Interview pour Golias magazine de Philibert Muzima

Philibert Muzima est l’auteur du récit Imbibé de leur sang, gravé de leurs noms (Izuba Editions), préface de Philippe Basabose, rescapé

Question : Première surprise, ce titre énigmatique de votre livre, Imbibé de leur sang, gravé de leurs noms. Pas d’article, pas de nom pour orienter le lecteur, des participes passés déroutants, renvoyant à l’auteur, comme s’il était dépositaire de tout le sang versé sur les collines du Rwanda et habité par la mémoire de tous ses frères assassinés pour rappeler leur identité. Pouvez-vous nous dire quelle charge de sens porte ce titre ?

Réponse : Imbibé de leur sang, gravé de leurs noms est un titre pour nommer mon pays, le Rwanda et sa relation intime, profonde avec les victimes du génocide des Tutsi. Je vois donc le Rwanda comme un mur commémoratif où chaque moindre centimètre carré de son sol est imbibé de leur sang et gravé de leurs noms. Au niveau plus restreint, c’est de mon Mugombwa natal qu’il s’agit. C’est là où j’ai vu le sol imbibé du sang des miens, leurs corps se dessinant, gravant leurs silhouettes sur cette terre qui les avait vus naître et qui venait de les engloutir à tout jamais :« Je regarde aux alentours. Personne, rien que des cadavres. Je n’ai ni le temps ni l’envie de les dévisager. Pour la première fois, je réalise l’ampleur de l’horreur et l’étendue des massacres. Mon regard ne rencontre que des cadavres. Le sol est imbibé de sang. La ville s’est vidée. » C’est une ville fantôme, une ville cruelle, comme dirait Mongo Béti. J’erre au nord de la ville qui m’a vu naître comme le jeune Banda à Tanga-Nord, bien que, contrairement à Banda, je n’aie ni cacao ni personne pour m’accompagner. Je ne trouverai aucune Odilia pour m’aider et me consoler. Mon odyssée à moi n’aura pas de fin heureuse. Car, loin de se terminer, mon aventure ne semble que commencer et, de minute en minute, elle va de mal en pis.

Un autre coup d’œil sur cette ville qui avait été la mienne m’apparait maintenant « comme un endroit d’autrefois, la relique fantôme d’un passé disparu depuis si longtemps qu’il était difficile de croire qu’il m’ait jamais été lié ». En tout cas, si Jérusalem est une ville trois fois sainte, Paris, ville lumière et Rome ville éternelle, « celle qui m’a vu naître, se montrait quant à elle devant moi comme une ville trois fois maudite, une ville de ténèbres, inondée, noyée, morte et enfouie à tout jamais au fond d’une mer de sang de ses propres enfants. » p.266.

Mais si je dépasse le côté matériel de la chose pour une pensée plus philosophique, c’est le livre même qui se retrouve imbibé de leur sang et gravé de leurs noms.« C’est pourquoi j’écris vos noms, j’inscris vos vies dans ces quelques pages que je vous offre pour que vous y reposiez à jamais. Qu’elles vous servent de tombes, de sépultures, à vous qui n’en avez peut-être pas encore. » p. 25. Et pour cause, le poème intitulé « gravé de leurs noms » ouvrant et fermant le livre dédie l’ouvrage aux victimes du Tutsicide. La liste nominative en annexe vient donc graver le livre de leurs noms, pour de vrai.

Question : Manifestement, à la spontanéité d’un récit qui aurait une unité de ton et un déroulement linéaire, vous avez préféré une structure complexe mêlant plusieurs genres qui font passer le lecteur, grâce à un art consommé du contraste, de la peine profonde au rire, de l’ironie amère à l’horreur, de la joie de survivre à l’abattement, du récit haletant à l’effondrement du vaincu de la fin. Les ruptures constantes, les cassures systématiques expriment admirablement l’anéantissement. Par contre les références nombreuses à la culture rwandaise et aux littératures de l’antiquité et de l’Occident contemporain ralentissent le récit du génocide. Quel est l’effet recherché ? On aimerait connaître les étapes de l’élaboration de ce récit qui s’impose comme une œuvre authentique, où l’écrivain Philibert Muzima observe son narrateur traverser les plus inexpiables atrocités et oblige le lecteur à regarder des vérités qui touchent à la profondeur de notre destin. Avez-vous commencé à noter vos réactions et observations au Burundi ? Et ensuite quel fut le processus de recréation ?

