Rien de tout cela n’est terminé

Dans son avant-propos, Oristelle Bonis indique que ce livre a été édité en 1911 à Londres sous le titre Suffragette Sally, puis repris en 1984 sous le titre Suffragettes. A story of three women, enfin qu’une édition « savante » fut publiée en 2007 par une maison d’édition canadienne. Le nom de Gertrude Colmore ne tomba pas totalement dans l’oubli.

Un siècle après qu’une partie des femmes britanniques aient obtenu le droit de vote, quatre-vingt dix ans après que le droit de vote fut étendu à toutes les femmes aux même conditions que le suffrage masculin (âge requis 21 ans), le livre paraît en français, dans cette petite province, soit-disant miroir de l’universalité émancipatrice, où les femmes n’eurent le droit de vote qu’en…  1944.

Oristelle Bonis indique : « Si la longue mobilisation des féministes britanniques pour le suffrage féminin est aujourd’hui bien documentée par des études historiques, des essais, des films de fiction et des documentaires, Suffragette Sally est un des rares romans, sinon le seul, à avoir été écrit sur le vif par une militante de la cause « suffragette ». Classique dans sa forme, audacieux par le ton, il expose les arguments du débat entre partisans et adversaires du vote des femmes, ainsi – et ce n’est pas moins intéressant – que les différences de position entre d’un côté les suffragistes, légalistes et constitutionnalistes, persuadé·es que la raison finirait par l’emporter sur l’injustice qui privait les femmes de droits politiques ; et, de l’autre, les suffragettes, exaspérées par l’absence de résultat d’un mouvement né un demi-siècle plus tôt et décidées à arracher leurs droits de citoyennes au pouvoir politique. »

L’éditrice parle des moments où se situe le livre et des années suivantes, entre autres, de lNational Union of Women’s Suffrage Societies (NUWSS), fondée en 1897 par la « suffragiste » Millicent Fawcett, la Women’s Social and Political Union (WSPU),créée en 1903 par les « suffragettes » Emmeline et Christabel Pankhurst avec le slogan « Deeds, not words » (« Des actes, pas des mots »), la désobéissance civile, les affrontements avec les forces de l’ordre,le journal Votes for women, les positions des partis politiques, « C’est l’époque des premières grèves de la faim, entamées par les suffragettes pour être traitées en prisonnières politiques et non en criminelles de droit commun, un mouvement très suivi auquel les autorités répliquent en nourrissant les protestaires de force, et très brutalement ». J’indique que les conditions de détention, les traitements différenciés suivant la classe sociale, les violences, les grèves de la faim et les alimentations forcées sont pleinement et politiquement remarquablement traitées dans le livre.

Le monde était en train de changer, le corset moral de l’ère victorienne craquait, les sphères d’activité sexuée restaient cependant toujours distinctes et délimitées, les accusations d’outrage à la féminité se perpétuaient… « En ce sens, Suffragette Sally est une source importante à double titre : parce que le roman décrit une étape charnière et véhémente du combat des suffragettes britanniques, et parce que les arguments, les circonstances, les personnages, les situations que Gertrude Colmore met en avant livrent quantité d’informations sur la société britannique de l’époque et ses contradictions, sur la place des femmes, les motifs de la revendication féministe, l’étanchéité des classes sociales et des « domaines de compétence » dévolus à chaque sexe, la conception de la citoyenneté, le partage du pouvoir et de la responsabilité politique ».

Je ne suis habituellement que peu friand de ce type de littérature. Mais j’ai été happé par la richesse des personnages, le souffle émancipateur, la façon parfois fort ironique dont se déroulent certains dialogues, le traitement des relations amicales/amoureuses, la dénonciation des positions masculines en défense de leur privilège, les argumentaires qui seront aussi employés au XXIème siècle contre le droit de vote des résident·es/citoyen·nes dits étranger·es ou contre d’autres éléments de lutte des femmes…

Publier aujourd’hui ce livre, est un acte éditorial fort. Trop rares ou trop oubliées sont les témoignages sur l’audace de ces suffragettes qui ont défié l’ordre masculin et censitaire.

Sally, la domesticité (lire en complément le beau roman de Marguerite Duras : Le squarevous-ne-pouvez-pas-savoir-ce-que-cest-que-de-netre-rien/), la sordide banalité quotidienne et l’espace de rêverie n’appartenant qu’à soi, les attouchements de « Monsieur », ces demi-heures à elle, « L’obscurité était ce qu’il avait de mieux après le feu ; elle écartait de vos pensées ce qui vous environnait », une grande salle dans le West End et une grande dame aux cheveux bruns et à la voix claire, le surprenant et le connu, « parce que ce que cela avait de surprenant et d’étrange ne lui était pas totalement étranger, totalement inconnu », le droit à la parole, un chant de liberté, le refus des droits accordés à d’autres personne humaines et refusés à d’autres simplement parce qu’elles sont femmes, un appel lancé à toutes et « avec une ardeur particulière pour les plus pauvres, les plus opprimées de toutes ».

