S7TH VIXI, vaincre ses démons

Prendre pour blaze, pour nom d’artiste, S7TH VIXI, avouons-le n’est pas banal. Au-delà de l’originalité, Aurélien Ramboz est trop cultivé pour avoir laissé le hasard jouer aux dés. S7TH se prononce comme le chiffre 7 mais son orthographe le distingue d’un autre street artist auquel j’ai déjà consacré un billet : SETH, comme le dieu égyptien du désert, de l’orage, des oasis, des étrangers et protecteur de la barque solaire. 

Confondre sa personne avec le chiffre 7, chiffre sacré s’il en est, a une signification. L’homme qui « est » 7 est « le chercheur de vérité. Il a une idée claire et convaincante de lui-même en tant qu’être spirituel. En conséquence, son objectif est consacré aux enquêtes dans l’inconnu, et à trouver des réponses aux mystères de la vie. »

La seconde partie du blaze pose également question. On s’attendait à « vici », mais c’est bien de « vixi » qu’il s’agit. Tout bien considéré, je crois que ce « vixi » là, n’a rien à voir avec le « Veni, vidi, vici » de César et tout à voir avec le poème d’Hugo publié dans « Les contemplations ». La première strophe donne le sujet et le ton : 

« J’ai bien assez vécu, puisque dans mes douleur

Je marche sans trouver de bras qui me secourent, 

Puisque je ris à peine aux enfants qui m’entourent, 

Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs ; »

Alors qu’un autre poème d’Hugo, « Demain, dès l’aube… » était un pèlerinage sur la tombe de sa fille Léopoldine, « Veni, vidi, vixi » traduit le désespoir profond du père qui, jamais ne se consolera de la noyade de sa fille préférée. 

Vixi est la troisième personne au parfait du verbe vivre qu’on pourrait traduire par « J’ai vécu », dans le sens, ma vie est terminée. Une vie de joie et d’amour ; mon existence est une vallée de larmes. Pas gai certes mais je crains que ce soit ce sentiment qui anime S7TH et les images qu’il crée en sont une traduction. 

Le parcours de S7TH commence par des études au lycée, par une école d’art en Belgique, par un boulot de peintre de décor de théâtre. Sa culture picturale s’est enrichie des apports de la littérature de science-fiction, d’un amour immodéré pour les films noirs de la Hammer, des super-héros de Marvel et de DC Comics. Un mix de références classiques, d’images de polars des années cinquante et de films de série B post apocalyptiques. Un univers plastique singulier dans lequel évoluent hommes et machines.

Lors de la rencontre avec l’artiste, j’ai d’abord été frappé par le soin qu’il apportait à sa réalisation. Il s’est montré très attentif à la matière du mur, au grain de son crépi, il apporte beaucoup de soin à ses fonds. Il les peint « savamment », ne laissant rien au hasard ; une complémentarité subtile entre les couleurs du sujet principal et le chromatisme du décor, des dégradés, des coulures, des superpositions de couches qui laissent apparaître, comme filtrée, la couleur des couches inférieures.

La même attention est apportée aux personnages. Les formes sont cernées par de forts traits noirs et la recherche chromatique étonne par son raffinement. Des motifs géométriques réguliers sont peints au pochoir (en fait, un textile tissé comme une résille). Le trait est puissant. La palette surprend par sa complexité. Les noirs, les gris, les terre de Sienne, les ocres, les bruns forment une harmonie sombre et riche. Seul un signe de couleur vive, le plus souvent rouge, tranche en ajoutant au mystère de la représentation. Lors de ma rencontre avec S7TH dans son atelier, à Montreuil, j’ai été frappé par non pas la ressemblance entre les travaux dans la rue et ceux d’atelier, mais par leur similarité. Même sujet, même traitement plastique, même mélange des techniques.

En fait, j’ai compris que S7TH n’est pas un street artist mais un artiste-peintre qui peint les murs comme des toiles.

