Mexique -1968 dans la tempête de l’histoire

Constellation et lutte de classes, les espoirs du passé au présent1

Ta pâle chevelure ondoie

Parmi les parfums de ta peau

Comme folâtre un blanc drapeau

Dont la soie au soleil blondoie.

Las de battre dans les sanglot

L’air d’un tambour que l’eau défonce,

Mon cœur à son passé renonce

Et, déroulant ta tresse en flot,

Marche à l’assaut, monte, – ou roule ivre

Par des marais de sang, afin

De planter ce drapeau d’or fin

Sur ce sombre château de cuivre

-Où, larmoyant de nonchaloir,

L’Espérance rebrousse et lisse

Sans qu’un astre pâle jaillisse

La Nuit noire comme un chat noir.

 Le Château de l’Espérance

Mallarmé, 2005

Le regard de l’ange de l’histoire de Walter Benjamin (Sur le concept d’histoire, Thèse IX)nous rappelle que l’action révolutionnaire peut arrêter le temps de l’horloge du Capital. Dans cette métaphore, l’ange lutte contre le vent du Progrès qui souffle une force destructive. Mais, malgré tout, son regard est fixé, disloqué, face aux promesses de rédemption des histoires et des morts du passé. L’ange annonce la révolution, une nécessité inscrite dans l’histoire des vaincus, millions de particules à la recherche d’un mieux-être ? Son regard épouvanté interpelle le désir renouvelé par la douleur des morts, ces blessures du travail-concret, lutte de classes active dans le présent du monde des résistances, délires d’utopies et espoirs en ces temps de fantasmagorie totalitaire de la marchandise. Il concrétise les rêves éloignés des conditions objectives de la privatisation et de la domination. Ses yeux, ouverts sur le passé, sont les portes de l’âme, des pensées par où peut venir la révolution, celle qui n’a pas culminé et dont les rebellions et insoumissions sont des pas de résistance qui continuent à demander et chercher comment marcher pour atteindre et faire un autre monde de notre monde.

Si ses réflexions deviennent actions pour l’instant du pas-encore (Bloch, 1976) au présent, alors la date de 1968 […] peut être un autre rendez-vous du passé avec le présent, un aller au -delà du temps des vainqueurs car il s’agit de recherches d’espoir de l’homme inachevé dans et contre la barbarie des guerres du capitalisme. Ce sont des images dialectiques de révolutions en lutte contre les dieux de la marchandise et de l’accumulation à l’origine de la répression, de misères, désespoirs, migrations, exils, réfugies et aussi de disparitions politiques de millions de personnes dans le monde.

Constellation et rénovation de l’espoir

Le massacre du 2 octobre 1968 à Mexico fait partie de ces plaies profondes qui ne cicatrisent pas. Ces blessures, encore ouvertes à cette date douloureuse, saignent encore aujourd’hui. Résultat des pratiques du pouvoir, elles font corps avec le rouage du capitalisme. [Cinquante ans] après la révolte de 1968, nous constatons que les morts, images dialectiques du pouvoir du capital contre le travail, se retournent encore dans leurs tombes, préoccupés et inquiets pour la présence de leur mémoire. En effet, la structure du pouvoir cherche à les enterrer d’avantage pour mieux les enfermer dans le passé statique des shows télévisés des dossiers de l’histoire et dans une muséologie aseptisée par le marché de l’art et l’esthétique.

Les morts et disparus, inclus les étudiants d’Ayotzinapa dans l’état de Guerrero en septembre 2014, dont les restes ne sont toujours pas localisés, […] nous rappellent que l’ennemi n’a pas cessé de vaincre. Ils se demandent encore pourquoi les crimes de ces dates douloureuses sont encore impunis ? Pourquoi la justice reste-t-elle un mot vidé des contenus des luttes [aspirations de justice, liberté et égalité] ? En l’absence d’un jugement des responsables institutionnels du capital, protégés par la loi que souffle le vent de la violence de l’époque, nous pouvons affirmer que l’histoire est un champ de bataille de la dignité, tant du passé que du présent et du futur.