Réponse : Cela peut sembler paradoxal, mais l’idée d’un livre date de l’après-midi du jeudi 21 avril 1994. Couché dans la brousse où je me cachais, je me suis promis que si je survivais, j’écrirai un livre pour décrire tout ce que j’étais en train de vivre. Je croyais alors regarder un film, un thriller dont j’étais au centre de l’action. L’idée s’est vite évaporée. La survie n’étant que peu probable, je me suis dit que les morts n’écrivaient pas. Autant ne penser qu’à cette mort certaine et me préparer à l’affronter avec sérénité. Mais la mort n’est pas venue et je me suis retrouvé au Burundi, quelques jours après, et l’envie d’écrire m’est revenue. J’ai alors commencé par des poèmes.Je ne pensais pas revoir de sitôt le pays de mes malheurs. Je pensais que mon exode allait peut-être me conduire loin dans le temps et dans l’espace. J’étais conscient que quelques longues qu’allaient être mes déambulations, j’avais un bagage mémoriel. J’avais le devoir de faire mentir les génocidaires qui voulaient nous tuer et faire disparaître les traces de notre passage sur la terre rwandaise. Je me devais donc d’écrire pour faire revivre les miens, les décrire dans leur individualité et les immortaliser en gravant leurs noms dans la mémoire de l’humanité.

De retour au Rwanda, J’ai poursuivi mon exercice d’écriture des poèmes et des noms, puis des articles engagés. J’ai par la suite cofondé l’Agence Rwandaise d’Information et, pendant près de cinq ans, traité l’actualité. Mais cela ne m’a pas réconcilié avec le passé. Plus tard au Canada j’ai rencontré une jeune juive française qui m’a aidé à avancer dans l’écriture sous forme de témoignage. C’est ainsi que j’ai enfin abouti à un récit narratif et analytique,mêlé au poème et comportant une liste nominative de certaines victimes de Mugombwa.

Question : Vous avez défini votre livre comme un témoignage, il est beaucoup plus que cela, vous nous faites entrer dans un enfer, et vous vous interrogez sur les racines du mal radical. Une première réalité mise en évidence : les Hutu du Sud voulaient tuer les Tutsi non pour se venger de la mort d’Habyarimana, mais parce qu’ils étaient Tutsi, alors qu’eux étaient Hutu. L’enquête de Jean-Paul Kimonyo (Le Rwanda, un génocide populaire, éd. Karthala,2008) l’avait bien montré. Vous le confirmez encore par le jugement de Mgr Phocas, « Le Tutsi est mauvais non par éducation, mais par nature ». Comment cette fausse image sociale a-t-elle pu mobiliser plus d’un million de Hutu ? Est-ce une idéologie qui a transformé des paysans illettrés et misérables en assassins ? Le lecteur, là, a le sentiment de vous faire sortir du reportage pour vous obliger à une analyse qui pourrait faire l’objet d’un nouveau livre. Pouvez-vous, au moins, dire le fond de votre pensée sur cette question ?

Réponse : Par cette question, vous me forcez à me mettre dans la peau de mes tueurs pour tenter de comprendre l’incompréhensible, sonder l’insondable et par la suite, expliquer l’inexplicable, décrire l’indescriptible ! Autant chercher la quadrature du cercle ! Ne pas pouvoir saisir les raisons qui ont poussé les Hutu à nous exterminer s’explique par le fait que, pour parodier Blaise Pascal, les génocidaires ont des raisons que la raison ne connait pas.

Question : Lors de votre formation dans plusieurs séminaires, vous avez connu de nombreux membres de l’Eglise catholique, certains, victimes choisies du génocide, d’autres, prêtres génocidaires. Votre ouvrage nous en apprend beaucoup sur les ecclésiastiques. La revue Golias (« L’empêcheur de croire en rond ») a publié en avril dernier un numéro spécial intitulé « Rwanda : le recyclage des prêtres génocidaires ». Les rédacteurs et les lecteurs de cette revue seront intéressés par votre témoignage révélant les divers visages de l’Eglise rwandaise à partir de votre vécu. Pouvez-vous nous dire de quelles façons et à partir de quand la hiérarchie de l’Eglise et de nombreux religieux ont été partie prenante de « la machine génocidaire et un des rouages » ? Etait-ce inéluctable ? Et à la sortie de « l’apocalypse », quel regard portez-vous sur l’évangile de Jésus-Christ ? Comment peut-on interpréter ce cri du séminariste supplicié, après avoir entendu les grenades incendier l’église de Mugombwa, où des milliers de Tutsi s’étaient réfugiés, – « Gott is tot », Dieu est mort. Nietzsche avait raison, me disais-je in petto… » Ne faudrait-il pas le compléter par la formule de Georges Semprun :

A Auschwitz, dis-moi où était Dieu ?

