Les coûts sociaux et environnementaux de la gestion privée…

« Chaque année, à l’occasion de leur assemblée générale d’actionnaires, les grandes entreprises françaises publient en fanfare leur rapport annuel, plein de photos édifiantes sur papier glacé. Ces publications visent avant tout à légitimer auprès des investisseurs – mais aussi des employés, des pouvoirs publics et des consommateurs – la stratégie poursuivie par les directions. 

Les questions financières y occupent un place importante. La situation faite aux travailleurs et travailleuses et les impacts de leurs activités pour le reste de la société y sont souvent présentées à travers des lunettes teintées en rose (ou en vert). Les sujets qui fâchent sont passés sous silence, minimisés ou relégués au statut de note de bas de page.

Des questions aussi importantes que les inégalités entre hommes et femmes, la préservation du climat, le partage des richesses, les droits humains, la pollution ou l’avenir de notre alimentation ne méritent-elles pas un peu plus de sérieux ? Le débat sur le rôle et les pratiques des grandes entreprises ne mérite-t-il pas de s’appuyer sur des données et des faits analysés de manière indépendante et contradictoire, en dépassant les discours sclérosés de la communication ?

C’est pourquoi, dans la lignée du travail de veille et d’investigation effectué tout au long de l’année par l’Observatoire des multinationales, nous proposons aujourd’hui ce « véritable bilan annuel » des grandes entreprises françaises.

Ce « contre-rapport » veut donner un tableau plus complet de la réalité des multinationales françaises, du point de vue de la société dans son ensemble, et non pas des seuls dirigeants et actionnaires. Il propose un aperçu de l’ensemble des impacts sociaux, environnementaux, sociétaux, économiques et in fine démocratiques des stratégies poursuivies et des choix effectués par les directions et les conseils d’administration de « nos » multinationales.

Notre objectif avec cette publication est de susciter et alimenter l’indispensable débat démocratique sur ces stratégies et sur ces choix, qui nous concernent tous, mais aussi sur les politiques publiques qui les soutiennent de manière directe et indirecte. Débat qui doit avoir lieu à la fois au sein des entreprises elles-mêmes et dans la sphère publique, mais dont la possibilité même – entre secret des affaires, réduction des prérogatives des représentants du personnel et défense d’une « pensée unique » déniant la possibilité de voies alternatives – semble plus que jamais menacée. »

Analyser le fonctionnement du système capitaliste, au delà des apparences et de l’idéologie néo-libérale, ne saurait dispenser d’examiner les dire et les faire des différentes sociétés – trop souvent euphémisées sous le terme entreprise, qui n’a aucune portée juridique et qui masque à la fois leurs actionnaires et leurs intérêts (les entités appartenant partiellement ou totalement à l’Etat n’ont pas un fonctionnement fondamentalement différent – il ne faut pas confondre nationalisation et socialisation). Pour les actionnaires, outre un certain anonymat, il convient de souligner aussi leur responsabilité limitée par le droit lui-même.

De nombreuses données chiffrées, de multiples exemples des politiques pratiquées, des dividendes et des rémunérations patronales, une grand part des profits externalisés alloués aux actionnaires, la répartition très inégalitaire des salaires, les plans dits sociaux – euphémisation des plans de licenciements -, les délocalisations, les chaines de sous-traitance, les coûts cachés du long terme, l’asphyxie des producteurs et productrices agricoles par l’industrie agro-alimentaire et la grande distribution…

Optimisation et/ou évasion fiscale – des formes plus ou moins légales d’évitement de l’impôt – des profits localisés dans les paradis fiscaux, des taux nominaux d’imposition et les taux effectifs, le refus de la transparence fiscale, la réduction organisée par l’Etat du taux d’imposition, les dispositifs d’aides directes et indirectes aux sociétés aux différents niveaux géographiques et institutionnels, les filialisations et les prix de cession… (en complément possible, Attac : Toujours plus pour les riches. Manifeste pour une fiscalité justepas-de-contribution-commune-sans-participation-commune/)

Des discours climatiques, des réalités présentes et des perspectives plus hypothétiques, des pratiques industrielles et des émissions de gaz de serre, les énergies sales et leurs financements, les nouvelles frontières gazières et pétrolières, les multinationales françaises championnes du gaz de schiste… à l’étranger… Il ne faut pas oublier aussi l’obsession française du nucléaire… une certaine conception de la transition énergétique et ses dérives technocratiques, le refus de la souveraineté alimentaire, les conflits fonciers avec les populations… Des énergies renouvelables « sous silence l’autre pilier de la transition, à savoir l’efficacité et la sobriété énergétique », des énergies renouvelables sales…

Les travailleurs et les travailleuses, le droit du travail et les grandes multinationales profitant des ordonnances Macrons (dont la suppression des CHSCT), les licenciements dit économiques, l’irresponsabilité organisée des sociétés donneuses d’ordre, le travail dissimulé, les discriminations syndicales… sans oublier les maladies professionnelles, les effets de produits toxiques et des substances radioactives, le stress organisé et les accidents du travail – une forme de « forfait » autorisé. Et à l’étranger, chez les fournisseurs et les sous-traitants, la bienséance de sous-normes ou d’absence de normes…