Dans ce sens, il n’est ni surprenant ni un hasard que le spectre de la lutte de classes inquiète les « chiens de garde » de l’ordre établi. Une guerre existe pour l’appropriation des images de l’histoire : une mobilisation de la mémoire contre l’oubli. En France, les « gens respectables » considèrent le symbole de 68 comme le frein du progrès du néolibéralisme3. L’ex-président français, Nicolas Sarkozy, n’a pas hésité à remettre en question ce moment de l’histoire en évoquant le spectre de 1968 comme le responsable de l’« effondrement » de la France en tant que puissance économique. Pour lui, il fallait« savoir si l’héritage de Mai 68 doit être perpétué ou s’il doit être liquidé une bonne fois pour toutes ».Puisque la mémoire empêche l’accumulation désirée par les capitalistes néolibéraux de la renommée postmodernité, nous pouvons dire que les mots, expression du sujet au moment du danger, sont liés aux sujets concrets de la lutte de classes et aux recompositions des blocs économiques au niveau mondial. Ils ne signifient pas seulement l’insistance d’oublier les espoirs et les morts du passé, ils montrent aussi le désir de liquider les conquêtes de la lutte de classes, de ce qui survit au milieu des réformes structurelles de l’accumulation du capital, y compris la mémoire contenant les conquêtes de 1968 : une constellation de droits, syndicaux, salariaux, du travail, des retraites et autres formes de redistribution sociale du revenu, etc. Il ne s’agit donc pas d’élucubrations des représentants institutionnels qui auraient perdu le sens de la négociation institutionnelle, mais d’une guerre pour le sens des paroles dans les mouvements d’espoir dans l’histoire.

Nous soulignons que ce n’est pas le seul problème de dirigeants et intellectuels européens partageant l’idéologie de l’historicisme insurmontable des vainqueurs annonçant la fin de l’histoire et celle des grands récits depuis 1989. Au Mexique, aussi, existe ce souci de vouloir enterrer la mémoire de l’histoire des vaincus au plus profond de l’oubli. Ricardo Martínez Martínez (2004) mentionne, concernant 1968, que de nombreux acteurs institutionnels insistent sur les logiques de l’histoire du c’est ainsi et relèguent au passé les faits sociaux vidés de leur sens, de la lutte de classes, que 1968 « c’est du passé, c’est fini ». Pour l’ex-président Vicente Fox, nous devons oublier le sang versé par les stratégies du pouvoir, que « nous allions de l’avant », et non pas en arrière, ce qui signifie mettre en marche la supposée impartialité de la justice capitaliste qui, comme nous l’avons vu et vécu au cours de ces dernières années, organise la violence institutionnelle légale et juridique par la militarisation du présent4.

Les discours institutionnels et politiques veulent nous assurer de leurs vérités, seuls chemins de leur civilisation. Ils veulent nous convaincre que, dans ce qu’il « reste d’humain » au capitalisme (le travail, la valeur concrète, la valeur d’usage) se trouve la réconciliation permettant d’en terminer avec tant de violence. Ils nous inondent de discours médiatiques sur les faits et actes violents de cette période, annoncent et insistent que l’injustice est du ressort de certains personnages sans scrupules (ex-présidents et militaires sans contrôle – certains encore en vie, d’autres décédés -, de paramilitaires liés à certaines tendances, mais pas au système), qui violèrent la loi et la justice du « système humaniste » du capitalisme et ses justes lois de la guerre.

Cependant, en dépit de l’oubli, de sa persistance, des millions de personnes et des collectifs remémorent l’histoire et ses événements. Telle une étincelle, ils allument la vie, attisant l’espoir dissimulé sous les voiles de l’ignominie [la corruption] et du pardon ou négociation institutionnelle5. Si nous nous souvenons de 1968 dans la constellation déterminant les discours du présent, nous pouvons centrer la logique d’oubli et de pardon sur les autorités et les institutions appelant à la réconciliation des contradictions, une synthèse de l’histoire qui avancerait linéairement dans sa modernité pour ne pas revenir sur les significations du passé. Dans ce sens, la date de 1968 et les évènements de l’instant-vécu-espoir donnant vie aux images dialectiques du passé au présent, désirs et aspirations au changement, sont une guerre contre l’oubli, contre la liquidation. Il s’agit d’un oubli inscrit dans la commémoration officielle [des défauts], un oubli affrontant une constante remémoration du souvenir qui est vécue dans nos corps souffrants les conséquences du totalitarisme devenu démocraties [capitalistes sans limites] au moyen de discours militarisés [par les marchands d’armes dans le monde].