Et la réponse, où était l’homme ?

Réponse : Je répondrais quant à moi comme Elie Wiesel à son compagnon d’infortune qui demandait où était Dieu : « – Où il est ? Le voici, il est pendu ici, à cette potence… »

J’ai commencé à perdre le nord au vu de prêtres égarés et qui, à leur tour, égaraient les brebis. C’est lorsque j’ai remarqué que le virus de l’ethnisme était arrivé au presbytère ! Je fréquentais souvent l’évêché de Kabgayi près du Philosophicum Saint-Thomas-d’Aquin. La cohabitation était difficile entre prêtres tutsi et leurs confrères Hutu. Il arrivait que le curé et ses vicaires d’une même paroisse s’évitaient mutuellement, préférant diriger la paroisse par post-it interposés. Le curé collait « un petit mot » à la porte du vicaire ou le lui laissait à sa table de la salle à manger où ils se succédaient au lieu de s’y retrouver pour manger ensemble.

Certains prêtres affichaient fièrement leur appartenance aux partis politiques et, arboraient publiquement leurs couleurs. Mais tout n’était pas mauvais. À l’issue d’un presbyterium de son diocèse en décembre 1991, Mgr Thaddée Nsengiyumva, évêque de Kabgayi, a publié une lettre épiscopale intitulé « Twivugurure tubane mu mahoro » ou « Convertissons-nous pour cohabiter en paix ». Le clergé de Kabgayi reconnaissait alors que l’Église catholique du Rwanda souffrait de trop mensonges, de sa promiscuité avec les pouvoirs politiques et de son manque de transparence. Le document élaborait sur les problèmes en cours et proposait des solutions concrètes pour y remédier.

Question : Dans ces quatre cents pages que vous nous donnez à lire, il y a une volonté farouche de tout restituer de ce que vous avez observé, senti, vécu, compris avec le recul. Ces deux premiers chapitres (In Memoriam, Naître au mauvais moment) dressent un tableau social d’une grande valeur documentaire. Pourquoi ce goût des détails, ces précisions pour caractériser tous les membres de la famille ? On se lasserait vite de telles descriptions si elles n’étaient animées par une vibrante chaleur de vie. Que représente pour vous la famille ?

Réponse : Mon livre est une histoire de vie des miens. Ce n’est ni un récit d’horreurs ni un évangile de haine, encore moins une nécrologie. Je raconte les miens. Leur vie, plutôt que leur mort. Ainsi me suis-je efforcé à restituer leur vécu. Pour que mes enfants, mes neveux et nièces sachent d’où ils viennent, de quelles familles ils descendent et quelle était la vie des leurs avant l’apocalypse d’avril 1994. Pour qu’ils sachent comment était notre environnement social, les amitiés, les occupations quotidiennes, les loisirs etc. Je voulais brosser le portrait le plus réaliste des nôtres, donner à nos enfants une idée proche du réel. L’écriture consistait à placer virtuellement mes enfants et ceux de mes deux frères dans ce Mugombwa et ses environs où ils ne vivront jamais dans la vraie vie, comme nous y avons vécu. Leur montrer que les génocidaires ont tué des gens ordinaires, qu’ils n’ont pas tué de méchants Tutsi !

Je ne voulais pas que le récit de vie des miens ressemble à une bible de haine. D’où des anecdotes et autres récits de vie légers pour retenir le lecteur. Une invitation à passer d’une page à l’autre et aller jusqu’au bout d’un récit de vie de ce peuple, les Tutsi, que le Tutsiciden’aura pas réussi à effacer de la surface du globe. Ce que représente la famille pour moi ? Tout ce qui me décrit, qui je suis. Le génocide de ma famille décrit quant à lui qui je suis devenu depuis. Avec le génocide, je suis devenu quelqu’un d’autre, quelqu’un d’ailleurs.

