Ne rester à l’écart d’aucun combat pour l’égalité

L’édito, les-utopiques-edito-et-sommaire-du-n8-antiracisme-et-question-sociale/, publié avec l’aimable autorisation de la revue : débute par une question : « Quelle articulation peut-il y avoir entre action syndicale, question sociale et lutte contre les discriminations raciales ? » C’est à cette question, à ces multiples facettes ou conséquences que pour l’essentiel consacré le N°8 de la revue. Un débat argumenté appuyé sur des expériences concrètes, des témoignages et des analyses, des actions collectives, « qu’il s’agisse des grèves chez Talbot à Poissy en 1984 ou des combats des travailleurs et travailleuses sans-papiers, des années 1980 (les Turcs du Sentier, à Paris) aux années 2000 », des campagnes de longue haleine (injustice fiscale touchant les travailleuses et travailleurs sans-papiers, réparation du travail forcé et le colonialisme)…

Sommaire :

  • « L’antiracisme, c’est aussi une question syndicale », par Théo Roumier

  • « Racisme d’État et politiques de l’antiracisme », par Eric Fassin

  • « Subordination et insubordination usinières. Les ouvriers immigrés de Citroën et Talbot au début des années 1980 », par Vincent Gay

  • « Fiscalité et Sans-Papiers », par Hervé Mazure

  • « French confection, Le Sentier 1980 », par Marie-Noëlle Thibault

  • « Les grèves des Sans-Papiers, 2008-2010 », par Sébastien Chatillon

  • « L’esclavage républicain », par Union syndicale Solidaires, Collectif Outremer CGT, Conseil représentatif des associations noires (CRAN), Comité d’organisation du 10 mai

  • « Antillais.es, Guyanais.es, Réunionnais.es en lutte », textes présentés par Théo Roumier

  • « Les violences policières et leurs traitements juridiques », par Farid El Yamni

  • « Circulez ! Y a rien à voir », par Omar Slaouti

  • « La laïcité en question », par Annick Coupé, Pierre Khalfa (publié avec l’aimable autorisation de la revue : la-laicite-en-question/)

  • « Laïcité, progrès social et lutte contre les discriminations », par Julien Gonthier, Jérôme Lorton, Francky Poiriez

  • « Racisme, religions et émancipation sociale », par Christian Mahieux

  • « Se former pour développer une pratique syndicale antiraciste », par Verveine Angeli, Sébastien Chatillon, Lola Chevallier, Fernanda Marucelli

  • « Des outils juridiques contre les discriminations », par René Monzat

  • Hors dossier :

  • « Les vertus de l’échec », par Christian Mahieux, Pierre Zarka (avec l’aimable autorisation des auteurs et de la revue : les-vertus-de-lechec/)

  • « Le 1er mai 1988 », par Elisabeth Claude

Je n’aborde que certains articles et certaines analyses.

L’antiracisme est aussi une question syndicale. Division du travail, racisme et discriminations au travail, division entre travailleurs/travailleuses français·es et travailleurs/travailleuses immigré·es, immigration choisie par le patronat… Théo Roumier revient, entre autres, sur les « luttes de l’immigration », l’obtention du droit de vote aux élections professionnelles (DP et CE) en 1972, les luttes à la Penarroya, les luttes dans les foyers, les mobilisations contre les circulaires Marcelin-Fontanet, les grèves dans les usines automobiles (voir le texte de Vincent Gay et son étude « De la dignité à l’invisibilité. Les OS immigrés dans les grèves de Citroën et Talbot – 1982-1984 », limplicite-religieux-efface-le-caractere-professionnel-ouvrier-des-etrangers/)…

Il aborde aussi l’auto-organisation nécessaire – y compris dans des espaces non-mixtes – des dominé·es, « Cela signifie d’abord privilégier l’auto-organisation des premières cibles du racisme, soutenir l’affirmation d’un mouvement antiraciste autonome auquel les organisations syndicales et politiques n’ont pas à se substituer, même si elles peuvent se tenir à ses cotés », la nécessité de reconnaître et de nommer les discriminations, d’analyser les formes concrètes du racisme dont l’islamophobie, de souligner les discriminations institutionnelles ou les atteintes aux droits fondamentaux des migrant·es et des réfugié·es, de rendre compte des stigmatisations publiques « d’une partie de la population, visant plus particulièrement les Rroms et les musulman·es ou considéré·es comme tel·les », de revenir sur les situations coloniales, etc.

