Outrances et mensonges éditocrates

Un éditorial partiellement en hommage à Henri Maler pour son travail et son engagement dans l’association Acrimed, des « unes » authentiques détournées et quelques fois savoureuses.

La déontologie des « grands » médias et des « grand·es » journalistes ne va pas jusqu’à la reconnaissance que la critique des médias est « juste, salutaire et saine ». Lorsqu’elles et ils n’éludent pas cette critique, iels fustigent « toute remise en cause qui ne provient pas de leurs rangs ».

Les éditorialistes soulignent des tares prégnantes dans les journalismes dominants : « une information économique en apesanteur », « une information internationale de salon qui accumule biais factuels et partis pris », « une information politique façonnée et vidée de son sens par la fascination des journalistes spécialisés par le pouvoir », « une information sur les mobilisations sociales dont le premier objectif semble être de disqualifier plutôt que de rendre compte », « le débat et la vulgarisation scientifiques sabotés par les élucubrations fantaisistes de la coqueluche médiatique du moment »… « sans compter les outrance éditocratiques ou les absurdités sondagières qui saturent les ondes et les rotatives… ». Toutes choses que les articles et les jeux de l’été illustrent plus précisément.

Personnellement je ne fais pas reproche aux un·es et aux autres de proposer des « idées » que je ne partage pas, mais bien plutôt de ne jamais indiquer de quel situation sociale (point de vue situé) iels parlent, de laisse croire qu’il ne s’agit pas de choix politiques, de confondre information et propagande, de masquer les intérêts divergents et, pour certain·es – bien plus nombreux et nombreuses que l’on ne le croit – de ne pas favoriser le débat au nom de « certitudes » (peu ou pas étayées) bien payées et de gratifications sociales jamais énoncées. Il ne faut donc pas confondre les éditocrates et les journalismes possibles ou souhaitables…

 

Sommaire :

Le CAC 40 épate Le Monde

La Macronie contre les médias

Interview de Macron : pour un journalisme d’apparat

Entretiens présidentiels : qui invite qui ?

Les éditocrates et le péril jeune

Premier mai à Paris : l’information saccagée

Les jeux de l’été

Secret des affaires : l’information menacée

Gaza : contorsions médiatiques

L’Express, Bourdieu et la science

« C’est mon boulot » sur France Info

Demorand, « la démocratie et le service public »

Il y a 30 ans, « la télé publique au pied du mur »

 

Le Monde s’extasie devant les milliard du Cac 40, une forme de journalisme « économique en apesanteur ». mais d’où viennent donc ces milliards ? Comment ne pas (se) poser la question ? Les articles cités « entendent traiter des niveaux de profits et de salaires comme deux variables totalement distinctes et indépendantes… ». L’économie serait donc une « discipline purement technique, coupée de toute réalité sociales et échappant à tout débat politique ». Quelles régressions depuis les premiers ouvrages de critiques de l’économie politique…

L’indépendance des médias, la libre expression tant vantée dans l’abstrait -sauf par les dictatures – reste une obsession des pouvoirs publics… mais pour limiter de fait la liberté d’informer et contrôler de manière quasi obsessionnelle l’image présentée du président – un homme forcément au dessus de tout soupçon et défendant un fantasme et un fantôme nommé : intérêt général. Est proposée ici une petite recension des paroles et des actes d’Emmanuel Macron et de son gouvernement. Je ne souligne que la Loi sur le secret des affaires. Un article plus détaillé est consacré à cette « Loi « secret des affaires », un danger pour la liberté d’informer » (verrouillage de l’information sur les pratiques des entreprises, poursuites-baillons entrainant des frais judiciaires et des pertes de temps, auto-censures, etc.). En complément possible : Appel contre la directive européenne sur le « secret des affaires »appel-contre-la-directive-europeenne-sur-le-secret-des-affaires/La loi sur le secret des affaires est un danger pour nos libertés fondamentalesla-loi-sur-le-secret-des-affaires-est-un-danger-pour-nos-libertes-fondamentales/Saisine parlementaire du Conseil Constitutionnel concernant la loi relative à la protection du secret des affairessaisine-parlementaire-du-conseil-constitutionnel-concernant-la-loi-relative-a-la-protection-du-secret-des-affaires/.