Question : Dans un chapitre de L’Innommable, l’Agahomamunwa, Adélaïde Mukantabana, dénonce la condition inférieure où est maintenue la femme rwandaise. Il semble bien que vous ayez une position différente, puisque dans votre premier chapitre vous ne faites aucune remarque critique sur cette tradition qui veut que la femme appartienne à la famille. Ainsi les beaux-frères, le beau-père, les frères du mari, lorsque celui-ci disparaît ou meurt, ont des droits sur elle. Vous respectez une tradition qui rend la femme soumise aux besoins de l’homme.

Et pourtant, tout au long de votre calvaire atroce, vous ne manifestez aucun mépris pour la femme quand les jeunes filles hutu vous provoquent ou vous injurient. C’est même une vive admiration qui vous anime lorsque vous décrivez l’ardeur combative de Laetitia Mukansanga, lors de la bataille à coups de cailloux contre les Hutu, et quand vous évoquez son refus de devenir l’esclave sexuelle de Saveri. « Je lui souffle à l’oreille :

  • On ne sait jamais, peut-être que tu vas survivre.

  • Non. C’est la mort comme la mort, Alors, mieux vaut mourir avec vous, tranche-t-elle, très catégorique. », p.244.

Vous avouez votre étonnement car, pour vous, le viol d’une femme, dans ces conditions, était un moindre mal et non un crime. Dégagé à la fois des préjugés de la pudeur rwandaise et de ceux du machisme, quand vous ressentez une attraction intense pour cette femme, vous avez la délicatesse de respecter son désir. Enfin, vous nous laissez sur une image magnifique de Mukansanga, rebelle jusqu’à la mort, véritable héroïne. Lorsqu’un gendarme a dit qu’il allait faire d’elle sa femme, elle lui a planté une pierre « en pleine figure. Le sang coulait à flots ». Les gendarmes l’ont aussitôt tuée. Cette figure de femme qui vous a profondément bouleversé n’a-t-elle pas fait évoluer vos propres idées sur la condition féminine et changé votre manière de concevoir l’amour ?

Réponse : Si je ne dénonce pas cette condition de la femme rwandaise, cela ne veut pas dire que je la soutiens. J’aime certainement la culture rwandaise dans son ensemble et j’en nourris une grande nostalgie. En cas de remariage avec un frère du mari décédé, la veuve était-elle consentante ? Certainement pas tout le temps. Mais quelles étaient les alternatives qui s’offraient à elle, pour vivre activement sa sexualité ou même se refaire un nouveau nid nuptial, un autre foyer en dehors de sa belle-famille ? Le patriarcat rwandais exigeait de la veuve de laisser ses enfants à sa belle-famille, abandonner les biens acquis avec son mari et partir, sans enfant, sans héritage. Est-ce le mieux à souhaiter à une femme, faute de pouvoir changer drastiquement les mœurs ? Je ne le pense pas. J’aurais souhaité qu’une femme puisse jouir des mêmes droits que son mari, mais ce n’était pas le cas. Autant alors préférer le moindre parmi plusieurs maux d’une société macho. Il faut dire aussi que cela n’est que la partie visible de l’iceberg. Il arrivait qu’une fille soit donnée en mariage à un parfait inconnu. Et lorsque la fille, embarquée de gré ou de force pour être livrée à son futur mari, éclatait en sanglots et pleurait sur son sort, on chantait à l’unisson : Emera bakujyane, iso yemeye inkwano (Résigne-toi, accepte qu’ils t’emmènent, ton père a accepté la dot.) Le contrat de mariage était conclu entre les familles respectives des futurs mariés. La décision de se marier n’appartenant pas à la fille rwandaise; celle de briser le contrat qu’elle n’a pas signé ne lui revenait qu’au prix de sacrifices. C’est polémique, je comprends. Heureusement que les choses changent.

