Changer le monde, changer la vie, changer sa propre vie…

Pour Florence, Julie et Karel, Dominique et Vlad…

Des militants et des militantes, hier et aujourd’hui, de rouges espérances et des parcours trébuchants. L’imminence rêvée de la révolution et l’érosion plus ou moins prononcée des espoirs. La hâte de la jeunesse et les cours plus lents de la vie. Les études quelques fois suspendues ou abandonnées et l’insertion dans le travail salarié, les rencontres, les débats, les déchirures. Une hétérogénéité de personnes et de parcours derrière cette « génération 68 ».

« C’est à la question du devenir biographique des soixante-huitards que ce livre est consacré ». Une enquête, loin des « têtes d’affiche », à Lille, Lyon, Marseille, Nantes et Rennes. Le(s) moment(s) 68 pris dans une séquence historique plus longue, « nous nous donnons le moyen de mesurer la place de l’événement dans les trajectoires biographiques comme dans les recompositions ultérieures des espaces militants locaux ».

Des femmes et des hommes, la remise en cause des formes d’autorité, les transformations des insertions sociales, des luttes diversifiées et intriquées, des dissonances loin de la cohérence des réécritures publicistes…

De quelle manière les expériences de l’engagement peuvent transformer « le rapport au monde » des individu·es, parfois comme l’expriment les sociologues « en rupture avec les socialisations antérieures » ?

Il s’agit en somme d’essayer de reconstituer « le point de vue de l’acteur en situation », d’articuler des échelles locales et nationale, de rendre compte de processus socio-historiques ouverts et de configurations multiples, de comprendre « tout ce qui du monde social s’est réfracté et replié » en chacun et chacune (Voir Bernard Lahire : Dans les plis singuliers du social; Individus, institutions, socialisationsquest-ce-quun-e-individu-e-sinon-une-production-de-part-en-part-sociale/), d’étudier les conditions et les conséquences des engagements, d’éviter les anachronismes et les faux déterminismes…

Olivier Fillieule, dans son introduction générale souligne : « Et, là encore, les résultats vont à l’encontre du sens commun, en révélant des vies affectives et familiales moins négativement affectées qu’on a pu l’écrire ici ou là, des carrières professionnelles plutôt ralenties voire stoppées par le militantisme, alors que seule une fraction des enquêtés trouve dans l’engagement le moyen d’une mobilité sociale ascendante ; le maintien de tant de convictions et de valeurs politiques acquises dans les années 68 que de divers formes de participation politique au long des cinquante dernière années ».

Sommaire

Introduction. Une enquête sur 68 et ses vies ultérieures, par Olivier Fillieule

I. Les syndicalistes

1. Des années de conquête au temps du repli : des parcours syndicaux au long cours, par Sophie Béroud

2. Villes et bastions ouvriers : les grandes mutations ?, par Tristan Haute et Séverine Misset

3. Des ouvriers au centre de toutes les attentions, par Annie Collovald et Karel Yon

Portrait. Gérard Meyer : quand sociabilités professionnelles et militantes cheminotes se confondent, par François Alfandari

4. Dans la marmite syndicale : tombés dedans petits ?, par François Alfandari et Charles Berthonneau

5. Se politiser par le travail, par Sophie Béroud et Florence Johsua

6. Les syndicalistes ont-ils une vie privée ?, par Émilie Biland, Maëlle Moalic-Minnaert et Karel Yon

Portrait. Gaëlle Miroir : une militante syndicale à la croisée des combats, par Clémentine Comer

7. « Bravo les filles ! La classe ouvrière a les yeux rivés sur vous ! » Des luttes de femmes en pratique et en mémoire, par Eve Meuret-Campfort, Clémentine Comer, Bleuwenn Lechaux et Maëlle Moalic-Minnaert

8. Y a-t-il une vie professionnelle après le syndicalisme ?, par Jean-Gabriel Contamin et Séverine Misset

Portrait. Régis Vandevelde : comment un « employé modèle » se retourne contre son patron, par Karel Yon

9. Par-delà la crise : dissidences et fidélités paradoxales à la CFDT, par Sophie Béroud et Séverine Misset

II. Les gauches alternatives

10. Les gauches alternatives vues de province, par Isabelle Sommier

11. Les genèses enfantines des humeurs contestataires, par Laure Fleury, Lilian Mathieu et Mathilde Pette

12. Les enfants indociles de la massification scolaire, par Tristan Haute, Lilian Mathieu et Sophie Orange

Portrait. Muriel Hardy à bonne école : figures féminines et bancs de la laïque, par Alice Picard

13. Au carrefour des gauches alternatives : le PSU, par Annie Collovald, Julie Pagis et Vincent Porhel

14. « Au service de la classe ouvrière » : quand les militants s’établissent en usine, par Laure Fleury, Julie Pagis et Karel Yon