Edith, Geraldine, Lady Henry Hill, Agatha, Rachel, les femmes comme individues à part entière, l’existence politique, les prises de parole, « Elle fut la première vague de la marée montante, la première à affronter les rochers, et à être brisée », les infamies, le mouvement des femmes dans les premières années du XXème siècle, Votes for Women (journal de la WSPU), la préférence des hommes pour celles qui ne sont pas leurs égales, l’injustice et la brutalité, les droits civiques et le pouvoir censitaire…

Servir une cause lorsqu’on est relativement protégée par son statut social, l’arrestation et le silence, « Elle défendait ouvertement ses convictions et ses camarades, son être n’était plus scindé, il ne se retournait plus contre lui-même », la prison des unes et des autres, « La prison n’est plus pareille depuis que vous autres ladies y venez », la solitude et l’intimité, la promiscuité… Je souligne les passages sur l’emprisonnement, la prison comme lieu d’exception au sens propre, la privation généralisée et pas seulement de la liberté de mouvements. « je n’ai commis aucun acte que je ne commettrais pas encore », les condamnées politiques non reconnues en tant que telles…

Ce à quoi des femmes s’exposaient, le soutien d’un mari, « La question était, jusqu’où pouvait-il aller, lui, dans son soutien, non pas tant en tant que personnage officiel, mais, comme elle l’avait murmuré, en privé ? ». Gertrude Colmore, par touches sensibles, montre que l’attitude de certains contraste avec la prime à la haine de l’égalité d’autres amoureux.

Des femmes le dos au mur, celles qui firent meeting contre le droit de vote, la réduction de l’individue à ses parties génitales, « Et le sexe, apparemment, était de tous les attributs le plus précieux de la femme, celui qui créait les différences éthiques aussi bien que physiques entre elle et l’homme », « Elles étaient le sexe » et elles n’étaient pas des hommes…

Men’committe for Justice to Women, des femmes « tellement écrasées, brisées, presque réduites à une vie animale », la violence acceptable des uns et la violence détestable des autres (je souligne l’argumentaire, toujours actuel, entre les jets de pierres et la destruction, les protestations symboliques, les maitrises de sens des actes et pourtant la disqualification médiatique)…

Une délégation, une demande d’entrer dans la Chambre des Communes, « Puis les policiers commencèrent à « déplacer » la délégation, ils se saisirent des femmes, les écartèrent de l’entrée », les changements dans la foule, la violence comme « geste d’autodéfense », la veulerie des parlementaires, les réponses aux hommes et la censure ou le silence face aux questions de femmes, les arrestations, elle ne s’inclinerait pas et elle irait en prison, les conditions de détention, les révoltes et les punitions, la grève de la faim, les alimentations forcées, « Ils trouvaient très drôle que l’on verse de la nourriture par un tuyau de caoutchouc dans le ventre d’une femme »…

L’ironie de l’autrice se manifeste particulièrement dans le personnage de Mrs Brown, sa capacité d’écoute tant appréciée par les hommes, ses réparties, « Vous prêtez plus d’attention à ce que vous voyez de nous qu’à ce que nous sommes intérieurement », ses silences volontairement pesés ou son usage des questions, « Quoi qu’il dise je réponds pas une question ou je lui demande de s’expliquer. Cela ne s’appelle pas discuter ». Et lorsque lorsque le réel se dévoile, « si Mrs Brown n’était pas Mrs Brown mais la femme qui avait fait semblant d’être Mrs Brown, comment… ? »…

Rêve et protestation, la difficulté de prendre la parole, l’autre prison, « Et quand elles dorment, toutes les prisonnières sont libres », la résistance à l’irrésistible, « le traitement infligé aux militantes emprisonnées variait selon leur position sociale », la vrai personnalité des uns derrière les paroles douceâtres, « toujours elle le verrait la fuir en boitillant », les fonctionnaires et le pouvoir souverain, leur système pénitentiaire qu’il ne faudrait en cas troubler, l’espièglerie des unes, le vendredi noir, « rien de tout cela n’est terminé »…

Gertrude Colmore : Suffragette Sally

Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Marie-Hélène Dumas

Editions iXe, Donnemarie-Dontilly 2018, 336 pages, 22 euros

Didier Epsztajn

Une réponse à “Rien de tout cela n’est terminé

  1. Florence Montreynaud

    merci, cher Didier, pour toutes ces précieuses informations et savoureuses notes de lecture !

    Florence

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