Quant au risque de viol de Mukansanga, j’avoue qu’elle a compris plus vite que moi ce qui l’attendait chez Saveri et y a opposé une fin de non-recevoir. Mukansanga préférait la mort au viol. Ne pas réaliser cela aussi vite qu’elle ne dit pas que je ne considérais pas le viol comme un crime. Loin de là. Je voulais simplement qu’elle reste en vie. Devais-je, souhaiter dans de telles circonstances, à une fille de rester en vie à tout prix, même si le prix de la survie inclut le viol ? Est-il vrai que comme dit la sagesse rwandaise, que « akamuga karuta agaturo »ou littéralement, qu’un handicapé vaut mieux qu’une tombe ? Je ne veux pas m’engager sur ce terrain-là.

J’aurais seulement aimé que Mukansanga survive au génocide. Les derniers moments de la vie de Mukansanga resteront gravés dans ma mémoire. Son courage, son héroïsme. Son combat dans nos batailles, sur tous les fronts, témoignaient de sa volonté de vivre. Elle était déterminée à sauvegarder l’honneur et la dignité, même face à la mort. Mieux qu’Emiliano Zapata, la courageuse Laetitia Mukansanga s’est battue pour vivre debout plutôt que mourir à genou.

Question : Il est frappant de constater que votre engagement dans le FPR ne se fait pas à partir de convictions politiques. « Les Tutsi étaient Tutsi, c’est-à-dire FPR, dites-vous, dans la tête du régime hutu et de tous ses défenseurs. » Vous assumiez donc ce destin qui vous était échu, en supposant que la cause du FPR était juste. Et vous vous êtes acquitté de la tâche concrète de votre engagement. Votre résistance exemplaire est-elle restée, au cours de votre odyssée, en dehors de tout champ politique, dans une simple affirmation de votre dignité ? Pourquoi ce silence sur l’évolution (certains parlent de résurrection) du Rwanda, après le génocide ?

Réponse : J’ai décidé de raconter la vie des miens et le calvaire des tutsi durant le génocide. L’après-génocide et la vie après la mort feront l’objet d’un nouveau livre, Inch’Allah Imbibé de leur sang, gravé de leurs noms termine sur des questions de savoir comment vivent les rescapés leur après-génocide, avec quels défis et à quel prix. Il fallait d’abord raconter ce qui s’est passé. Le lecteur aura besoin d’en savoir plus sur l’après. D’où la dernière page du livre ne constitue pas la fin d’un épisode, mais le début d’une réflexion sur des réponses à donner concernant des questions relatives à la vie après la mort. L’après-génocide : Paradis ou Enfer pour les rescapés ? « That is the question », dirait Sir William Shakespeare.

Question : Six semaines après votre calvaire, revenant du Burundi vers le pays du génocide, dans un camion du FPR, humilié par un soldat Kadogo, garçon de quinze ans, vous prenez conscience de la réalité du FPR et de la guerre. Et pour vous, c’est la fin de votre engagement politique. On est stupéfait que vous ne célébriez pas la progression victorieuse de « l’armée des braves » qui tente d’arrêter l’extermination partout où elle passe. « J’ai perdu. Je n’ai pas perdu la guerre. J’ai perdu la victoire ». N’est-ce pas le même désespoir que décrit Vénuste Kayimahe dans son roman La chanson de l’aube ? (Izuba, éditions, 2014). Cet auteur nous rapporte que les soldats de l’APR (armée des exilés) après avoir défait les forces armées rwandaises, se précipitaient dans la zone où l’on exterminait, et c’était toujours trop tard. Ils ne sauvaient que très peu de suppliciés, c’en était désespérant. Ils ne pouvaient que constater leur impuissance et le triomphe des assassins. N’est-ce pas le même malaise qui vous anéantissait ?

Réponse : C’est exactement le même malaise et le même sentiment de défaite malgré la victoire en vue. Mon engagement était pour sauver mon pays des affres des dictatures hutu. Et je me ramassais avec une victoire sur les forces génocidaires, certes, mais devant l’extermination des miens. Qu’y avait-il à célébrer ? J’avais tout perdu et à mon retour au pays, je me retrouvais face à la désolation totale doublée d’une insolence désarmante. Pourquoi poursuivre mon engagement politique alors que j’avais perdu la victoire ? Le génocide nous a volé la victoire. Mon combat se transformait en Never Again. Mon engagement est désormais pour les droits de la personne, la justice et la mémoire.

