatiques. 47% des participants étaient françaises, majoritairement parisiennes. On note une prédominance de la présence européenne et québécoise.

2 J’ai moi-même présenté une contribution intitulée « Afrique du Sud, France, Turquie ou comment se banalise la militarisation de la société », qui s’est inscrite dans le Colloque« Militarisme, militarisation et univers militaires : l’impact croisé des/sur les rapports sociaux de sexe, de classe et de race ».

3 Les participant.es se sont réparti.es selon ces différents activités, organisées comme suit :

  • quatre ou cinq panelistes par activité
  • jusqu’à vingt-cinq activités par tranche d’heure
  • quatre tranches d’1h20 par jour
  • de 15 à 100 personnes par activité dans l’auditoire
  • 1 plénière
  • 1 AG de clôture.

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