L’ange de l’histoire en 1968

Dans l’actualité se profilent à nouveau les actes funèbres de cette année de douleur et de souvenir. Silence ! Des lèvres balbutient les cris des victimes et des regards brillent du feu messianique mouronnant dans les cercueils du passé. Ces expressions, illuminées et profanes, se reflètent dans notre miroir, image de l’éloignement sous l’obscurité des lois de la modernité capitaliste. Dans la constellation des luttes des années cinquante des cheminots, enseignants, médecins et étudiants, nous entendons au Mexique les cris du présent proche de la mémoire des victimes de 1968, « le 2 octobre ne s’oublie pas ! ». Ce sont des sujets de l’histoire, des luttes et des espoirs. En face, d’autres discours se font aussi entendre, ceux de la guerre et de la pax,orchestrés par le pouvoir du Capital présentant ses acteurs aseptisés du sens de lutte de classes : démocratie, justice et liberté.

Ainsi, au Mexique, les Commissions et ministères gouvernementauxfont échos de 68, des décombres qu’il faut déblayer car impossibles à cacher et à évacuer. Le passé de 1968 se présente comme faisant partie du mythe du progrès, impérieux progrès de l’accumulation des temps homogènes vidés des contenus sociaux qui l’ont fait naître. Dans les médias et dossiers de l’histoire, on entend à nouveau que les « mauvais » gouvernants sont ceux qui empêchèrent le triomphe de la démocratie, de la justice et de la liberté. A l’instar des étudiants extrémistes, bien identifiés et classés selon les normes des lois en vigueur, les diaboliques gouvernants devinrent les ennemis freinant la Modernité.

[Sans exagérer], comme Hitler et d’autres dictateurs dans l’histoire du monde, ils furent présentés comme des dérapages humains, des erreurs non calculées par la machinerie triomphante de la civilisationcapitaliste. Pour cet humanisme régnant dans les aspirations associatives humaines, il s’agit d’une injustice systémique, d’erreurs de logique de la marchandise qui doivent être corrigées. Les morts sont la responsabilité de quelques déséquilibrés par le pouvoir et l’ambition médiatisée par la corruption7 ; pas le système d’accumulation capitaliste qui produit ces monstres dans la modernité.

L’ex-dirigeant du mouvement étudiant, Jésus Martin del Campo (en Saliderna, 2004), affirme que […] après le massacre du 2 octobre, « sonne l’heure » de l’application de la justice et que les responsables doivent être emprisonnés. Comme si le système d’injustice au Mexique pouvait être réformé en profondeur, Martin del Campo et beaucoup d’autres continuent à penser et rêver [aussi] qu’il est possible d’appliquer la justice dans l’injuste système capitaliste, sui generis. Qui faut-il juger ? Les présidents ? Les militaires et la police, employés criminels du système ? Les juges, ceux qui n’ont jamais rendu justice durant des dizaines d’années et qui, dans leur subjectivité, ne se posent pas de questions sur le système de justice capitaliste ? Les avocats, enseignants et étudiants de sociologie qui vivent en estimant et en réalisant des valorisations systémiques de l’injustice et de la justice, se taisent par ignorance ou par peur des conséquences de la commodité capitaliste postmoderne : bourses, financements privés de fondations, et cetera ? Ou encore, les citoyens, complices du passé et du présent, gardant le silence face à l’ignominie ? En tout cas, et nous insistons sur cette question centrale : ne serait-ce pas le capitalisme et ses systèmes démocratiques de répartition de justice les responsables de tant de morts tombés pour l’espoir qui les faisait vivre ?