Question :E st-ce l’éducation reçue dans la famille, est-ce la formation dans les séminaires, est-ce la force héritée de vos amis qui vous ont donné cette puissante énergie pour lutter, malgré vos blessures, dans l’antichambre de la mort, contre les poussées d’égoïsme, contre l’apathie, contre la lassitude ? Qu’est-ce qui permet de combattre l’épouvante en soi, l’angoisse que Malraux appelle « le fond de l’homme », face aux épreuves terrifiantes et aux cruautés inimaginables que vous avez affrontées ? Le narrateur d’Imbibé de leur sang et gravé de leurs noms, dans sa résistance à la mort, me paraît avoir suivi l’exhortation proférée par le poète martiniquais Edouard Glissant : Germe en toi et verse dans l’Autre. Campe en toi, consens à l’Autre. Porte l’Autre sans renoncer à toi.

Réponse : L’instinct de survie était plus fort que nous et on savait bien que la mort n’épargnerait personne. Alors on se battait ensemble pour ne pas mourir ensemble. On se battait avec l’énergie du désespoir, les uns pour les autres. Pour survivre ensemble, non pour périr ensemble. C’est la même solidarité contre la mort et pour la vie que Madeleine Aylmer-Roubenne a pu rester en vie et donner la vie dans un camp de la mort. En ce qui me concerne, ni l’éducation au séminaire, ni celle reçue en famille n’a joué dans cette solidarité avec mes camarades d’infortune face aux affres et aux monstruosités du génocide.

Question : Vous avez l’art de nous faire participer au drame exceptionnel de Dédi : avec lui, nous sommes « dans la gueule de la mort ». Il voulait éviter la machette, préférant être tué sur le coup par balle. Mais des Hutu enragés, impatients de le découper en morceaux, comptaient bien qu’il meure lentement dans d’atroces souffrances. Nous vivons avec lui ce combat de la vie contre la mort. Tantôt la pulsion de mort le domine et il appelle les tueurs par balle à le tuer, tantôt cette idée s’évanouit, alors, il tente de fuir. Et avec le recul, portant un regard sur le narrateur, vous amenez le lecteur à s’interroger. C’est une exploration de la mort dans la vie, comme si vous essayiez de la « dessiner » (Tochman). Le rapprochement de Dédi avec la jeune fille Mukansanga provoque des pulsions de vie qui les emportent dans un brûlant délire, alors qu’autour d’eux, c’est le carnage. Cette soudaine chaleur de vie fait reculer la mort, et l’écrivain que vous êtes y voit une parenté avec l’holocauste des Juifs. Et, plus tard, Dédi trouvera la force de se moquer de lui-même : n’est-ce pas un autre moyen de se maintenir en vie ?

Réponse : La machette, ça fait mal. La machette, ça tue mal. Mais une cartouche, c’est vite fait. On ne sent la douleur que déjà mort, parait-il. Mais pire que la balle ou la machette, d’idée même de mourir, ça fait encore plus mal. On n’est jamais prêt, encore moins à 24 ans. Quant au rapprochement avec Mukansanga, c’est plus que vrai, on se disait chacun en soi que la mort ne peut qu’attendre. La parenté avec l’holocauste des Juifs certifie qu’on n’était pas fou et me donne l’idée qu’avant la mort, il y a la vie, que plus fort que la mort, il y a l’amour. Et avec recul, il faut rire du génocide au risque d’en mourir. « Mieux vaut en rire qu’en mourir » (Alain Perrière). L’humour recule la mort pour nous qui l’avons échappé belle.

Question : Quand ils avancent en face de l’abattoir des bœufs de Kabuga, sachant que ses agresseurs sont prêts à le dépecer, il s’écrie avec l’humour le plus noir : « Cette fois, l’animal, à abattre, c’est moi ! » Et après le singulier coup de machette, son imagination en folie provoque une vision onirique : « Je me disais : c’est sûr que je suis mort, on m’a coupé la tête, c’est elle qui est en train de courir. » Est-ce que ça ne vous fait pas penser à ce poème fantastique de Desnos (mort en 1944 au camp de concentration de Theresientadt) :

Les quatre sans cou

Ils étaient quatre à qui on avait coupé la tête

Quatre qui n’avaient plus de cou… ?

Quand ils couraient, c’était du vent…

Mais quand ils parlaient, c’était d’amour,

Ils auraient pour un baiser,

Donné ce qui leur restait de sang.

