Permettre que les voix des dominé·es soient enfin audibles

« Le 17 mars 1979, Radio Lorraine cœur d’acier (LCA), « radio de lutte » de la CGT, émet pour la première fois sur les ondes, en toute clandestinité bien qu’au vu et au su de tout le monde, depuis un studio installé dans l’ancien hôtel de ville de Longwy et à l’aide d’une antenne fixée sur le toit de l’église »

Depuis fin 1978, des populations du bassin industriel sont mobilisées pour la défense de l’emploi et/ou de la sidérurgie ; depuis 1977 un mouvement en faveur de l’abolition du monopole d’Etat sur la diffusion se développe…

Une radio, quinze mois d’émission…

« Au départ, c’est bien de la radio que je veux faire l’histoire, parce qu’elle s’inscrit à un point de bascule économique (le démantèlement de la sidérurgie), social (le début du déclin du mouvement ouvrier) et politique (à la veille de l’alternance), à la convergence de crises multiples, et qu’elle est peut-être, pour ces raisons, à même de livrer des clés pour analyser en historien la période qui a suivi ». La perspective se modifie avec la consultation des archives, dont les archives sonores donnant « un accès direct et instantané à la parole de militant et d’anonymes »

Dans son introduction, Ingrid Hayes aborde, entre autres, la part de la mythification des réalités sociales, les multiples acteurs et actrices, les codes et les hiérarchies dans la prise de parole, « la dimension complexe des relations entre émancipation et domination », l’ébranlement des organisations « traditionnelles » et de leurs fonctionnements, les décalages entre les « réels » et ses représentations, la « manière dont la « classe ouvrière n’est plus ce qu’elle n’a jamais été » »…

L’autrice décrit le « baston ouvrier », son histoire qui « se confond avec l’histoire de l’immigration », la construction des hiérarchies professionnelles, la « mono-activité » et la sous-traitance industrielle, les restructurations brutales, les oppressions « directes et indirectes », ce qui unit et ce qui divise…

« Il s’agit ici de saisir les acteurs de l’expérience singulière d’une radio lancée dans une région ouvrière à l’heure critique de sa désindustrialisation », d’analyser les pratiques, les impacts sur les structures militantes, les engagements, les dimensions culturelles dans leur complexité et leurs contradictions.

 

Sommaire :

Première partie – Vie et mort d’une expérience inédite 

Chapitre 1 – LCA, radio libre ou radio syndicale ?

  • La rencontre entre mouvement syndical et mouvement des radios libres (Des filiations entrecroisées ; Le débat autour du monopole d’État sur la radiodiffusion)

  • Un mouvement de son temps ? (Quinze années de crise ; Après la lutte, la radio ?; Un répertoire d’action multiforme)

  • Le saut dans l’inconnu 

Chapitre 2 – Un équilibre précaire

  • Le projet initial 

  • L’invention d’un mode de fonctionnement (Une antenne ouverte, en direct ; La responsabilité et le suivi)

  • La radio en débat à l’antenne (Une identité malléable ; Les journalistes entre engagement politique et spécificité professionnelle ; La lancinante question du financement ; Derrière le fonctionnement : l’orientation en débat)

Chapitre 3 – La reprise en main

  • Une reprise en main venue de loin ? 

  • Sa justification (Un bilan critique de la radio ; Les arguments liés au coût et aux difficultés techniques ; Un problème politique)

  • Sa mise en oeuvre (Printemps 1980 : instrumentalisation de la question financière ; Préparation du congrès ; Le redémarrage de LCA en novembre 1980 : la CGT réaffirme son autorité)

  • Des réactions contrastées (Des « Amis de LCA » critiques mais impuissants ; Approuver, contester ou se taire)

Deuxième partie – Valeurs en héritage, valeurs en pratique 

Chapitre 4 – L’émergence d’un collectif militant

  • Quelle place pour la composante ouvrière ?

