J’ai besoin de toi pour accéder à notre avenir

Proposition de lecture. Entrée. « L’année 2017 aurait dû vivre au rythme de deux événements fondateurs du XXe siècle : le centième anniversaire du premier disque de jazz signé par l’Original Dixieland Jazz Band (ODJB) et celui de la révolution russe ».

Une histoire peut-être à mettre en rapport avec celles de Kurt Tucholsky dans Bonsoir révolution allemande ! (PUG/Débuts d’un siècle, 1981) et une citation « En raison de circonstances atmosphériques défavorables, la révolution allemande s’est produite dans la musique ». D’une révolution à l’autre… Un disque annoncé en mars et sorti en avril. Et 8 mars 1917, les ouvrières de Saint-Pétersbourg, « Les révolutions commenceraient-elles lorsque les femmes s’en mêlent ? ». Hazard objectif ? Qu’importe. « Ce temps est celui des guerres et des révolutions. Le champ des possibles semble infini ». Le siècle commence là, au milieu de la première guerre mondiale, émancipation ou barbarie, jazz, cinéma, roman noir…

Laisser reposer. Mettre le cd sur la platine. Suivant les goûts, écouter pour (re)connaître et savourer. Ou lire les vint-cinq petites notices autour de ces plages de l’ordre de trois minutes chacune. Bien des surprises…

Reprendre le Parcours. N’oublier ni la grande boucherie ni la révolution russe. « Le jazz, musique des opprimés, des laissés pour compte de la société américaine a été reçu comme un saut dans l’inconnu. Les instruments pleuraient, riaient. D’un seul coup c’est la vie qui entrait, un scandale pour les biens-pensants, pour faire exploser tous les codes. Une musique du corps, du sexe, tout autant que de l’esprit ». Des disques – l’auteur s’attarde sur le rôle des galettes  des moments où les créations rencontrent le public. Si le souffle qui s’élève ne peut être réduit à ses conditions socio-économiques, l’ignorance de celles-ci ne permet pas de saisir ce qui à permis l’émergence de cette « musique noire », de ces nouvelles configurations imaginatives.

Nicolas Béniès aborde, entre autres, les réactions et les impacts de cette musique, les réceptions et les effets des écoutes, « Il s’agit ici non pas d’une histoire du jazz, mais de la place du jazz dans l’histoire, d’une pierre dans le chantier culturel ».

Une remarque avant de poursuivre, l’auteur fait de multiples écarts, retours en arrière, projections au futur. Il mêle les temps, les lieux. Certain·es, trop habitué·es aux chemins balisés contre l’errance, pourraient en perdre le fil. Un conseil donc, laissez-vous porter par la musique, le surgissement des instruments, la présence de musicien·nes, les contrastes ou les analyses socio-politiques. Entendez chaque passage, chaque proposition comme autant de reprises ou d’arrangements d’un standard, « L’arrangement, cette manière de transformer le thème, est un travail obscur qui permet de se servir de la tradition pour construire une nouvelle tradition ». Dominent ici la nouveauté, les nouvelles manières de se servir des instruments, les nouvelles conditions d’enregistrement et de diffusion de la musique, le « besoin de se situer dans le monde en construisant son propre espace-temps », les auditeurs et les auditrices qui font vivre cette musique « en l’écoutant, en s’y perdant ».

Que le livre soit dédié à Thelonious Monk me touche particulièrement. C’est volontairement le seul nom que je cite. Cet univers si particulier, « Il exercera une influence, souvent ignorée, sur les deux révolutions esthétiques du jazz au XXe siècle » (be-bop et free-jazz), ces constructions soit-disant injouables, le choc, « Le concept de « choc » représente bien le moment où la musique, l’oeuvre d’art de manière générale, s’impose à l’auditeur ou au spectateur. Celui-ci joue un rôle essentiel ; il fait vivre, une fois encore, l’oeuvre en question ».