Cependant, et en dépit de tous les onguents discursifs de la société du spectacle (Debord, 1992), les plaies historiques de la lutte de classes ne guérissent pas. Elles restent ouvertes pour interroger le pourquoi de tant de misère, de tant d’injustice et de tant de douleur humaine. Elles ne cicatrisent pas, elles sont les plaies du Mexique profond. Synonyme de rude, sauvage, barbare, grossier et obstiné, ce Mexique des catacombes, de la nuit obscure, continue à rêver d’une autre vie, d’un Autre Monde et d’un autre temps. Pendant ce temps, s’y accumulent les douleurs, celles des morts d’espoir, dont Cuauhtémoc qui, selon la légende, aurait résisté à Tlatelolco contre l’invasion occidentale. Epouvanté par la nature en ruines et par l’animal-homme, puisqu’il est nature, l’ange de Walter Benjamin peut aussi contempler la mémoire de 1968 dans ces mêmes murs et pierres de la tragique histoire coloniale des indigènes mésoaméricains. Épouvanté et peiné, il rêve du temps des espoirs du passé dans le présent des vaincus. Il lutte contre l’ouragan du progrès capitaliste ne provoquant que désolations. Il regarde les éclairs de l’histoire et voudrait s’arrêter face à ces jeux dramatiques de l’histoire. Il voudrait miser sur les instants éblouissants se renouvelant dans les expériences des événements du présent.

Ainsi, à la lumière des phares de l’histoire de la résistance, nous pourrions dire que les néo-zapatistes révolutionnaires, héritiers du passé de résistance et de rébellion de la décade des années 60 et de 1968, persistent dans la démesure de vouloir détruire la « bonne politique » autorisée par les institutions. Ce sont des fous, hors du cocktail du stalinisme et sans lien avec ceux qui retournèrent leurs vestes en pleine révolution. Ces jeunes irrévérents vieillissent-juvénilement en croyant que, malgré tout, un autre monde est possible. D’une manière irrationnelle, avec leur raison, ils rompent les normes et règles de la politique, et marchent en bas et à gauche. C’est d’abord l’Autre Campagne des zapatistes (Matamoros, 2006)8, puis, aussi, la campagne électorale du Congrès National Indigène et de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale en 2018. Parfois, ils se perdent et se trompent, mais, c’est avec la patience des révolutionnaires qu’ils attendent dans l’obscurité que les éblouissent les éclairs des orages des nuits du passé. Leurs regards veulent racheter les instants du possible. Ils remémorent les morts avec les mots de leurs langues [dialectes locaux des communautés en résistance, diraient les philologues] pour ne pas mourir dans l’oubli, concentrent les images-éclaires du passé et rassemblent les éclats du miroir brisé de l’histoire pour affronter, avec leurs paroles en mouvement, les mots et les mythes de la démocratie capitaliste.

Les morts, cheminer avec l’espoir

Dans le contexte de ce que le sous-commandant Marcos appelle la quatrième guerre mondiale, l’humanité s’affronte au néolibéralisme. Les révolutionnaires misent à nouveau pour gagner, mais comme nous l’avons mentionné, ils savent que s’ils perdent cette bataille dans la tempête de la crise capitaliste, ni leurs morts ni leur mémoire ne seront en paix. Ainsi, si nous regardons l’année 1968 au Mexique avec Walter Benjamin, ne le faisons pas romantiquement dans la mélancolie et les pleurs en croyant que les institutions n’ont pas rempli leur devoir avec l’histoire ou en pensant qu’elles trahissent nos conquêtes. Encore une fois, l’expérience et la connaissance de 1968 doivent être comme les éclairs d’un ciel d’orage car, dans l’ombre, leur lumière dessine de possibles horizons. C’est une luminosité éclatante, nuit des erreurs des vaincus dont nous souffrons encore, dont on ne peut s’approprier à cause de la violence et de l’oubli des mots, mais elle nous permet d’interroger le totalitarisme dans lequel nous vivons, le « socialisme réel » stalinien du passé inclus, ou les catastrophes administratives du capitalisme, les nouveaux « socialismes progressistes » socio-démocrates du XXIème siècle.