Car vous avez souvent recours à des situations similaires jaillies de votre culture. Dédi sent bien qu’il n’est plus vivant. Il n’a plus de corps, il n’est que douleur. « Je pense, je soufre, donc je ne suis pas mort. ». Les références culturelles (Descartes, Le Senne) ne sont-elles pas un autre stratagème pour ne pas sombrer dans le désespoir ?

Réponse : Je ne connaissais pas ce poème. Il me fait peur et me fait penser comment avoir pour un baiser la tête coupée ? Heureusement pour moi, c’est la tête qui déambulait dans les champs. Si elle y avait rencontré, au gré des intempéries, une tête chérie, le baiser aurait pu se donner. Mais ce qui reste sans corps ne peut que saigner et souffrir. La tête coupée elle, ne souffre point. C’est d’ailleurs à la première sensation de douleur que j’ai crié de joie ! Je souffre, donc je ne suis pas… mort ! Eureka ! Crier de joie parce qu’on souffre, ne cherchez pas l’erreur. C’est le paradoxe du survivant.

Question : En approchant de la forêt d’eucalyptus, où il compte se cacher, il trébuche sur des cadavres en décomposition, il y en a partout, dans l’herbe, sur le chemin. Son corps épouse la même immobilité, dans sa cachette pour ne pas attirer l’attention, au point que les oiseaux viennent becqueter son sang coagulé sur son crâne blessé. En pleine confusion de la réalité : « Suis-je mort ? Suis-je un cadavre qui n’en a pas pris conscience ? (…) Je me sens au milieu de nulle part. Tout comme Eugénie Mukamugema, « je vivais dans un espace sans dimension. » Quand vous revoyez votre odyssée contre la mort, n’avez-vous pas le même sentiment que Jean Cayrol – dans son commentaire de Nuit et brouillard d’Alain Resnais – s’exclamant à la fin : « C’est terriblement résistant un homme » ?

Réponse : Certainement. C’est terriblement résistant un homme. Surtout un homme qui, comme Frida Umuhoza (Chosen to Die, Destined to Live), était choisi pour mourir mais destiné à vivre, ou comme le juif errant qui ne peut pas perdre la vie, car il a perdu la mort.

Question : Après avoir retracé la sanglante aventure de Dédi, êtes-vous arrivé à connaître votre vrai visage ?

Réponse : Savez-vous comment termine La Nuit d’Elie Wiesel ? Il dit : « Un jour, je pus me lever, après avoir rassemblé toutes mes forces. Je voulais me voir dans le miroir qui était suspendu au mur d’en face. Je ne m’étais plus vu depuis le ghetto. Du fond du miroir, un cadavre me contemplait. Son regard dans mes yeux ne me quitte plus. » (pp.199-200). Il en est de même pour moi, mais pour des raisons différentes. Au sortir de l’Enfer, on est transformé. On se reconnait à peine et on peine à accepter sa nouvelle condition. Pour nous appréhender, il faut passer de l’autre côté du miroir.

Question : Dans Le Choix de Sophie de William Styron, la rescapée d’un camp de la mort reconnaît : « Le cœur a trop souffert, il s’est changé en pierre. »De son côté, Georges Semprun dans L’Ecriture et la vie affirme : « Impossible d’assumer l’atrocité des souvenirs. »Comment avez-vous envisagé l’après-Mugombwa ?

Réponse : L’après Mugombwa, c’est la vie après la mort. Sur une population de plus de 40 000 Tutsi, au lendemain du génocide, Mugombwa ne comptait plus que quelques centaines de survivants. Comment vivent-ils ? Vivent-ils ? Theodor Adorno posait la question de savoir si quelqu’un peut vivre après Auschwitz. Peut-on vivre après Mugombwa ? La vie au sortir du génocide est le prolongement de l’Enfer ponctué de quelques passages lumineux. Mariages, naissances, remises de diplômes, etc. à part cela, comme Madeleine Aylmer-Roubenne, « le bonheur n’est pas facile à trouver après d’aussi terribles épreuves ». Sinon il faut alors ou faire semblant, ou faire comme si, et rire ou sourire, comme Adelaïde Mukantabana puisque « Agatwenge gaca hejuru y’agahinda ».(p.389).

En complément possible, la présentation de Jean-Pierre Cosse :

philibert-muzima-resistant-de-la-memoire/

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