Plus surprenant encore est l’extrême importance accordée par l’artiste au support. Ce que j’avais observé dans la rue se retrouve à l’atelier. Le choix du support est associé aux thématiques développées par S7TH VIXI. Les improbables créatures technologiques sont peintes sur des supports métalliques. Les portraits qui expriment la force brute, quasi animale (ou technologique, comme d’étranges cyborgs, sont peints sur du carton brut de « décoffrage », soulignant la brutalité d’un monde post apocalyptique. Pas de toiles tendues sur des châssis, mais des matériaux de récupération vestiges oubliés du monde d’avant. S7TH VIXI, historien du futur, donne naissance aux traces d’un univers né de la folie des Hommes ; un univers dans lequel cyborgs, robots, machines ont réussi leur fusion avec le vivant, un univers dans lequel des hommes qui ont dépassé les limites de l’humanité survivent. Un nouveau monde de bruit et de fureur. Un monde à la Mad Max régit par la force. Une force brute qui, seule, peut assurer la survie. 

Les influences de S7TH VIXI sont à trouver dans la bande dessinée (on pense à Druillet) et également dans la littérature (Cormac McCarthy, Stephen King, Robert Kirkman, Richard Mateson, Hugh Howey, Margaret Atwood, etc.) Contrairement à ces écrivains, l’artiste plasticien n’a pas le projet d’imaginer de nouvelles sociétés, de nouvelles civilisations, régies par d’autres règles et confrontées à la survie, il en extrait des personnages. 

Ce point mérite un détour. Les personnages de S7TH VIXI sont des hommes. Pas de femmes, d’enfants, d’animaux. Pas de décor de villes, d’infrastructures ruinées, d’incendies meurtriers. En fait, ce sont des portraits d’hommes, limités à leur visage. 

Les visages d’hommes peints par S7TH depuis plusieurs années se ressemblent. Des hommes chauves, aux traits coupés à coups de serpe, à la posture hiératique. Ils nous regardent le plus souvent yeux dans les yeux et leurs regards traduisent la distance entre eux et nous. Ce sont des hommes en dehors de tout contexte social ou géographique. Dans leurs regards n’affleurent nul sentiment. Pas de sourire, de signes d’empathie, de joie, de souffrance. Des visages d’hommes déshumanisés.

Examinant les productions anciennes et les plus récentes de S7TH VIXI, je me suis interrogé sur l’identité de cet homme, décliné si souvent et si longtemps. N’est-il pas déshumanisé, au-delà de l’humaine condition, parce qu’il a été frappé d’un grand malheur. Comme Victor Hugo par la mort de sa fille. La déshumanisation, l’hiératisme, ne sont-ils pas des réponses au malheur ? Pour ne plus souffrir, excluons de notre vie tout sentiment. Un homme sans émotions, sans affects, ressemble à un androïde. Se transformer en machine, se métamorphoser, sont alors des nécessités pour continuer à exister quand vivre est devenu impossible.

Je ne suis pas le seul à penser que le sujet de l’artiste est d’abord lui-même. Non une banale représentation de son corps et de ses drames. Un jeu des apparences dans lequel l’artiste se cache, sans toujours savoir qu’il est présent et constamment présent dans son œuvre. 

La peinture mais également tous les arts, et c’est peut-être leur fonction première, sont des subterfuges de l’imaginaire pour se présenter aux autres. « Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre » écrivait mon maître et très cher Michel Eyquem de Montaigne dans son « Avis aux lecteurs ». Le portrait d’un homme est (presque) le sujet unique de S7TH VIXI. Trop présent, trop récurrent, depuis trop de temps pour être le fruit d’un heureux hasard. De plus, en creux, il « manque » des choses dans le travail de l’artiste : des visages de femmes, d’enfants, de vieillards, de Blancs, de Noirs etc., des animaux, la nature, des constructions humaines etc. Sous la plume, façon de dire, de S7TH, le visage d’homme, s’impose de lui-même. Décliné à l’envi, ce visage masque quelque chose d’extrêmement douloureux, un quelque chose qui ressemble à la mort.

Foin des spéculations psychologisantes qui alourdissent le commentaire des œuvres sans les expliquer, je garde en mémoire le beau talent de dessinateur d’Aurélien Ramboz, son souci d’associer support et représentation, l’authenticité de sa démarche.

Demeure une interrogation. D’où vient cette fascination pour les super-héros sans âme ? Pour les robots humanoïdes ? Pour les cyborgs ? Les androïdes ? Sommes-nous attirés, comme les papillons par la lumière, par un futur sans sensibilité, sans émotion ? En supprimant l’âme, la conscience, supprimerons-nous la douleur ? Au risque d’être un homme-machine ?

Richard Tassart

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