Un monde nouveau, l’ombre des tranchées, la soif de vivre et l’odeur de la mort, les « combattants harlémites de l’enfer », Hollywood l’usine à rêves, « danser sur un volcan », la prohibition, l’oralité du jazz, les pulsations, les déséquilibres, les dérapages, les origines sociales et politiques de cette musique, l’esclavage, « Toutes les relations sociales sont gangrenées par cet héritage », le racisme, les ghettos, les légendes et les murs de la réalité, les Wasp et les autres, les émigrant·es rejeté·es et désigné·es comme parias, les romans noirs, le génocide des Amérindiens et la colonie de peuplement, les étasunien·nes à trait d’union…

La naissance du jazz, l’urbain et les ghettos, une multitude d’inventions, le 78 tours (cette première galette) et les premiers pressage de masse, la danse et le corps, les alluvions italiens et yiddish, Chicago, les gangsters, Harlem, le Cotton Club, la ségrégation dans la musique, les Race Series, la ligne Mason-Dixon, les temporalités propres de la diffusion, la négritude, le surréalisme, les « Espoirs dans un monde libéré de tous les jougs, de tous les despotismes » et le « désespoir devant un monde qui se refuse à tout changement », l’esthétique de l’auditeur et de l’auditrice, la résistance à la répétition…

Une trompette, l’invention du saxophone ténor, l’émancipation de l’alto, la voix du trombone, les guitares, les cymbales et les métamorphoses de la batterie, les ghost notes, le piano, la contrebasse, les pupitres de cuivres, les big bands, des instruments déchirent le présent, des voix s’élèvent, l’émoi suscité par la nouveauté, la place du disque, les ignorées de toutes les histoires…

Entre espoirs et barbarie, la révolution russe et le stalinisme, le fascisme italien et le nazisme allemand, la crise dite de 1929, le noir couleur de temps, et « sous la cendre grise déposée par la crise et ses conséquences, couvait le feu de la révolte générale, prémiced’une révolution possible », le couple « qui sait s’envoler tout en restant les pieds sur terre », ceux qui ne comprennent pas et prophétisent « le jazz est mort », ces musicien·nes vedettes des ghettos noirs des villes étasuniennes, ce souffle qui frémit toujours…

Une invitation à écouter ces disques (« ces albums devraient être disponibles sans passer par le marché. La gratuité est une idée qui fait peur en ces temps tenus par le libéralisme ») mémoires et supports des notes – bleues ou non – porteuses des possibles, loin des mesquineries aujourd’hui dominantes de la rentabilité. Des disques, des livres, des films…

Le souffle pour moi commença avec la découverte de ce qui fut nommé le free-jazz, un souffle ravageur dans une période qui ouvrait de nouveau de grandes espérances. « Le jazz habille la période, lui donne son tourbillon, sa spirale de désespoir et la montée vers les cieux d’un espoir toujours renouvelé ». J’attends donc avec une certaine impatience…

Mais toujours se posera la sortie d’un début de XXIe siècle, plutôt vide, « Un présent faramineux, mais il manque cette projection dans l’avenir sans quoi aucune révolution esthétique n’est possible. Ce collage donne l’impression d’une grande diversité et en même temps d’un rétrécissement du champ des possibles ». Et si cette fois, c’était une (des) femme(s) qui s’en mêlaient ?


Outre des chroniques de jazz, de polars et de critique de l’économie politique (et des livres sur le sujet), l’auteur a rédigé deux ouvrages consacrés au jazz :

Le souffle bleu. 1959 : le jazz basculeune-note-a-la-sonorite-bleutee-une-note-etouffee-qui-dit-plus-quil-ne-semble/

Le souffle de la liberté. 1944 : Le jazz débarqueje-lai-deja-joue-demain/


Nicolas Béniès : Le souffle de la révolte

1917-1936 : Quand le jazz est là

C&F Editions, Caen 2018, 256 pages, 29 euros

Didier Epsztajn

Une réponse à “J’ai besoin de toi pour accéder à notre avenir

  1. Oui Nicolas mais hélas je ne comprend pas le jazz, trop vieille sans doute Gigi

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