  • L’accès à la parole 

  • Les éléments d’une vision du monde commune (La mémoire de la seconde guerre mondiale ; Les rapports de force mondiaux et nationaux : une analyse paradoxale ; « L’unité », un mot d’ordre commun mais une perspective qui s’éloigne 

  • Les référents traditionnels du milieu militant (Le travail, l’usine et les luttes ; La figure du militant ouvrier)

  • « L’ouverture », entre discours et pratiques (Une radio ouverte à tous ?; L’ouverture aux débats de société, entre maîtrise professionnelle et déstabilisation militante)

Chapitre 5 – La part de la controverse

  • Les limites de l’ouverture (L’hégémonie communiste à l’antenne ; Le débat avec la CFDT : un durcissement progressif ; La défense du PCF et les limites du débat interne)

  • Le « socialisme réel », une ambivalence permanente (Les journalistes : les critiques et leurs limites ; Les militants communistes locaux :défense et représentations des pays du « socialisme réel »)

  • L’antigauchisme, un dénominateur commun 

  • Transgressions à l’antenne : un habitus malmené (Petites marges de manoeuvre des journalistes, Le cas particulier de l’Afghanistan)

Troisième partie – Une expérience collective à travers le prisme des dominations 

Chapitre 6 – La domination symbolique et culturelle des journalistes

  • Une place centrale dans le dispositif (Des professionnels du micro ; L’arme de l’humour ; Modération et orthodoxie ; Le dialogue avec les enfants)

  • La confirmation d’une hégémonie culturelle (La culture, une affaire de spécialistes ; Hiérarchies culturelles)

Chapitre 7 – L’émancipation partielle et conflictuelle des femmes

  • Une émancipation conçue comme secondaire (Critique masculine du féminisme ; Les militantes à distance du féminisme)

  • Le sexisme ordinaire à l’antenne (Des rôles sexués ; De la beauté des femmes…)

  • La sphère privée dévalorisée (L’invisibilité des tâches domestiques ; Les violences faites aux femmes, entre dénonciation et relativisation ; La question de l’avortement, dramatisée et instrumentalisée à des fins partisanes)

  • L’engagement au féminin (Un sujet de discussion ; La place prise par les femmes ; Divisions et concurrence parmi les femmes)

Chapitre 8 – L’autonomie imposée des immigrés

  • Immigration et classe ouvrière, rapprochements et distance (Une nouvelle approche des causes de l’immigration ; La nationalisation du problème ; Un problème d’implantation syndicale ; L’immigration prise dans le jeu de la concurrence syndicale)

  • Caractéristiques et difficultés des animateurs et intervenants immigrés (Les animateurs de l’émission « La parole aux immigrés » ; La place transversale et valorisée des immigrés italiens)

  • Permanences et variations autour d’un rapport de domination (Xénophobie et racisme : discours et pratiques ; Femme et immigrée, au croisement des dominations)

Épilogue – Mémoires de lutte

  • Destins individuels et expérience collective (La parenthèse enchantée ; La rencontre ; Le bouleversement)

  • Une mémoire disputée (Les batailles autour de la mémoire légitime ; Variation du discours et cohérence individuelle)

Ingrid Hayes nous (re)plonge dans une époque, aux caractéristiques socio-politiques particulières et aujourd’hui très profondément modifiées. Les Trente glorieuses et une certaine structuration du « mouvement ouvrier » ont fait place à des rapports de force dégradés pour les salarié·es. Les rapports sociaux et leurs contradictions ont été reconfigurés par près de quarante ans de néolibéralisme (non sans résistance). Les forces syndicales et politiques ont, quant-à-elles, connu de profondes mutations – toujours en cours – sur fond de désyndicalisation, de destruction ou d’émiettement des collectifs de travail et d’une certaine « désaffection » partisane. Il faut néanmoins rester très attentif à ces bouillonnements souterrains qui pourraient être les préludes à d’autres formes de mobilisation ou d’organisation. La « classe ouvrière » ne fut jamais celle décrite ou analysée par certain·es. Elle était et reste divisée, suivant des lignes de sexe, de race, d’âge, d’origine, de qualification, de statut, etc., quelles que soient les définitions que nous pouvons donner à ces termes. Mais le procès même de production et reproduction du capital n’en forme pas moins un cadre de subordination qui pèse  – certes inégalement – sur les un·es et les autres.

Quoiqu’il en soit, l’autrice fournit de nombreux exemples des réalités du mouvement ouvrier (et en particulier de la CGT et du PCF) et insiste, à juste titre me semble-t-il, sur les tensions que cela entrainera dans le fonctionnement quotidien de la radio, jusque dans la reprise en main bureaucratique par la direction de l’appareil syndical.

