La validité de l’aventure pour toustes et son pouvoir d’utopie

Alors que l’Histoire continue, le plus souvent, d’être écrite, non seulement sous le signe du « masculin l’emporte sur le féminin », mais plus généralement du point de vue des hommes – ou plus exactement d’une partie d’entre aux -, il n’est pas inutile de revenir sur des analyses sur les sexes et le savoir, le genre de l’histoire.

Dans son introduction, Françoise Collin parle du dossier « Femmes sujets de discours, sujets de l’histoire », de la question de la pratique et du concept de « recherches féministes », de la constitution « des femmes comme objet de recherche », de l’« histoire des femmes » et du confinement des femmes aux « marges du savoir », de leur accueil de manière « additive ».

« Il s’agit aujourd’hui de dégager les recherches féministes de cette enclave pour faire apparaître leur caractère opératoire sur l’ensemble du champ du savoir. »

Elle interroge. Qu’est ce qu’une recherche féministe ? « C’est la grille de lecture que tout à la fois elle produit et applique au champ du savoir, et à la limite de tout savoir, et par lequel elle le modèle ou le remodèle, voire le construit. Cette grille de lecture prend pour paramètre la notion de gender, de genre telle que les féministes américaines l’ont élaborée et telle que la développe (ici même) Joan Scott, à savoir le paramètre de ce que nous nommons en français la différence des sexes, mais une différence qui inclut la dissymétrie des différents et leur articulation en termes de pouvoirs ». Une lecture du monde généralisable contre un savoir construit du point de vue d’un seul sexe. Une reconstruction à partir d’un refoulé. Et des tensions « provoquées par le dédoublement sexué » des acteurs et des actrices.

Quel impact cela aura-t-il sur « la périodisation de l’histoire », la « hiérarchie des formes littéraires », l’élimination « des présupposés » et la réflexion sur « des limites rendues visibles » ?

Contre un savoir particulier assimilé à l’universel, le dire de la « sexuation du savoir » mais aussi l’élargissement en terme de « savoirs originaux » par la notion de genre…

 

Sommaire :

Françoise Collin : Introduction : Sexes et savoir

André Berten : Entretien avec Michel Foucault

Femmes sujets de discours, sujets de l’histoire

  • Michèle Riot-Sarcey, Christine Planté, Eleni Varikas : Introduction

  • Michèle Riot-Sarcey : Les sources du pouvoir : L’événement en question

  • Eleni Varikas : L’approche biographique dans l’histoire des femmes

  • Christine Planté : Écrire des vies de femmes

Michèle Riot-Sarcey, Eleni Varikas : Réflexions sur la notion d’exceptionnalité

Christine Planté : Femmes exceptionnelles : Des exceptions pour quelle règle

Nicole Loraux : Notes sur un impossible sujet de l’histoire

Joan Scott : Genre : Une catégorie utile d’analyse historique

Françoise Collin : Entretien avec Michelle Perrot

Livres

Société

Marie Denis : Les choix d’Odette Thibault

Quelques éléments choisis subjectivement.

Femmes sujets de discours, sujets de l’histoire. Dans leur introduction, Michèle Riot-Sarcey, Christine Planté, Eleni Varikas parlent de consécration d’un nouveau champ de savoirs et de la marginalisation de celui-ci, de l’expression « les femmes », de la fixation « en entité séparée, au nom d’un essentialisme naturaliste ou d’un déterminisme mécaniste », des femmes dans l’histoire, des femmes comme sujets en devenir, de l’accession à la position d’individu, de l’individuation, de l’égalité des droits entre les sexes… « l’histoire des femmes, pensons-nous, ne peut s’écrire indépendamment de celle des rapports de pouvoir, ni de celle des hommes ».

Elles présentent les quatre femmes retenues pour cette recherche, Marceline Desbordes-Valmore, Daniel Stern, Claire Démar, Jeanne Deroin et indiquent vouloir « restituer à la réflexion sur les femmes une historicité, et arracher celles-ci à leur statut d’objets, pour voir en elles de possibles sujets de discours ou d’histoire ».

L’élaboration des rapports sociaux, l’invisibilité d’individu·es et de groupes, l’écriture de l’histoire, l’inégalité des sexes n’est pas une donnée immuable d’ordre naturel mais de relations socialement construites dont il importe de restituer l’historicité, l’histoire de l’humanité doit être rendu dans toutes ses dimensions et donc des dimensions « féminine » et « masculine » inégalement et hiérarchiquement répartie mais intrinsèquement liées. Michèle Riot-Sarcey se propose « d’interroger l’écriture de l’Histoire, non pas celle des femmes mais tout simplement l’Histoire, et de réfléchir sur ce que les historiens appellent événement, afin de comprendre pourquoi la parole, les écrits, les actes des femmes ne sont pas considérés comme tels ».