Le regard fugace et douloureux de l’ange posé sur le passé nous permet d’interroger ceux qui continuent à croire au progrès et à la justice corporative traversée par le pouvoir, supposés soigner les blessures et l’ignominie qui se construisent sur les institutions juridiques du capitalisme. Il ne faut pas continuer à regarder le passé pour prétendre fermer les cicatrices imposées par l’injustice et ses lois promettant justice de génération en génération. De fait, chaque fois que se mentionne ce mot progrès, apparaissent parallèlement des fantômes, les fantômes lucifériens de nouvelles sanctions de la logique capitaliste génocidaire et un sourire d’utopie et d’espoir. Nous voulons avec Benjamin brosser l’histoire à rebrousse poils (thèse VII). Il ne s’agit pas seulement de voir les origines de l’injustice ou de la justice, mais de regarder avec attention les cicatrices et la profondeur des blessures de l’histoire pour faire resurgir les poésies contre le contrôle des paroles dominées. Cela permettrait de mettre en relief les antagonismes de l’histoire du pouvoir du capital, de rompre le miroir des subjectivités, des identités du pouvoir et de la domination, de voir que la guerre de basse intensité, silence ou moyens des gouvernants, révèle nos forces. L’ange de Walter Benjamin regarde le passé pour éviter la trahison, les erreurs, la récupération du système. Mais, il veut aussi s’arrêter au milieu de la tempête, car dans les vents d’en bas contre les vents du progrès existent des espoirs, un rendez-vous, celui de l’histoire du passé avec les nouveaux mouvements sociaux.

La métaphore de l’ange renouvelle les espoirs des instants du temps de l’insurrection révolutionnaire. Se sont les regards des jeunes insurgés en France au cours des dernières années. À l’instar des situationnistes, ils sont les résistances indigènes accumulées au cours de 500 ans de révoltes, explosant en 1994. Se sont les réseaux de la Commune d’Oaxaca de 2006 et 2016, poursuivant, avec leurs morts, une lutte contre les politiques de militarisation. Se sont les actions qui n’attendent pas que les grandes masses arrivent sur la scène pour changer le monde. Avec les morts, tant du passé que du présent, ces particules sont l’empreinte remémorant les instants de rêves révolutionnaires, et se défendent de mourir dans l’oubli institutionnalisé dans et par la commémoration des vainqueurs. Ils construisent le temps de la révolte quotidienne contre le monde de l’empire du fétiche de la marchandise. Ils savent, dans leurs tanières et la clandestinité, qu’à chaque instant existe la lumière, éclair du passé projetant les possibles. Dans la clandestinité, imposée par les traités économiques internationaux et les plans de contre-insurrection (voir la militarisation annoncée dans le plan Puebla Panama, actualisé avec le plan Mérida au Mexique repris du plan Colombia), se forme des fissures où s’infiltre l’espoir accumulé dans une histoire pleine de significations. Il ne s’agit pas seulement de résistance aux nouvelles lois qui installent les militaires dans les rues au Mexique, de repousser les vents de la répression, mais d’ouvrir des brèches permettant l’arrivée de la liberté, ce Messie pour la rédemption du passé, dirait Walter Benjamin (thèse, XVIII, appendice B).

Bien que traversés par la société et les idéologies du progrès capitaliste, de multiples acteurs, dans divers espaces, édition, arts plastiques, poètes du monde, partis, syndicats, communautés indigènes, sortent de leurs tranchées, de leurs jungles contrôlées par la guerre de basse intensité. Ils agissent pour arrêter ce train de l’histoire de douleur, la catastrophe humaine. Contrairement à la limitation du temps de l’histoire officielle, le temps de 1968-2018 n’est ni vide ni homogène. C’est la constellation de la lutte de classes se renouvelant dans un présent plein de luttes de vie contre la violence des desseins de la mort imposée par le capitalisme. Ces dates, années de rébellion, sont les doux rêves de la résistance de l’utopie inscrite dans les cauchemars de l’histoire officielle : condamnation de la guerre dans sa paix – totalitaire du policier et militaire. Elles sont les terribles décomptes des idéologies des comptes configurant les corps robotisés de leur humanité. Mais, elles sont aussi les souvenirs du souvenir du passé dans le présent, vivant les espoirs dans la solitude du silence de la communication monopolisée par les médias mythifiées du totalitarisme de la liberté et de la démocratie institutionnelle et électorale.