15. Vivre un double combat, mais à quel prix ? Les rapports « contrariés » des femmes gauchistes au féminisme,par Clémentine Comer et Bleuwenn Lechaux

16. Quand le « je » s’oppose au « nous » (et vice versa), par Bleuwenn Lechaux et Isabelle Sommier

Portrait. Noëlle Sabot : rencontres improbables et ouverture des possibles, par Eve Meuret-Campfort et Annie Collovald

17. Militantisme et brouillage des destins socioprofessionnels, par Olivier Fillieule, Alice Picard et Pierre Rouxel

18. Déprises. Logiques du désengagement et évaluations rétrospectives, par Olivier Fillieule et Isabelle Sommier

Portrait. Benoît Beaupré : des devenirs professionnels et militants qui s’entremêlent, par Mathilde Pette

19. Le devenir des utopies, par Mathilde Pette et Isabelle Sommier

III. Les féministes

20. Féminismes. Un mouvement mosaïque, par Camille Masclet

21. Les féministes à la conquête de l’espace, par Lucie Bargel, Bleuwenn Lechaux et Camille Masclet

22. Les mobilisations pour l’avortement libre. De la convergence des luttes à leur extension, par Lucile Ruault, Lydie Porée et Olivier Fillieule

23. Recompositions du mouvement féministe. L’émergence des associations de lutte contre les violences faites aux femmes, par Marie Charvet, Olivier Fillieule et Lucia Valdivia

Portrait. Martine Carrère : une trajectoire de notabilisation dans une ville socialiste, par Marie Charvet

24. Les espaces politiques locaux, laboratoires de l’institutionnalisation du féminisme ?, par Lucie Bargel et Camille Masclet

25. Le travail, lieu d’une pluralité d’engagements féministes ?,par Clémentine Comer et Eve Meuret-Campfort

26. Engagement féministe et devenirs professionnels, par Olivier Fillieule, Bleuwenn Lechaux et Eve Meuret-Campfort

Portrait. Lucienne Cloarec et le militantisme lesbien comme découverte d’une communauté de vie politique, par Clémentine Comer

27. « Le privé est politique. » Des sexualités, conjugalités et maternités féministes ?, par Camille Masclet, Lydie Porée et Lucie Bargel

28. Quand l’amitié donne des « elles ». Une camaraderie militante à la croisée des combats féministes, par Clémentine Comer, Helen Ha et Lucile Ruault

Portrait. Monique Blanc : un « long et douloureux deuil » du mouvement des femmes, par Lucie Bargel

29. Rester féministe ? Reflux, transformations et maintien des engagements, par Camille Masclet, Helen Ha et Lucia Valdivia

Conclusion. Portrait de famille(s), par Olivier Fillieule

Annexes : Bibliographie, Table des sigles, Chronologie 1960-1989, Critères de sélection des enquêtés pour un entretien biographique, Calendrier de vie, Construire au moyen d’une analyse des correspondances multiples dynamique l’espace des devenirs soixante-huitards, par Thierry Rossier, Table des auteurs, Remerciements.

 

Je ne peux que conseiller la lecture de cet ouvrage. Derrières ces portraits de syndicalistes, de militant·es, de féministes, d’abord le souffle de l’espoir et la volonté de ne pas se laisser faire. Des parcours mais pas seulement. Une approche qui rend palpable et les individu·es et les collectifs créés. Une mise en histoire qui ne gomme pas les contradictions et les tensions. Les sens politiques des engagements, les « prix à payer » et les satisfactions aussi.

Plus de mille pages certes, mais une lecture facile, dans un vocabulaire le plus souvent directement accessible (restent cependant quelques phraséologies sociologiques inadéquates à mes yeux).

Une sorte d’héritage, lourd – « nous » ne sommes pas dispensé·es de tirer des bilans – et léger, sans aucun testament… Des questions plus que de réponses…

Reste une question, que je pose maintenant à toustes les auteurs et autrices, pourquoi ne pas utiliser une écriture plus inclusive ? – le point médian, l’accord de proximité, les étudiant·es, les lycéen·nes, les militant·es, les ouvrier·es, les employé·es, pour rendre visibles les unes et les autres, les iels et toustes.

Sous la direction d’Olivier Fillieule,

Sophie Beroud, Camille Masclet et Isabelle Sommier,

Avec le collectif Sombrero :

Changer le monde, changer sa vie

Enquête sur les militantes et les militants des années 1968 en France

Actes Sud, Arles 2018, 1120 pages, 28 euros

Didier Epsztajn


En complément possible :

Julie Pagis : Mai 68, un pavé dans leur histoiresi-lutopie-eut-son-lot-decorche-e-s-elle-fut-la-seve-de-chemins-de-traverse-heureux/

Florence Johsua : anticapitalistes. une sociologie historique de l’engagementnotre-heritage-nest-precede-daucun-testament/

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