Elle aborde, entre autres, l’histoire des relations sociales de sexe, les traces des pratiques quotidiennes des femmes et des hommes, la longue durée de l’invisibilité des femmes dans le champ politique, les interprétations des historien·nes, le vraidu vainqueur, les sources et la parole de femmes, « Un fait sans lien avec le passé, sans groupe pour l’interpréter, n’existe pas pour l’histoire politique car la différence, le changement n’apparaissent pas », les liens entre le présent et l’écriture du passé, « le passé mis en histoire reflétera davantage les représentations des contemporains que le comportement réel des êtres humains », la fantasmatique complémentarité des sexes et la subordination des femmes, « la différence des sexes reste un non-événement », la spécificité des événements individuels, l’individu·e singulier·e dans sa dimension historique, les contradictions et les tensions à l’œuvre dans les sociétés d’inégalités, la signification du silence en histoire, l’appréhension des rapports de pouvoir dans leur totalité…

Eleni Varikas aborde la démarche biographique et sa valeur cognitive, les « critères androcentriques d’évaluation et de définition des faits historiques », les relectures du passé à travers des regards de femmes, la critique du positivisme scientifique, les expériences sociales, l’élaboration de catégories à partir de l’expérience sociale des femmes, la genèse des subjectivités féminines, la notion d’objet scientifique, « l’objet de recherche comme sujet à part entière », la légitimité de l’« attitude emphatique », les inscriptions dans des moments socio-historiques particuliers, le vide du miroir, « la volonté ou le besoin de chercher des repères pour une auto-définition non plus fondée sur la normativité patriarcale mais sur les expériences réelles des femmes », la réduction du pluriel à l’« un » naturalisé, le nécessaire « va-et-vient dans lequel s’inscrit le projet d’une vie et qui construit et reconstruit sans cesse l’univers social dans lequel s’affirment, en tant que sujets, les individus et les collectifs », les expériences humaines et ce qu’elles ont de commun et de spécifique, « l’individu là où il se trouve et non pas dans ce que l’histoire définit comme l’événement susceptible d’être analysé », le collectif, non dans une définition identitaire normative et mythique, mais « mais sur la base des intérêts communs de ses membres à participer de l’humanité dans leurs propres termes »…

Des femmes écrivent. Des biographies. Christine Planté interroge « Comment parler d’une vie de femme, étant bien entendu que nous ne voulons pas suggérer par là une qualité féminine particulière de cette vie, mais qu’elle fut celle d’un individu de sexe féminin, cette appartenance ayant une importance décisive à nos yeux ? ». L’autrice parle, entre autres, des procès d’individuation, de l’émergence des subjectivités, des éléments disparates, de l’illusion d’une « unité-continuité », de l’irracontable et de l’indicible, des enchainements de faits travestis en « causalité », d’ordre des récits et de la chronologie, de l’illusion d’une fin comme dénouement d’un récit…

J’ai notamment apprécié les articles sur la notion d’exceptionalité, les cas isolés d’une grande majorité de sans voix, la mise en cause des normes qui font la loi, l’historicisation de rapports sociaux, le droit à l’auto-définition, les dénonciations d’une condition partagée, l’humanité fondamentalement commune de l’ensemble des êtres humains, l’oppression occultée derrière le mythe des « chances égales », les rapports du particulier et du général, l’arrachement à l’anonymat et à l’obscurité, les parts de liberté face aux normes, les discours sur le monstrueux, le comptage « une par une », l’ordinaire et sa nostalgie…

« Ceux qui se proposent de codifier les sens des mots luttent pour une cause perdue car les mots, comme les idées et les choses qu’ils sont faits pour signifier, ont une histoire ».Joan Scott aborde l’organisation sociale de la relation entre les sexes, le réexamen critique des prémices et des critères de travail scientifique existant, le genre comme catégorie d’analyse, l’importance des récits des opprimé·es, les concepts dominants en regard des expériences des unes et des autres, la dissociation de la politique du féminisme, la « catégorie sociale imposée sur un corps sexué », les analyses de la subordination des femmes, « Une théorie qui repose sur la variable unique de la différence physique est problématique pour les historien(ne)s : elle présuppose un sens permanent ou inhérent au corps humain – en dehors d’une construction sociale ou culturelle – et donc la non historicité du genre lui-même. D’un certain point de vue, l’histoire devient un épiphénomène qui offre des variations interminables sur le thème immuable d’une inégalité de genre fixe ».

Des sujets situés historiquement, des rapports sociaux et des rapports de pouvoir, le rejet du caractère fixé et permanent de l’opposition binaire, l’historicisation et la déconstruction des termes de la différence sexuelleune définition du genre « le genre est un élément constitutif de rapports sociaux fondés sur des différences perçues entre les sexes, et le genre est une façon première de signifier des rapports de pouvoir »…

Je n’ai souligné que certaines parties de ce texte, beaucoup plus riche en analyses. Quoiqu’il en soit, nous sommes bien ici en présence de rapports sociaux et de leur imbrication, d’une « vision d’égalité politique et sociale qui inclut non seulement le sexe mais aussi la classe et la race ».

Les débats se sont poursuivis et élargis depuis la parution de ce numéro, malheureusement quelques fois en oubliant le genre pour se focaliser sur des identités, passant ainsi de rapports sociaux à des réflexions sur des choix individuels… La portée politique du terme et son apport en terme d’analyse historique reste fécond, pour autant que « nous » ne le confondions pas avec ses réductions institutionnelles ou néolibérales, et que, par ailleurs, nous n’abandonnons pas le terme sexe. Le genre de l’histoire et comment les sexes font-ils aussi l’histoire ?

Les cahiers du GRIF : le genre de l’histoire

N° 37/38

Editions Tierce, Paris 1988, 190 pages

Didier Epsztajn

2 réponses à “La validité de l’aventure pour toustes et son pouvoir d’utopie

  1. Que doit faire une femme pour être reconnue dans le monde intellectuel ?
    écrire parler, avoir travaillé toute sa vie ne suffit pas, il faut être dans un « certain » milieu. N’étant ni historienne ni professeur, simplement syndicaliste (étiquette mixte) je suis sensée n’avoir rien à dire sur le féminisme et la condition des femmes

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