Une radio, Radio Lorraine cœur d’acier (LCA), la rencontre entre une initiative syndicale et un mouvement de libéralisation de la diffusion radiophonique. Ingrid Hayes analyse le projet, ses évolutions, son « enracinement », son fonctionnement, les responsabilités, la place du direct, la radio en débat à l’antenne, la place des journalistes « entre engagement politique et spécificité professionnelle », les problèmes de financement, et la « reprise en main ». Je souligne une des contradictions travaillée par l’autrice : « Si la population a les moyens de s’approprier la radio, cette dernière échappe de fait à la CGT, selon la conception qu’elle avait alors du contrôle à exercer : si elle n’en a pas les moyens, elle ne s’implique pas ». C’est je pense à cette aune qu’il faut apprécier la seconde partie sur le collectif militant, l’accès à la parole, les ouvertures et leurs limites, la part de controverse. L’autrice replace les « référents militants » en regard de certains éléments du contexte international de l’époque, ce qui me semble en effet incontournable. Les soutiens au « socialisme réellement existant » et aux politiques – y compris les interventions militaires extérieures – de l’URSS ne sauraient passer par profit et perte…

J’ai particulièrement apprécié la troisième partie, Une expérience collective à travers le prisme des dominations, la place d’une certaine conception de la culture et de ses hiérarchies par/pour les journalistes, l’émancipation des femmes encore et toujours pensée comme secondaire, le sexisme ordinaire, l’invisibilité des taches faites par les femmes pour les hommes dans la sphère privée, la question de l’avortement non considéré comme un « simple » droit, la place prise par des femmes, les débats au prisme « national » pour ne pas dire nationaliste des causes de l’immigration, la valorisation de certains immigrés, la xénophobie et le racisme, l’imbrication des dominations…

L’autrice aborde aussi sur les mémoires de lutte, des parcours individuels parmi celles et ceux qui animèrent la radio, les impacts sur leurs engagements, les constructions de la mémoire et de sa légitimité, les phraséologies autour de la sidérurgie…

En conclusion, Ingrid Hayes revient sur cette expérience inédite « parce qu’elle est destinée au monde ouvrier et qu’elle lui permet de s’exprimer et de se faire entendre », l’émergence de la parole des auditeurs et auditrices, la place des « groupes sociaux dominés », la conjoncture socio-économique et les éléments de crise, les dynamiques militantes, la construction de la mémoire de cette radio, les discordances des temps…

Je regrette l’utilisation de certains termes « sociologiques » aux définitions non précisées, en particulier l’usage du « symbolique » ou de ces « catégories socio-professionnelles » que certain·nes valorisent en lieu et place des rapports sociaux de classe, la réduction du secteur de l’industrie à la production « matérielle », ou le recourt à (aux) la (les) fantasmatique classe(s) moyenne(s) aux bases jamais explicitées.

L’utilisation d’un média (radio, télévision ou journal) à vocation généraliste – c’est-à-dire tourné vers le public et non vers les seul·es adhérent·es – avec les contraintes propres à ces médias et la participation de technicien·nes comme les journalistes » posent de multiples questions. Certaines émergent clairement dans l’analyse du fonctionnement de Radio Lorraine cœur d’acier.

Et au delà de l’emprise historique d’une certaine conception de la politique syndicale et de son lien avec des dimensions partisanes (liées à un parti), ces questions restent d’une grande actualité. Ne pas se laisser déposséder de sa parole est toujours un enjeux pour celles et ceux qui se mobilisent et luttent pour des revendications ou plus généralement pour les émancipations… L’« aide  technique » doit toujours être interrogée en termes politiques, ses moyens encadrés par des processus de décision qui n’écartent pas les principales et principaux intéressé·es. Celles et ceux qui participent à/de cette « aide » doivent en permanence s’interroger sur leur point de vue situé. Il en est de même des historien·nes…

Reste une question, que je pose maintenant à toustes les auteurs et autrices, pourquoi ne pas utiliser une écriture plus inclusive ? – le point médian, l’accord de proximité, les historien·es, les habitant·es, les acteurs et les actrices, les militant·es, les ouvrier·es, les employé·es, pour rendre visibles les unes et les autres, les iels et toustes.

Ingrid Hayes : Radio Lorraine cœur d’acier 1979-1980

Les voix de la crise

SciencesPo Les Presses, Paris 2018, 350 pages, 27 euros

Didier Epsztajn

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