Un chapitre est consacré aux impacts des activités des grandes sociétés sur la planète et ses habitant·es. Les effets de l’allongement et de la mondialisation des chaines d’approvisionnement, les sites naturels menacés, la déforestation, l’envahissement par les plastiques, la destruction de la biodiversité, le renouveau minier…

La « responsabilité sociale et environnementale » (RSE) ne garantit aucunement les droits humains ni le respect de l’environnement. Accaparement des terres, travail des enfants, expropriation des populations, insécurité et déplorables conditions de travail, approvisionnement dans des zones de guerre, privatisation des « objectifs de développement durable »…

L’encadrement par des « accords de commerce » relève d’une forme de constitutionnalisation de la concurrence « non faussée », du « libre » marché, du capitalisme et de ses inégalités structurelles. Sans oublier les dimensions privatives de droit, comme les mécanismes de règlement des différends entre investisseurs privés et Etat (des tribunaux privés et opaques)…

Les multinationales « françaises » et leurs amitiés avec les dictatures ou les gouvernements « peu » démocratiques, le « financement » de Daesh en Syrie, les activités illégales dans les territoires palestiniens occupés par l’Etat d’Israël, la françafrique, la gestion ou le « blanchissement » des biens mal acquis, les « implications » dans le génocide des Tutsi au Rwanda, les exportations des outils de mort et de répression, le commerce des outils de surveillance des populations, la « gestion » lucrative – dont la détention – des migrant·es…

Les « modèles » de développement imposés, les grands projets inutiles, les coûts de la « libéralisation » et des privatisations, les partenariats dits « publics privés », les délégations de service publics, le partage illicite des marchés…

Les « leçons » de la crise de 2008, la poursuite de florissantes activités de spéculation, les produits dérivés (plus de 62.000 milliards de dollars) et leurs effets dévastateurs possibles, la poursuite de la dérégulation financière… L’argent coule à flots, la corruption au delà des « affaires » connues aussi.

Santé, environnement, alimentation : le refus du « principe de précaution » et des normes contraignantes, le chantage aux emplois, la délinquance environnementale, les pesticides, le refus de l’étiquetage informatif, les industries pharmaceutiques, les « contradictions » entre profits et santé publique…

La gestion privé et la démocratie, les conflits d’intérêts, la haute fonction « publique-privée », la multi-présence dans les conseils d’administration, l’Etat comme actionnaire, le lobbying et la prédominance des intérêts privés, l’usage et le mésusage des tribunaux, les menaces sur le droit à l’information sous prétextes de « secret des affaires »…

Le post-scriptum est consacré au « véritable coût de la compétitivité » », la privatisation des bénéfices et la socialisation des coûts…

Des sociétés cotées au CAC 40, mais pas seulement, des milliardaires, celles et surtout ceux, largement subventionnés – pour ne pas dire assistés -, qui développent des activités, en lien quelques fois avec des crimes de guerre ou des crimes contre l’humanité, contribuant souvent à l’aggravation de la situation environnementale, déniant toute pertinence aux choix démocratiques…

« Il s’agit plus modestement ici de remettre en question certaines certitudes trop bien établies, et de mettre en lumière le contraste saisissant entre l’accaparement des profits financiers générés par ces grandes entreprises entre les mains de quelques-uns, et les coûts dont elles se défaussent sur la société dans son ensemble. Relocalisation de l’économie, transition énergétique, fiscalité écologique… Les propositions ne manquent pourtant pas pour faire autrement. »

Un bilan à faire connaître, des noms de sociétés bien connues, des effets de la priorité donnée à la propriété privée des moyens de production plutôt qu’aux choix démocratiques ici et ailleurs. Le court terme et les profits en lieu et place de la préservation ou de l’extension des droits des populations.

Des grandes sociétés dont l’adjonction du terme « françaises » ne permet pas d’en déduire qu’elle contribuent à notre souveraineté en tant que citoyen·nes. Le « patriotisme d’entreprise » est bien un masque d’alignement sur des intérêts strictement privés de la propriété lucrative, sans oublier ses dimensions xénophobes ou l’alimentation de l’idéologie de « guerre de civilisation ».

Des sociétés multinationales qui ne respectent ni nos droits ni ceux d’autres populations, qui produisent largement des inutilités et des nocivités sociales, qui contribuent directement ou non aux conflits et aux guerres, sans oublier les atteintes à nos environnements. Derrière un système d’exploitation et de prédation – déguisé ou non, derrière les intérêts soit-disant nationaux – des actionnaires fondés dans leur irresponsabilité.

Se posent donc des choix démocratiques, des organisations de la souveraineté de toutes les populations, les socialisations des activités, le développement de droits de toustes, ici et ailleurs, la fin des privilèges des actionnaires et de l’assistanat aux sociétés multinationales, le non-oubli du caractère impérialiste de la France et de ses industries…

Observatoire des multinationales : Le véritable bilan annuel des grandes entreprises françaises

http://multinationales.org/Le-veritable-bilan-annuel-des-grandes-entreprises-francaises

Paris 2018, 156 pages

Didier Epsztajn

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