De l’entretien d’Emmanuel Macron avec Jacques Bourdin et Edwy Plenel, les éditocrates semblent avoir surtout retenu la tenue vestimentaire et l’absence de « monsieur le président ». Reste qu’il faut s’interroger sur l’intérêt même de ce type d’entretien, « Doit-on accepter d’être invité par l’Elysée pour interviewer le président de la République ? ». Doit-on accepter que le président désigne les journalistes ? Cela me semble en effet discutable, même si je ne sais qu’elle est la meilleure réponse possible. Les arguments et les questions développées ici sont fortes. Que signifie donc la reconnaissance évoquée, et pour qui ? Qui a invité qui ? L’impertinence ne suffit pas à empêcher de servir de « faire-valoir », d’être utilisé pour servir l’image présidentielle. La marge de liberté critique ne souffre pas d’être érodée par les temps inégaux d’intervention et l’absence d’un collectif – seul garant d’une certaine expertise partagée. Comment éviter qu’un entretien télévisé sanctuarise la parole et serve la communication d’un président ?

Pour « les tauliers des médias » les luttes étudiantes sont réduites à une instrumentalisation par une minorité agissante. Iels reprennent « les éléments de langages policiers et gouvernementaux », se dispensent de tout travail d’enquête expliquant les ressorts et les revendications étudiantes, se gardent bien d’inviter sur leurs plateaux des étudiant·es ou des enseignant·es mobilisé·es. Informer ou décrédibiliser, s’aligner sur les présentations policières et institutionnelles ou faire œuvre de critique ?

Les présentations du 1er mai à Paris ont focalisé l’attention sur les « heurts ». mais qu’en est-il du « reste », des manifestant·es ? La présence de milliers de manifestant·es dans le « cortège de tête » devant les cortèges syndicaux doit pouvoir être analysée, le caractère routinier d’autres portions de la manifestation aussi, la présence de milliers de personnes dans les cortèges syndicaux ne peut-être évacuée. Les motivations et les revendications des un·es et des autres ne sont pas dissoutes par les images de quelques bris matériels, d’une casse fort limitée, comme le signale Le Monde, avec « un éclair de lucidité »

Une fois de plus, le traitement des assassinats de Palestinien·nes relève d’un grand cynisme, d’un journalisme hors-sol. Refus de nommer des assassinats de sang-froid, mépris pour les vies humaines, mises sur le même plan de manifestant·es désarmé·es et d’un armée bien équipée et de ses tueurs d’élite, oubli volontaire du droit international, acceptation et légitimation d’un ordre colonial, victimes et assassins présentés comme coresponsables, dépolitisation des combats des populations palestiniennes, confusion entre « affrontements » et « massacre », invisibilisation du rapport de force. Ce qui se passe à Gaza ne relève pas d’un dessin animé, comme Tom et Jerry et de ses suites aussi incessantes que peu explicables.

En complément possible, Gideon Levy : Gaza. « Cela s’appelle un massacre »gaza-cela-sappelle-un-massacre/.

L’Express a une curieuse vision de la science et de la génétique justifiant, une nouvelle fois, les inégalités. La mémoire semble courte sur les conséquences des théorisations fantasmatiques réduisant des constructions sociales… aux gènes des individu·es. Des énoncés inégalitaires, racistes, sexistes ou classistes ont parsemé et parsèment de prétendus travaux scientifiques. La « nature » est un bon ange gardien pour celles et ceux qui choisissent d’ignorer « les interactions entre le patrimoine génétique d’un individu et l’environnement dans lequel il évolue », de conforter les ordres sociaux inégalitaires, de « se dispenser d’honnêteté intellectuelle comme de rigueur scientifique ». (En complément possible, sur un sujet connexe, Neuroféminisme contre neurosexismeneurofeminisme-contre-neurosexisme/)

Comment une radio de service public peut-elle servir de relais de communication, « C’est mon boulot », au monde du travail réduit à celles et ceux qui dirigent et organisent le travail des autres ? Les salarié·es n’ont-iels pas le droit à la parole ?

Des PDG, des DRH pour des visions myopes centrées sur l’individu·e sensé·e servir l’entreprise (euphémisation des sociétés commerciales et de leurs actionnaires), des travailleurs et des travailleuses réduit·es à des « ressources » et à des « compétences » au service subordonné des cadres dirigeant·es… Le service public en promotion des intérêts privés, les défenses d’une « ligne économique axée sur les bienfaits des réformes et de l’entreprise », la promotion des visions et des politiques patronales, les travailleurs et le s travailleuses comme variables d’ajustement…

Le numéro se termine par un texte des années 80 « La télévision publique au pied du mur » qu’il n’est pas inutile de relire.

Une nouvelle fois, l’œil et l’oreille de la critique sur des médias dominants. Nécessaire.

.

Médiacritique(s) N°28 – juil.- sept. 2018

Le magazine trimestriel de l’association Acrimed

36 pages, 4 euros

Didier Epsztajn

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.