« Si nous avons réussi à trouver les outils nécessaires pour mettre en lumière les inégalités liée au sexe, y compris au sein de nos organisations, pourquoi ne pas également les mobiliser pour lutter contre les assignations et discriminations raciales ? »

Eric Fassin parle, entre autres, du racisme d’Etat, du rôle des pouvoirs publics dans la production des logiques structurelles de stigmatisation de certaines populations, de l’importance « des discriminations raciales au quotidien », des expériences partagées qui « contribuent à produire la subjectivité des racisés » », de l’assignation à de certain·es une « place minorée », de la blanchité « moins une question d’épiderme que de position sociale et économique dans un contexte socio-historique donné » (en complément possible, David Roediger : Le salaire du Blanc. La formation de la classe ouvrière américaine et la question racialela-peur-de-legalite-politique-et-de-lamalgame-sexuel/), de penser ensemble les différentes formes de racisme et « refuser de choisir entre les causes », des logiques de discriminations indirectes et de « politique de la race » reposant sur une discrimination directe, des contrôles au faciès, des renoncements démocratiques…

Je ne reviens pas sur l’article de Vincent Gay déjà évoqué. J’indique seulement l’importance de cette analyse sur les ouvriers immigrés de Citroën et de Talbot. Il en est de même de la lutte des sans-papiers du Sentier en 1980.

Des travailleuses et des travailleurs dit·es sans papier. Je rappelle qu’être « sans papiers » n’est pas délit mais seulement une situation administrative créée par les institutions elles-mêmes.

Entre 200.000 et 400.000 sans-papiers travaillaient comme salarié·es entre 2008 et 2010, majoritairement dans les secteurs du BTP, de la restauration et du gardiennage pour les hommes et dans le secteur de l’aide à la personne pour les femmes. Des salarié·es qui payent le principal impôt collecté en France à savoir la TVA (impôt sur la consommation malgré le terme indiquant valeur ajoutée). Des mots d’ordre, « Régularisation de toutes et tous les Sans papiers », « On bosse ici ! On vit ici ! On reste ici ! », « Avec/sans papiers, travailleurs unis », un article sur une pratique syndicale unitaire et sur la légitimation des revendications des sans-papiers comme « relevant du combat syndical »…

Je souligne l’article sur l’esclavage républicain, l’esclavage « public » organisé par un Etat colonial. Le travail forcé et la question des réparations qui reste bien d’actualité, le travail forcé comme crime contre l’humanité. Il faut rappeler Colbert et le « Code noir » (Louis Sala-Molins et Louis-Georges Tin : Il faut débaptiser les collèges et les lycées Colbert !il-faut-debaptiser-les-colleges-et-les-lycees-colbert/ et Louis Sala-Molins : Colbert, l’esclavage et l’Histoirecolbert-lesclavage-et-lhistoire/), l’accommodement de la colonisation française avec l’esclavage « traditionnel », l’indépendance d’Haïti et les « réparations » versées à l’Etat français jusqu’au milieu de XXe siècle !, le remplacement de l’esclavage aboli en 1848 – l’esclavage aboli précédemment a été rétabli par Napoléon Bonaparte toujours très encensé – par le travail forcé, « système très différent du point de vue juridique mais tout a fait semblable du point de vue pratique », les codes de l’indigénat et leur non-abrogation par le Front Populaire en 1936… « Aujourd’hui, les organisations de la société civile se battent pour que cette histoire, pourtant massive et relativement récente, soit connue, que le travail forcé soit reconnu comme crime contre l’humanité, et que des réparations soient accordées aux victimes et à leurs descendants ».