Passé d’espoirs et d’utopie du possible des barricades des communes de la liberté de 1968 en France, au Mexique, en Tchécoslovaquie, et cetera, ce temps se renouvelle dans les instants de luttes, à Seattle, Gènes, Porto Allègre et ailleurs, dans les jungles au Chiapas et sur les barricades à Oaxaca, à Atenco et Notre Dame des Landes. Héritiers de 68, ils se souviennent et, pour ne pas mourir d’insomnie, ils rêvent un autre monde. Comme l’affirme Daniel Bensaïd (1990 : 248), remémorant Walter Benjamin, « ne rien oublier nous condamnerait à mourir d’insomnie. Tout oublier nous condamnerait à la servitude sans fin de l’esclave sans mémoire ».

Temps messianique, bienvenue maintenant, cinquante ans après 1968, aux plages des rêves des morts du passé, bienvenue à ceux qui croient encore aux significations humaines de la liberté. Bienheureux ceux qui veulent se renouveler dans les significations de la mémoire invisible des arts de la résistance, penser ce qui est pensé pour renouveler l’idée du pas encore, croire et concrétiser qu’il est possible d’arrêter la catastrophe de leur liberté totalitaire.

Dans le cadre de l’actualisation de ce texte, écrit il y a dix ans, il nous reste à ajouter qu’au Mexique, les cinquante ans d’octobre 68 seront l’occasion d’un autre rendez-vous avec l’histoire, une autre bataille de l’esthétique dans l’art des résistances des « parias » contre le capitalisme et sa politique reconfigurée lors de dernières élections présidentielles au Mexique. Connaissant les multiples et tristes expériences démocrates latino-américaines du pouvoir, comment le disent aujourd’hui les zapatistes du Chiapas, dans le Mexique et le monde, nous devons donc, encore, avant qu’ils nous écrasent, dessiner des caracoles, inventer des paroles et actions en mouvement contre les vainqueurs du passé, du présent et du futur… Même si nous sommes aliénés par le fétichisme de la marchandise dans le quotidien (arts et images comprises dans les musées de l’histoire), même si la société ne veut pas nous entendre, même si les insupportables vérités de la mort au quotidien volent comme des fantasmes du passé, nous insistons sur le fait que la mémoire sera encore une fois ce grand réservoir de souvenirs. Ils resurgissent à travers des images, à chaque pas et toute au long de cette « chingada madre » de vie, dans des mots et paroles de résistance au cours de la vie quotidienne de notre histoire.

Fernando Matamoros Ponce9


De l’auteur :

La pensée coloniale. Découverte, conquête et guerre des dieux au MexiqueLa culture et la tradition occidentale esprit du monde légitimées comme totalité de sens définissaient l’autre le barbare l’infidèle comme sujet à civiliser

Avec Antonio Fuentes Díaz, Francisco Javier Gómez Carpinteiro, John Holloway, Vittorio Sergi et Sergio Tischler : Neozapatisme. Échos et traces des révoltes indigènesQue faire de notre colère ?

Avec Etienne Dehau, Sylvie Bosserelle : Mexique – Vision de l’empire des dieuxaucune-civilisation-nest-le-resultat-delle-meme/


Bibliographie

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Une version de ce travail a été publiée dans la revue Variations.Revue Internationale de Théorie Critique, No. 11, Parangon/Vs, Paris, mars 2008. Il s’agit ici d’une actualisation, revue et corrigée, dix ans après sa première publication.

