Philibert Muzima, résistant de la mémoire

Les premiers experts du génocide (un million de morts en trois mois) perpétré contre les Tutsi du Rwanda, en 1994, ne sont pas toujours les historiens ou les journalistes, mais, parfois, les rescapé(e)s qui osent ne pas oublier, font un énorme travail de mémoire, et certains même, d’analyse approfondie. Ces survivants, devenus auteurs sous la pression d’événements exceptionnels, ne sont pas très bien accueillis par les chercheurs et les maisons d’édition ne leur ouvrent pas leurs portes, mis à part L’Harmattan et Izuba. Et pourtant, leurs témoignages sont précieux par leur authenticité.

On y inclut les récits où l’imagination des auteurs se met au service de la vérité. Ainsi le grand roman de Vénuste Kayimahe, La Chanson de l’aube (éd. Izuba, 2014), ou les nouvelles de Beata Umubeyi-Mairesse, intitulées Ejo (éd. La Cheminante) évoquantdans une grande densité dramatique « l’avant » de l’apocalypse génocidaire et surtout « les jours après ». Par l’emploi du « je », ces fictions permettent d’entrer rapidement dans la tête du lecteur et de décrire paradoxalement la texture du réel.

Les récits reflétant la traversée personnelle du génocide, sont beaucoup plus nombreux. En mai 2017, Adélaïde Mukantabana en a présenté d’admirables à Bordeaux et à Toulouse. Nous sommes ainsi entrés dans le drame singulier de chacun, de chacune : Génocidé (éd. Presses de la Renaissance, 2006) de Révérien Rurangwa (Suisse) ; Un sachet d’hosties pour Cinq (éd. Les Amalthées, 2016) de César Murangira Suisse) ; L’Innommable, l’Agahomamunwa d’Adélaïde Mukantabana (France). Ils écrivent pour leurs parents, leurs sœurs, leurs frères, leur époux, tous morts sans savoir pourquoi. Ce ne sont pas des récits d’horreur mais des témoignages émouvants par leur sens de l’humain et leur acuité introspective.

Nous en détachons un qui a également été présenté, lors de la commémoration dans les villes citées ci-dessus, Imbibé de leur sang, gravé de leurs noms (éd. Izuba, 2016) de Philibert Muzima. Au Québec, où il réside, son livre n’a été pris par aucun éditeur. C’est pourtant une œuvre d’une profonde originalité. On est étonné, dès les premières pages, par sa grande portée sociale, qui en fait un miroir de la vie culturelle, ancienne et moderne, et des mœurs des habitants du district de Mugombwa, proche de la ville du Sud, Butare. Ensuite, on est saisi par la puissance bouleversante des questions qu’il pose et qui, insidieusement, nous amènent à l’intérieur de nous-mêmes. Et sa tentative folle de vouloir montrer au monde les noms des victimes de sa région en fait un pari prodigieux. Mais le plus surprenant est ce récit hallucinant de sa survie dans « la gueule de la mort », révélant les manifestations d’un génocide de proximité d’une cruauté inouïe, et surtout comment la puissante détermination d’un être vivant réussit à triompher. L’écriture originale qui nous fait vivre ce miracle et la foule d’interrogations qui surgissent nous ont donné envie d’approcher l’auteur. Il a bien voulu nous accorder une longue et riche interview (publiée dans Golias et publication à venir sur le blog prochainement)

Jean-Pierre Cosse

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