La colonisation n’est pas une histoire ancienne, Mayotte et la Kanaky en sont deux exemples bien d’actualité. Les luttes en Guyane et en Guadeloupe aussi. Il n’est pas inutile de revenir sur des luttes d’Antillais·es, de Guyanais·es et de Réunionnais·es, des refus de l’émigration obligatoire et d’assimilation colonialiste…

Les violences policières et leurs traitements judiciaires, la culture d’impunité de la police française, la notion de seuil comme base des constructions de l’injustice, « En cherchant à défendre l’orgueil des institutions qu’elles appellent honneur, les institutions se déshonorent… », les dénis des réalités, la monstrueuse « présomption de légitime défense », la face armée de la gestion néolibérale…

Il peut-être étonnant d’associer la (les) laïcité(s) avec l’antiracisme. Compte tenu de l’instrumentalisation de la laïcité dans les discours et politiques, il n’est cependant pas inutile de revenir sur la séparation du politique et du religieux dans les constructions institutionnelles. Les agencements liés à la sécularisation, à travers le monde, qu’ils soient ou nom nommé laïcité, sont multiples, fruits de luttes, d’histoire et de compromis divers. Que le sujet suscite des débats, des expressions opposées, des divergences d’appréciation n’est en soi pas un problème, y compris dans le mouvement syndical. Reste que parfois, il est difficile de cerner de quoi certain·es parlent.

Je partage la démarche de d’Annick Coupé, Pierre Khalfa : La laïcité en questionpublié avec l’aimable autorisation de la revue : la-laicite-en-question/. Elle et il soulignent, entre autres, qu’il ne faut confondre « foi et religion », que la religion est bien une « affaire collective », que l’espace public n’est pas neutre (doit-on ici rappeler, 50 ans après 1968, nos combats lycéens pour obtenir le droit à la parole politique dans les lycées, le combat incessant pour ce même droit dans l’ensemble des sphères socio-économiques, y compris dans les entreprises), « Les convictions peuvent s’exercer dans l’espace public, mais sans exercer d’emprise sur celui-ci ». L’interdiction de parures ou de vêtures – à connotation religieuses ou non – dans l’espace public est donc une « atteinte aux libertés individuelles ». L’astreinte à la neutralité des « mandataires de la puissance publique » ne saurait être étendue aux représentant·es des citoyen·nes, aux usager·es, etc.

Annick Coupé, Pierre Khalfa par ailleurs indiquent « Au-delà de la question religieuse, nous ne pouvons pas être par principe favorables à une séparation du public et du privé. Ainsi par exemple, nous sommes pour que le contrat de travail, contrat entre deux personnes privées, soit encadré par des réglementations publiques (le code du travail) comme nous sommes favorables à ce que les relations entre des acteurs économiques privés soient encadrés par la puissance publique. De même, les féministes se sont battues pour que ce qui relève des relations de couple ne soit pas traité simplement comme des affaires privées mais puissent être soumis à une intervention publique, comme par exemple dans le cas de violences ». Elle et ils reviennent sur la séparation de l’Etat et des organisations religieuses, la laïcité comme liberté d’avoir une opinion, l’histoire des positions sur ce sujet et la Loi de 1905. L’équilibre reste instable. D’autant que certain·es confondent laïcité et promotion de l’athéisme, que la principale force religieuse, « l’Église catholique n’a pas renoncé à édicter des lois morales qu’elle juge supérieures aux lois séculières ».

La Loi de 1905 n’a jamais été appliquée dans les colonies françaises, les populations étaient soumises au Code de l’indigénat. L’Alsace et la Moselle restent sous le régime d’un Concordat (avec financement des cultes sur fonds publics). Et cette vision concordataire semble dominer dans les pouvoirs publics, avec la volonté d’organiser les populations se reconnaissant dans une religion. « minoritaire » sur le territoire « Le refus d’appliquer les lois de la République aux musulmans a été une constante et, hélas, l’empreinte du colonialisme n’a pas disparu, puisque l’État continue à vouloir avoir son mot à dire sur la religion musulmane, comme le montrent les tentatives régulières de la part des gouvernements de faire surgir un « islam de France » dans la plus pure tradition gallicane ». Les actions publiques devraient respecter le principe même de la laïcité (reconnaissance des association cultuelles et non des cultes en tant que tels). Chacun·e, dans les limites, mises ou discutables, à la liberté d’expression, a le droit de pratiquer et de prêcher le dogme religieux qu’elle ou il désire.