Benjamin Walter, (2000), « Sur le concept d’histoire », en Oeuvres III, Gallimard, Paris, pp. 427-443. (Toutes les citations de Walter Benjamin seront référencées dans le texte par le numéro de thèse. N de E)

« Mai 68, ce n’est pas qu’un début… » est un écho qui vient de loin. C’est un appel international de différentes organisations et personnalités pour agir au présent avec les morts du passé, pour inciter des révoltes contre le néolibéralisme. Des mobilisations sociales se préparent pour le prochain mois de mai 2008. C’est un rendez-vous de l’histoire pour remémorer les morts, réactualiser les urgences du danger quotidien en quarante ans de vie contre la mort de 1968 (http : // mai- 68.org /).

Guerre de basse intensité dans les zones indigènes du Chiapas depuis 1994. Pacification à Oaxaca par la violence militaire contre l’Assemblée Populaire des Peuples d’Oaxaca (APPO) depuis 2006 ayant fait au moins 25 morts et des centaines de prisonniers politiques. Des condamnations à plus de 60 ans de réclusion aux dirigeants d’Atenco dans l’État de Mexico pour avoir lutté depuis 2002 pour empêcher la construction d’un aéroport sur leurs terres ; la presse a mentionné 2 morts, des douzaines de blessés, des viols et plus de 200 arrestations dans ce conflit. Dans l’état de Michoacán (20 avril 2006), intervention des forces de l’ordre dans une grève pour évacuer 500 mineurs de l’entreprise sidérurgique Lazaro Cardenas (Sicartsa) à Las Truchas, s’étant soldée par 2 morts et 41 blessés dont 2 gravement. Au Tabasco, la nature n’est pas l’unique responsable des inondations. Celles-ci ont été délibérément provoquées en vidant les retenues d’eau de plusieurs barrages destinés à la production d’énergie hydroélectrique. En effet, en dépit de la période de pluies et des ouragans annoncés, ces réserves avaient été maintenues au maximum de leur capacité. Le gouvernement ne parle pas de morts, les villes sont devenues de villes fantômes, la population qui a survécu crie : ils sont morts, ils (le Capital et le profit) les ont tués.

Dans l’actualité, les familles des survivants et disparus se font l’écho des morts réclamant justice en exigeant la création de commissions institutionnelles de la vérité sur cette année de douleur et d’affrontements. Elles dénoncent les méthodes de la démocratie du terrorisme liquidant les opposants de cette période.

Le Ministère Spécial des Mouvements Sociaux et Politiques du Passé (la Fiscalia Especial para Movimientos Sociales y Políticos del Pasado FEMOSPP), service du ministère de la justice et du ministère de l’intérieur a commencé son enquête pour rechercher les responsables dugénocideperpétré par les autorités en 1968 et 1971, en écartant la responsabilité des gouvernements des États-Unis d’Amérique et de l’Union Soviétique (Cf.,Castillo Garcia, Gustavo, 2004). Il faut souligner que, dans la mesure où la loi nationale et internationale ne considère pas ce type d’acte comme génocide, aucun génocide ne sera reconnu, et personne ne sera déclaré responsable. C’est la loi et la morale de l’histoire de la lutte de classes.

Au total, comme dans les compétitions des jeux olympiques de 1968, ce n’est pas le système capitaliste qui est responsable des morts du 2 octobre. Ce sont les erreurs humaines particularisées qu’il faut réprimander.

Sexta declaración de la selva lacandona, en

http://www.ezln.org/documentos/2005/sexta.es.htm, Juin 2005.

Professeur chercheur Instituto de Ciencias Sociales y Humanidades de la Benemérita Universidad Autónoma de Puebla (ICSyH-BUAP).fermatafr@yahoo.frEntre ses livres : Mémoire et Utopie au Mexique. Mythes, traditions et imaginaire indigène dans la genèse du néozapatisme, Syllepse, Paris, 1998 ; La pensée coloniale. Découverte, conquête et guerre des dieux au Mexique,Paris, 2007, Syllepse-ICSyH/BUAP ; Neozapatisme. Échos et Traces des Révoltes Indigènes, Syllepse-ICSyH BUAP, Paris.

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