Les auteur·e·s ajoutent : « En tant que citoyens et citoyennes, nous pouvons critiquer tel ou tel aspect des religions chrétienne, juive ou musulmane, ou même considérer, si l’on est athée, que toute religion est obscurantiste. Nous pouvons, nous devons, en tant que citoyens et citoyennes, combattre le fondamentalisme religieux ; mais la puissance publique doit être garante du libre exercice du culte et de la possibilité pour chacune et chacun de faire valoir ses opinions à condition de ne pas violer la loi. »

La place des écoles religieuses ou patronales privées, les régimes d’exception, les discriminations multiples, les effets des politiques néolibérales, la laïcité comme conception identitaire, sont de réels obstacles à l’égalité. Les relations de chacun·e avec dieu bien autre chose…

J’ai de nombreux désaccords avec le texte suivant, tant sur la méthode que sur les analyses. Je n’en souligne que certains éléments. Les auteurs parlent de l’« unité de classe ouvrière » oubliant que les rapports sociaux de classe sont imbriqués avec d’autres rapports sociaux (dont les rapports sociaux de sexe et les procès de racisation). Peut-il y avoir racisme sans assignation de personnes ou de groupes à une « race » (quelque soit le sens donné au mot), sans racisation de ces personnes ? Ils critiquent le soit-disant « communautarisme à l’anglo-saxonne » sans jamais expliquer les différentes constructions historiques des institutions ni dire ce qu’ils pensent du droit à l’auto-organisation – y compris sous forme non-mixte – des groupes sociaux qui se considèrent comme discriminés, sans parler non plus des pratiques communautaristes réellement existantes de groupes (communautés) dominants et de leur volonté d’imposer leurs normes. Doit-on ici rappeler le combat acharné de certaines organisations syndicales dans le passé contre le travail salarié des femmes et leur droit à se syndiquer, le refus toujours actuel de considérer qu’une salariée n’est pas simplement un salarié au féminin ou le déni des effets de la division sexuelle et raciale du travail. Les auteurs ont-ils oublié le refus de prendre en charge syndicalement les revendications de femmes au nom du refus de « revendications particularistes » ? La liberté de conscience n’est rien sans le droit de pratiquer pleinement ou non sa religion y compris dans les lieux où domine l’arbitraire patronal. Comment comprendre que d’un coté ils expliquent que la notion de dieu ou de transcendance est une « notion personnelle et privée » et de l’autre que les dogmes religieux sont politiques ? Leur conception du « privé » semble détaché de tout rapport social, de toute dimension politique. La laïcité n’est pas un terme magique dans lequel se dissolvent les contradictions sociales.

De ce point de vue, les questions « pas si nouvelles que ça » que pose Christian Mahieux, dans son texte, pourraient être de bonnes ouvertures.

J’attire aussi l’attention sur « Les vertus de l’échec » deChristian Mahieux, Pierre Zarkapublié avec l’aimable autorisation des auteurs et de la revue, les-vertus-de-lechec/. Des analyses sur le social et le politique, l’autonomie du mouvement ouvrier, les conceptions délégataires, les question de pouvoir, « le syndicalisme est politique », la capacité à instituer, les projets autogestionnaires, l’auto-organisation, l’invention et la construction de l’unité, les retours critiques sur les passés, les questions démocratiques qui ne doivent pas s’effacer au nom d’une soit-disante efficacité, « Transformer l’ensemble des rapports sociaux suppose d’aller au-delà de la question de l’appropriation sociale des moyens de production et de développer une réflexion sur les sujets de la démocratie sociale, la citoyenneté et l’égalité pour sortir de la figure unique du producteur émancipé »…

Les utopiques. Cahier de réflexions

N° 8 – été 2008

Antiracisme et question sociale

Union syndicales Solidaires

Editions Syllepse

https://www.syllepse.net/antiracisme-et-question-sociale-_r_37_i_745.html

Paris 2018, 192 pages, 8 euros

Didier Epsztajn

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